CHAPITRE PREMIER
Nous sommes apôtres pour tous les lieux, pour toutes les nations; partout nous cherchons à former devrais chrétiens, qui seront nécessairement alors de bons citoyens. Certes, nous détestons la tyrannie, le despotisme, nous préférons sans aucun doute la liberté ; mais, pour aucun pays nous n'avons la mission de professer des principes politiques, de prendre part aux changements qui peuvent s'opérer dans les institutions des peuples. Ce n'est pas la liberté que nous craignons ; nous craignons uniquement l'absolutisme antireligieux de ceux qui, au nom de la liberté, attaquent et renversent les institutions catholiques... Nous demandons en tout pays, comme catholiques et comme religieux, notre place au soleil et à la vraie liberté de l'Eglise... Et quand on nous présente à tort et à travers comme hostiles au progrès et à la liberté, vraiment on ne sait ce que l'on dit; ou l'on calomnie ou l'on est dupe. Que les peuples soient libres, nous le souhaitons sincèrement; mais que l'Eglise et la conscience ne soient point opprimées. »
Un autre reproche adressé par Montalembert à la Compagnie de Jésus regarde le système d'éducation qu'elle suit dans ses collèges. Ce système, il ne le connaît pas assez pour le juger en soi. « Mais, poursuit-il, je juge l'arbre d'après ses fruits » ; et c'est en appliquant à l'éducation des Jésuites cette règle évangélique qu'il se permet, en s'excusant de sa « témérité », « de déclarer le système mauvais ». En elfet, « voici trente ou vingt-cinq ans que vous élevez une portion considérable de la jeunesse française. Eh bien ! vous ne nous avez pas encore donné un seul défenseur de l'Eglise!... » Suit un portrait, violemment poussé au noir, de ces « vingt mille Français » formés par la main des Jésuites, parmi lesquels les chefs de l'armée catholique ne trouvent « pas môme des recrues de dernière classe », rien « que des êtres mous, torpides, sans énergie, sans dévouement... etc.. »
Tout cela est bien excessif, sans doute, les chiffres
comme le reste. Il arrivait souvent à Montalembert de manquer de mesure, dans sa correspondance surtout. Ici ce n'est pas seulement l'habitude et le tempérament qui lui font outrepasser les limites du vrai et du juste ; cette litanie de gros mots si peu d'accord avec la courtoisie du gentilhomme, cette âpreté dans l'invective sont le fait d'une mauvaise humeur qu'il ne savait pas dominer, du moment qu'il avait affaire à un certain parti politique. On pourrait citer nombre de tirades fâcheuses arrachées au grand orateur par cette faiblesse regrettable. Le Père de Ravignan ne répondit pas à cette partie de la lettre de son jeune ami; le Père Janssens, qui le fît à sa place, ne pouvait tout dire. Pour mettre les choses au point, il aurait fallu entrer dans des explications délicates, mettre en cause la personne de Montalembert, heurter une susceptibilité très ombrageuse ; il n'eut garde de s'y aventurer et s'en tint, paraît-il, à quelques réflexions mélancoliques sur la société contemporaine. Nous ne pouvons nous attarder à rectifier les assertions et les jugements de Montalembert sur l'œuvre éducatrice des Jésuites à cette époque déjà lointaine; il serait aisé d'en démontrer l'erreur et l'injustice ^ ; mais ce serait par trop allonger une parenthèse et perdre de vue les actions de grâces que la Compagnie de Jésus était en train de rendre à ses amis et défenseurs.
M. de Vatimesnil, on l'a vu, comptait parmi les plus méritants. Aux remerciements que le Père de Ravignan lui transmit de la part du Père Général, l'ancien signataire des Ordonnances de 1828 répondait avec une modestie touchante :
« Mon cher et respectable ami, j'ai lu et relu votre excellente lettre ; je la conserverai comme un gage précieux de votre attachement et des sentiments dont m'honorent vos Pères... Vousexaltez beaucoup trop mes faibles services. Qu'est-ce que cela en comparaison de ce que