‹ La Compagnie de Jésus en France (volume 3)Chapitre 284 sur 362 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

nombreuses, plus constantes que ceux-là. Parmi les difficultés de toute sorte qui ont accompagné leur vie de chaque jour, il en est une qu'on ne peut passer sous silence, sous peine de laisser par trop inachevée cette esquisse de leur physionomie historique; c'est, disons le mot, la difficulté financière. Nous l'avons déjà signalée en racontant les débuts de quelques collèges; aucun d'eux n'y a échappé. A cet égard les documents de famille font entrevoir une situation presque toujours gênée et parfois positivement angoissante. Situation d'autant plus pénible que les apparences semblent la contredire. L'établissement est prospère, on le croit opulent; en réalité il est besogneux; son budget se solde en déficit, et ceux qui en ont la responsabilité se demandent comment ils feront face aux échéances prochaines. C'est la misère, particulièrement lourde à porter, celle des gens qui passent pour riches et qui, d'un moment à l'autre, seront hors d'état de faire honneur à leur signature.

Un fait entre autres montre à quel point les Supérieurs majeurs étaient alarmés par cette perspective. En 1858 la famille Mignon, désireuse de doter la capitale d'un grand externat catholique, oiFrait à la Compagnie de Jésus un magnifique terrain de près de 14.000 mètres carrés, à proximité du parc Monceau. Un autre bienfaiteur, père d'un élève de Vaugirard, se chargeait de réunir les fonds pour la construction du collège. Les Jésuites de Paris étaient disposés à aller de l'avant : « 11 y a là, écrivait-on au Père Général, beaucoup de bien à faire. Mgr l'archevêque, pressenti par le Père de Ponlevoy, verrait cette œuvre avec plaisir. » (12 Janvier 1858.) Dans ces conditions, on ne pouvait, semble-t-il, décliner un don vraiment royal. Cependant le Père Général, dont le consentement est nécessaire pour accepter un nouvel établissement, envoya de Rome son veto, « à cause des dettes effrayantes qui pèsent sur tous les collèges ». « J'aime à espérer, ajoutait-il, que M. Mignon me pardonnera ce manque de courage. » (6 Février 1858.) Il pardonna en effet et fit

mieux encore ; car seize ans plus tard, il revint à la charge, et cette fois sa magnifique largesse donna naissance à l'Externat de la rue de Madrid.

Aux personnes qui seraient tentées de s'étonner de ces révélations, il suffirait de rappeler comment dans notre pays se fonde un collège libre. Même en mettant les choses au mieux, c'est-à-dire en lui faisant un don de joyeux avènement, comme dans le cas dont on vient de parler, ses frais de premier établissement ne sauraient être inférieurs à plusieurs centaines de mille francs, dont il lui faudra payer l'intérêt, tout en faisant vivre son personnel et ses élèves. C'est avec cette charge qu'il fera son entrée dans le monde, charge qui ira grossissant pendant les années de début, alors même qu'elles seraient prospères. Heureux si, au bout de quinze ans, il parvient à se mettre à flot, autrement dit à équilibrer les recettes et les dépenses. Quant à amortir le capital de sa dette initiale, il n'y faut guère compter. Si on y arrive ici ou là, ce sera grâce à quelque secours providentiel, mais non pas par ce que les commerçants appelleraient le rendement normal de l'affaire. Il faut se souvenir que pas un lycée de France ne vit sur ses propres ressources; ils sont tous budgétivores^ les plus grands comme les plus petits ; leur voracité est même, en règle générale, proportionnée à leur taille. Tel établissement parisien de premier ordre, qui perçoit sur les familles de ses douze ou quinze cents élèves une contribution de huit à neuf cent mille francs, reçoit encore de l'État une subvention annuelle de deux à trois cent mille francs. Et, bien entendu, les millions de premier établissement figurent dans un autre chapitre du budget des dépenses supportées par l'impôt. En vérité, si les collèges des Jésuites ont pu se soutenir, c'est parce que les maîtres y faisaient leur service pour l'amour de Dieu.

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