CHA.P1THE II
La Compagnie de Jésus venait de fournir une étape de sa voie douloureuse ; elle n'y avait pas versé de sang; mais on peut dire que rien ne lui avait été épargné des avanies que son divin Chef avait recueillies à la montée du Calvaire. Les scribes l'avaient accablée de calomnies monstrueuses ou ineptes, la multitude ameutée avait poussécontre elle, sans savoir pourquoi, des cris de haine; pour achever la ressemblance avec l'histoire de la Passion, les puissants, après l'avoir condamnée, avaient avisé aux moyens de la faire disparaître « sans tumulte ' ». Dans une circulaire de la fin de 1845, le Provincial de Lyon disait, à propos de ce déchaînement inconcevable de passions et d'injustices contre des prêtres auxquels on n'avait à reprocher que le nom qu'ils portaient : « En vérité, de tous les spectacles de luttes et de combats donnés au monde de|)uis trois siècles par notre petite Compagnie, le plus étrange, le plus assourdissant peut-être est celui auquel nous assistons. » Aussi estimait-il que c'était pour les fils de saint Ignace une occasion exceptionnelle de se réjouir : « Bénissons Dieu, continuait le Père Maillard, bénissons plus que jamais le Dieu de toute bonté d'avoir ainsi permis que nous fussions livrés à la haine du monde à cause de la justice, Beaii qui persecutionem patiuntur propterjustitiam^ et à cause de Padmirable nom de Jésus, Beati eritis cuni maledixerint vobis homines propter nomen meum. Réjouissez-vous, tressaillez d'une sainteallégresse,(S««f/e/e et e.2:«Z?«^e, d'être trouvés dignes de souffrir beaucoup pour cet adorable nom... » (29 Septembre 1845.) Quant au Père Général, en envoyant aux Jésuites français ses paternels encouragements, il y joint une exhortation à l'humilité : Humiliamini sub potenti manu Dei, leur dit-il. C'est que, s'il convient toujours à
I. Ne forte lumultas fieret in populo. Malli. xxvi, 5. La Compagnie de Jésus. 6
des enfants de Dieu de voir dans leurs tribulations la verge qui châtie leurs fautes, d'autre part les haines et les outrages dont on les poursuit à l'heure présente sont assez honorables pour donner prise à la tentation de l'orgueil.
Cependant au milieu même de leurs épreuves la Providence leur ménageait des consolations de plus d'une sorte. La plus précieuse, celle dont ils avaient besoin avant toute autre, c'était de savoir que le vicaire de Jésus- Christ leur conservait toute sa bienveillance. Ils pouvaient craindre que Rossi et les autres personnages qu'il avait su faire entrer dans ses vues n'eussent à la longue influencé l'esprit de Grégoire XVI. Le Père Roothaan se chargea de les rassurer pleinement à cet égard : « Bien loin d'être mal disposé envers la Compagnie, disait-il dans la lettre que nous venons de citer, le Souverain Pontife n'a cédé qu'à des instances et à une « pression extraordinaire », n'ayant en vue que le maintien de la Compagnie en France. » (21 Septembre 1845.)
A quelques jours de là Grégoire XVI donnait à la famille de saint Ignace un témoignage de sympathie dans des conditions qui en rehaussaient singulièrement la valeur. Une correspondance confidentielle la mentionne en ces termes : « Hier (2 octobre) le Pape est allé à Tivoli passer la journée dans le collège des Pères quiy sont en vacances. Cette course a été plusieurs fois remise sous divers prétextes. On semblait craindre de blesser Rossi et ceux qu'il représente ; on essayait d'en détourner le Pape par crainte de la fatigue. 11 a répondu qu'il voulait donner cette preuve d'affection etd'intérêt à ses amis affligés. ..^ »
Si l'on songe à l'importance que les usages diplomatiques et les règles de l'étiquette donnent à certaines démarches des souverains, si l'on ajoute que Grégoire XVI était alors un vieillard de 81 ans, à bout de forces, malade, n'ayant plus que quelques mois à vivre, savisite à Tivoli,