CHAPITRE II
homme qui se tire comme il peut d'un mauvais pas. « Il faut, écrivait le chroniqueur de la Revue des Deux Mondes^ que M. le ministre des Affaires étrangères ait obtenu peu de chose, car son langage a été fort modeste. Est-il même certain que le principe de la dissolution de la Société de Jésus ait été admis par le Gouvernement romain ?.. » Assurément l'expression, toute modeste qu'elle fût, était excessive et contraire à la vérité; mais elle renfermait assez d'équivoque pour couvrir un mouvement de retraite devenu nécessaire. De fait, M. Guizot n'eut garde cette fois d'entrer dans les commentaires et précisions qu'il avait complaisamment donnés le 15 juillet à la Chambre des Pairs.
Toutefois la Compagnie de Jésus ne saurait en vouloir beaucoup à M. Guizot de son attitude en cette circonstance, non plus que des paroles désobligeantes qu'il prononça à son adresse. 11 est vraisemblable en effet que, ce jour-là, le grand ministre se sentit assez fort pour se débarrasser de la question des Jésuites dont l'opposition jouait contre le Cabinet. En langage parlementaire, il l'aurait enterrée, et non sans élégance. Quand un chef du Gouvernement ose dire à une Chambre : Certainement nous allons faire ce que vous désirez, mais il nous faut du temps, beaucoup de temps, et ce temps nous le prendrons, tout le monde sait que cela veut dire : En voilà assez sur cette affaire; passons à autre chose.
De fait, à en croire M. Guizot, les Jésuites seraient redevables à ses habiles manoeuvres d'avoir échappé au naufrage dans la furieuse tourmente de 1845. Lorsque vingt ans plus tard parut le septième volume des Mémoires où est racontée la négociation Rossi, le Père Charles Daniel adressa à l'auteur, dans deux lettres ouvertes, publiées par les Etudes religieuses , les rectifications et protestations nécessaires. M. Guizot ne jugea pas à propos « d'entreprendre, comme il le disait, une controverse avec le Père Daniel », dont il reconnaissait d'ailleurs la parfaite courtoisie. Il employa l'intermédiaire d'une personne amie qui
devait transmettre sa réponse aux Jésuites et à la postérité. Ce que les Chambres et le pays réclamaienten 1845, dit en substance M. Guizot, « c'était l'exécution des lois qui interdisent toute association et congrégation non autorisée. J'affirme sans hésiter que, si la question eût été portée devant les tribunaux, ils auraient proclamé que ces lois étaient en vigueur et ordonné la dispersion de la Société et la clôture de tous ses établissements. C'est là ce que, dans l'intérêt de la liberté d'association et d'enseignement, je voulus éviter. Je portai la question devant le pouvoir spirituel. » Le Père Général consentit à prescrire une exécution partielle de ces lois, déclarant que « l'on ferait valoir ses droits, si le Gouvernement ne s'en contentait pas. J'ai fait en sorte que le Gouvernement et le public français s'en contentassent, et j'y ai réussi. Si j'avais agi autrement, si les lois civiles avaient été appliquées, quelle eût été en 1848 la situation des Jésuites? Croit-on qu'il eût été facile au Gouvernement nouveau, quelles que fussent ses dispositions, d'abolir des lois formellement reconnues, des arrêts récents et de ressusciter une Congrégation naguère frappée? J'ai ajourné le coup, j'ai tenu la question en suspens, et il a été infiniment plus facile delarésoudre selonle vœu et ledroit de la liberté '. » Ainsi M. Guizot aurait sauvé les Jésuites ; toutes les mesures hostiles en apparence, dirigées par lui contre l'Ordre de saint Ignace, n'auraient été qu'une feinte pour le soustraire à la fureur de ceux qui réclamaient son extermination. On ne demanderait pas mieux que d'en croire M. Guizot ; mais ni les paroles, ni les écrits, ni les actes du ministre ne se peuvent concilier avec pareille intention. Ce qu'on en a vu dans cette Histoire le démontre surabondamment. Il est vrai que la politique de M. Guizot eut pour résultat le salut de la Compagnie de Jésus dans une crise redoutable ; il se peut que, s'il eût agi autrement, elle eût souffert davantage, qu'elle eût succombé peut-être.