‹ La Compagnie de Jésus en France (volume 3)Chapitre 325 sur 362 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

suivantes, l'affluence fut telle que l'espace manqua et que parfois plus de cent hommes durent s'en retourner. »

Indépendamment de l'Alsace et de la région des Vosges, les Jésuites de Strasbourg évangélisaient encore au delà du Rhin le Grand-Duché de Bade. A la suite d'une de ces expéditions apostoliques qui avait duré plusieurs mois, le Père Hasslacher a laissé une relation profondément touchante : « La Mission dans le Grand-Duché de Bade, écrit-il, est le commencement de la renaissance religieuse dans ce pays. La population est avide de tout ce qui est catholique ; mais les prêtres bons et capables sont rares... Le peuple est accouru de plusieurs lieues à la ronde. Le nombre des communions s'est élevé à onze ou douze mille. Trente-deux prêtres étaient venus; ils ont eu leurs exercices spéciaux; la Mission leur a valu plus qu'une retraite... » (15 Décembre 1849.)

On a vu plus haut comment à Marseille ce fut l'autorité épiscopale qui s'opposa pendant vingt-cinq ans à l'ouverture d'un collège de Jésuites ardemment désiré par les familles catholiques. Par une rencontre assez bizarre, il en fut exactement de même dans les populeuses régions delà frontière septentrionale. Le 21 juin 1852, une lettre du Père Renault, Supérieur de la résidence de Lille, informe le Père Général qu' « il faut renoncer à établir dans cette ville, et dans les environs, et même dans toute autre partie du diocèse une maison d'éducation quelconque, externat ou pensionnat. L'arches^êque, mis en demeure de s'expliquer à cet égard, l'a fait d'une manière nette et précise... » Le motif, comme sur les bords de la Méditerranée, était l'existence d'établissements ecclésiastiques assez nombreux dans le département du Nord; on redoutait pour eux le voisinage d'un collège de Jésuites. Cette fois Fostracisme dura vingt ans. L'archevêque de Cambrai n'avait d'ailleurs aucune prévention contre la famille de saint Ignace. « Monseigneur, dit encore le Père Renault, désire que la résidence de Lille prenne

tout le développement qui convient à cette grande ville et que rend nécessaire l'immense population du diocèse. » C'est en vue de ce développement que les Jésuites firent dès l'année suivante l'acquisition de l'hôtel de la Grandville contigu à leur habitation. Pressés par leur ami de la première heure, l'abbé Bernard, qui leur fit à cette occasion un don princier, ils entreprirent immédiatement la construction d'une église digne par ses dimensions et son architecture de l'opulente cité. Le 2 février 1856, l'abbé Bernard, vicaire général et archidiacre de Lille, en fit la bénédiction, et le 28 avril suivant, raconte le Père Renault, « Monseigneur l'archevêque de Cambrai a consacré solennellement le maître-autel, en présence de MM. les Doyens delà ville, du R. P. Provincial et des anciens Supérieurs de la résidence. Le soir, au salut donné par Sa Grandeur, il y eut sermon par le Père Félix, enfant du diocèse... » (28 Juillet 1856.)

Nous ne dirons pas les œuvres multiples entreprises par les Jésuites dans cette ruche industrieuse du Nord, où nul ne se soustrait à la loi du travail; leur activité avait plus besoin de frein que d'aiguillon, comme le prouve cet aveu échappé au Supérieur, alors que, depuis six mois, tout son monde est occupé sans relâche aux prédications du jubilé : « Il est grand temps que cela finisse; les forces physiques n'y tiendraient plus. » (15 Janvier 1855.) On ne peut toutefois ne pas signaler les patronages d'ouvriers et d'adolescents, dont le Père Beckx admirait l'organisation, adressant par surcroît de chaudes félicitations au Supérieur pour son zèle à s'occuper des humbles et des pauvres. (2 Mars 1858.) Ce Supérieur était le Père Pierre Bertrand. Peu après, la charité intelligente de ]\jm6 jg 1q Grandville lui ménageait un encouragement non moins précieux. C'est elle en effet qui, touchée de l'importance au point de vue religieux et social des patronages ouvriers, acheta en 1858 l'hôtel des Monnaies, pour le mettre à la disposition de l'œuvre.

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Quelle était en 1850 la situation des Jésuites à Paris? La maison du Roule, dernière survivante de celles qui avaient surgi en 1845, venait d'être supprimée ; celle de la rue des Postes, berceau de la nouvelle Compagnie de Jésus en France, n'avait plus qu'une existence incertaine; on songeait à l'abandonner; le centre d'action était désormais à la rue de Sèvres; là résidait le Provincial et la plupart des ouvriers occupés au saint ministère. Et cependant on ne savait encore si ce domicile était définitif. Au commencement de 1853, il est question de vendre l'un et l'autre immeuble et d'acheter l'Abbaye-aux-Bois. En attendant, les Pères n'avaient pas de chapelle publique et l'ancienne institution du mage Allan Kardec leur oflrait un logement assez précaire. Leur travail n'y était pas pour cela moins intense, ni moins fructueux. Chaque année, ils donnaient dans la capitale huit, dix et jusqu'à douze stations de Carême. Dans sa correspondance avec Rome, le Père de Ravignan, qui en était le Supérieur depuis 1848, fournit sur quelques-uns de ses subordonnés des précisions intéressantes : « La confession des hommes me paraît être la grande œuvre de notre maison. Les samedis, les veilles de fêtes et d'autres jours encore, quatre Pères s'emploient exclusivement à recevoir les hommes dans leurs chambres et la maison ne désemplit pas. » (2 Janvier 1850.) Et un autre jour : « Le Père Millériot est le plus occupé et le plus constamment, avec les pauvres. Après lui vient le Père Lefebvre qui prêche très souvent et confesse beaucoup de jeunes gens et d'hommes. Le ministère du Père de Ponlevoy est encore peu étendu ; mais ce Père, ange de la maison, est aimé, vénéré et doit faire à la longue le plus grand bien ici. » (6 Juillet 1849.) Puis, un an plus tard : « Le Père de Ponlevoy et le Père Millériot, chacun son genre, sont pour Paris et pour notre petite maison une source de bénédictions et de

grâces. » (l*"" Octobre 1850.) Et l'année suivante : « Le Père de Ponlevoy confesse environ trois cents jeunes gens. S'il s'absente, beaucoup péricliteront, et la maison manquera certainement du confesseur qui inspire le plus de confiance et d'attrait aux jeunes gens et aux familles chrétiennes et distinguées. » (12 Mai 1851.).

Quatre mois après, le Père de Ravignan était à bout de forces ; il n'échappa à la mort que par une sorte de miracle ; mais il fallut mettre sur d'autres épaules le fardeau de la supériorité ; on nomma à sa place ce Père de Ponlevoy dont il avait fait un si touchant éloge. On peut voir d'ailleurs dans la Vie de ces deux éminents religieux quelle amitié les unissait, amitié qui rappelle celle de saint Basile et de saint Grégoire de Nazianze ' .

Les six années qu'il vécut encore ne furent pas pour le Père de Ravignan un temps de repos. Tout d'abord il consacra les loisirs de sa convalescence à cette apologie de Clément XIV qui lui coûta tout au moins le sacrifice de ses propres répugnances. En son for intérieur l'ancien magistrat estimait la cause difficile à défendre; mais devant le désir de son Général, le religieux ne sut qu'obéir. Le Père Roothaan étant mort pendant la composition de l'ouvrage, le Père de Ravignan prit part à l'élection de son successeur com.me député de la Province de Paris. De retour à la rue de Sèvres, il se dépensa dans un Qiinistère que la confiance universelle dont il était entouré rendait de jour en jour plus absorbant. Sa réputation de sainteté jointe au prestige de sa personne attirait à lui une multitude d'âmes éprises de perfection ou simplement en quête de la vérité religieuse. Gomme au temps des conférences de Notre-Dame, et plus encore peut-être, le Père de Ravignan fut pendant cette période l'instrument providentiel du retour à Dieu d'hommes considérables par la science, la position sociale ou les services rendus. La prédication

I. Vie du P. de Ravignan, par le P. de Ponlevoy, Çhap. XXIX. Vie du P. de Ponleyoy, par le P. de Gabriac, Chap. III.

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