CHAPITRE PREMIER
du Père Général. La lettre suivante montre quels liens de chaude amitié existaient entre eux. Dès le début de la crise, Montalembert avait écrit au Père de Ravignan : « Si l'on vous chasse, je mets la Roche-en-Breny à votre disposition. »
Voici la réponse : «... C'est bien vous, votre foi, votre cœur si noble, si courageux, si dévoué... 11 n'y a pas plusieurs comtes de Montalembert; je n'en connais qu'un... Que vous dirai-je de votre offre si touchante d'hospitalité? Oh! oui, de cœur je vous préfère à tout autre. Je voudrais associer intimement ma vie à votre vie, sous un même toit, dans un même cœur. Cher et bien aimé comte, notre malheur deviendrait presque une consolation... Soyez béni mille fois. Oui, nous vous aimons, nous vous chérissons, nous prions pour vous, pour tout ce qui vous est cher. Conservez-moi une affection qui m'est précieuse par-dessus toutes sur cette terre. » (20 Avril 1845.) Après chacune des interventions de Montalembert en faveur de la Compagnie, le Père de Ravignan lui exprimait sa gratitude; c'était toujours avec la même chaleur de cœur : « Mon bien aimé comte et tendre ami, quels sentiments ne vous sont pas dus!.. Vous êtes le premier dans notre amour, dans notre confiance, dans notre reconnaissance... Je vous aime et vous bénis comme le défenseur, l'ami le plus généreux et le plus dévoué... »
Pareilles effusions n'étaient point déplacées, témoin la réponse que fit Montalembert quand le Père de Ravignan lui transmit les remerciements du Père Général : « Mon très cher et vénérable ami, la généreuse tendresse de votre cœur vous fait illusion sur le mien. Ce qu'il faut admirer c'est l'abondance des grâces que Dieu m'a accordées. La première de toutes, il me semble, est celle de m'avoir donné l'amour de l'Eglise... C'est cet amour qui fait mon bonheur, ma gloire et ma force; mais c'est lui aussi qui fait mon seul mérite... Vous savez combien j'aime votre Compagnie. Je l'aime d'abord parce que l'Église l'aime, et ensuite parce qu'elle a l'insigne
honneur d'être l'objet spécial de la haine des ennemis du catholicisme. Je ne conçois pas qu'il puisse y avoir des marques plus évidentes de la prédilection divine.. J »
Le dévouement de Montalembert pour les Jésuites était d'autant plus méritoire qu'ils passaient pour les adversaires irréductibles de l'idéal politique dont il était épris. Lacordaire, cet autre lui-même, <i.animae dimidium meae », lui adressait à ce propos de charitables remontrances que le biographe de Montalembert a tirées de ses papiers inédits. L'historien de la Compagnie de Jésus ne se serait pas permis l'initiative de cette divulgation. Il est peut-être excessif de dire que « Lacordaire acceptait d'un cœur léger la proscription des Jésuites m^. On voit que, au cours de la station triomphale du Carême de 1845 à Lyon, il acceptait de prendre place à leur table; il blâmait l'abbé de Bonnechose du concours qu'il prêtait à M. Rossi : « Un bon prêtre ne doit jamais aider la puissance civile à opprimer les droits de la nature et de l'Eglise^ ». Mais il est bien vrai que le sacrifice des Jésuites par le Saint-Siège lui paraissait une mesure sage et souhaitable. C'est ainsi qu'il jugeait le résultat de la négociation romaine publié par la Note du Moniteur : «... Le Saint-Siège a transigé; il a bien fait... En cédant quelque chose on conservait ce qui n'était pas touché ; on apaisait les esprits; on donnait au Gouvernement la force de se séparer de nos ennemis ; on lui était les chances terribles d'une persécution. On rentrait dans la voie de conciliation suivie depuis 1830... » (7 Août 1845.)
Avec son ami, Lacordaire va beaucoup plus loin; il tâche de le détourner des Jésuites, qu'il estime dangereux pour l'Église. Il écrit : « ... Je ne suis pas leur ennemi, mais je juge leur cause, par suite de trente années de fautes, distincte de la cause universelle... » Ces fautes, Lacordaire n'en précise aucune, mais elles semblent bien se
1 . Vie du P. de Ravignan, par le P. de Ponlevoy. ï. I, p. 3oo.