‹ La Compagnie de Jésus en France (volume 3)Chapitre 50 sur 362 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

était en effet la paroisse de la cour qui avait sa résidence aux Tuileries.

II n'est peut-être pas mal à propos de citer ici quelques chiffres qui résument en partie les travaux apostoliques des Jésuites français pendant cette année où la menace de l'expulsion pesa sur leur tête. D'octobre 1844 à octobre 1845, le bilan des œuvres, pour les deux Provinces, accuse en nombres ronds : 910.000 confessions entendues, 17.000prédications,3iOMissions, 1.150 retraites publiques et autant à peu près de retraites particulières. Au début de 1845 les deux Provinces comprenaient exactement 392 prêtres.

Autre sujet de consolation pour le présent et d'espérance pour l'avenir. Jamais les candidats à la Compagnie ne s'étaient encore présentés aussi nombreux que pendant cette période orageuse. Au 1" janvier 1845, nous trouvons 187 novices, répartis entre les six noviciats français ; l'année suivante, par suite de la dispersion et de l'exil même, les admissions ont dû être restreintes; à la même date, le total tombe à 155; mais apparemment beaucoup de demandes avaient été seulement ajournées, car un an plus tard, on arrive presque à 200. « La glorieuse impopularité du nom de Jésus», pour parler comme Bossuet, et la perspective des tribulations et des avanies à endurer dans leur vocation fut de tout temps un attrait pour les âmes généreuses. C'est assurément ce qui valut à la famille de saint Ignace plusieurs de ses meilleures recrues à l'époque qui nous occupe. Un de ceux qui subirent ce charme mystérieux écrivait plus tard : « Il y avait alors quelque chose dans l'air ; c'était comme un courant d'attraction vers la Compagnie de Jésus. Et qu'est-ce donc qui s'éveillait en nous ? L'attrait de la persécution dirigée contre elle... » C'est ainsi qu'on vit toute une pléiade de jeunes hommes d'élite s'enrôler presque en même temps sous la bannière de saint Ignace. Au cours de l'année 1845 «la seule Province de Paris reçut pour sa part trois anciens

élèves de l'École Normale, un polytechnicien, plusieurs licenciés ou docteurs en droit ^ ». Par une coïncidence, où il est permis de voir un présage providentiel, sur les cinq Jésuites massacrés par les forcenés de la Commune en haine du nom qu'ils portaient, trois étaient entrés au noviciat pendant les six mois qui suivirent l'interpellation de M. Thiers : Pierre Olivaint le 2 mai, Jean Caubert le 10 juillet et Anatole de Bengy le 12 novembre. L'abbé Michel Allard, qui leur fut associé dans la mort, avait été admis le 18 septembre; mais il ne passa que peu de temps dans la Compagnie.

Pierre Olivaint, converti du Père de Ravignan, avait été sur le point, au sortir de l'Ecole Normale, d'accompagner l'abbé Lacordaire partant pour le noviciat dominicain. Retenu bien malgré lui, il avait commencé dans l'Université une carrière qui promettait d'être brillante. Agé de vingt-neuf ans, il venait d'être reçu premier à l'agrégation d'Histoire. Mais cette fois son parti était pris ; les diatribes universitaires contre les Jésuites, les leçons de Quinet et de Michelet en particulier, avaient porté la lumière dans son âme jusqu'alors indécise ; il avait compris que sa place était là où il y avait espérance de recueillir beaucoup d'opprobres et peut-être le martyre. La veille du jour où la Chambre des Députés allait exiger par un vote presque unanime la proscription des Jésuites, Pierre Olivaint partait pour le noviciat de Laval. Louis Veuillot, qui le connaissait de longue date, l'ayant rencontré dans la rue, lui demanda «où il allait avec cet air joyeux et d'un pas allègre. — Aux Jésuites, répondit Olivaint. J'hésitais ; je n'hésite plus. M. Thiers m'a indiqué mon chemin. C'est là qu'il faut aller-. »

La Compagnie de Jésus avait dès lors en perspective la persécution légale, qui l'expulserait de ses maisons et

1. Pierre Olivaint, par le P. Charles Clair. Paris, 1890. P. 207.

2. L'Univers. Édition de Versailles, 3o et 3i mai 1871. Cet article était écrit cinq jours après les massacres de la rue Haxo. Louis Veuillot concluait ainsi l'anecdote : « Maintenant il est arrivé ».

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