CHAPITRE II
état de choses. Du haut de la chaire de Notre-Dame, le dimanche 27 février, le Père Lacordaire félicitait les ouvriers qui avaient transporté processionnellement à Saint-Roch le Christ de la chapelle des Tuileries. Dès le 24 février Mgr AfFre prescrivait un service pour les victimes de l'insurrection. Quelques jours après, le 3 mars, il déclarait nettement dans une instruction pastorale que l'Église ne proscrit aucune forme de gouvernement, qu'elle» a vécu sous l'empire romain, sous les monarchies et sous les républiques italiennes du moyen âge ; elle vit encore sous la Confédération suisse et sous les gouvernements démocratiques de l'Amérique du Nord et du Midi. Il est inouï que le clergé de ces contrées ait jamais manifesté la moindre opposition à cette forme de pouvoir. » A Lyon, le cardinal de Donald écrivait à ses prêtres : « Vous formiez souvent le vœu de jouir de cette liberté qui rend nos frères des Etats-Unis si heureux. Cette liberté vous l'aurez... >> 11 ajoutait même: « Le drapeau de la République sera toujours pour la religion un drapeau protecteur. » Enfin on lisait dans V Univers : « La révolution de 1848 est une notification de la Providence... Il n'y aura pas de meilleurs et de plus sincères républicains que les catholiques français. »
Ainsi donc, dans les premiers jours du nouveau régime, tout était à la confiance et à l'espoir ; comme le disait le vieux Dupont de l'Eure à l'archevêque de Paris : « La liberté et la religion sont deux sœurs également intéressées à bien vivre ensemble. » Cette harmonie trouvait son expression dans les cérémonies où, sur l'invitation des autorités civiles, les prêtres bénissaient les arbres de la liberté. Malheureusement l'enthousiasme pour la liberté était mêlé de beaucoup d'utopie ; le mouvement démocratique une fois déchaîné ne devait plus s'arrêter que dans le désordre et dans le sang ; quatre mois après, jour pour jour, l'insurrection de juin mettait Paris en feu ; des milliers de victimes, tués, blessés, déportés en masse, furent la rançon de l'avènement des couches populaires à la vie
publique. Encore un peu el l'anarchie préparerait les voies à l'empire autoritaire.
Cependant les Jésuites ne pouvaient manquer de ressentir le contre-coup d'une révolution accomplie comme au hasard, sans chefs, sans programme et partant sans unité de direction. Il était trop dans les habitudes du peuple et de ses meneurs de saisir toutes les occasions de trouble pour courir sus aux « hommes noirs ». Mais la même incohérence, qui se trahissait dans la marche des événements politiques, se manifesta dans l'attitude des autorités et des populations à l'égard des maisons de la Compagnie de Jésus. Presque toutes furent menacées et vécurent plus ou moins dans l'appréhension ; un petit nombre seulement eurent à soufFrir. Partout on redoutait quelques violences, et de généreux dévouements s'offraient pour recueillir ceux que l'on voyait déjà expulsés de leurs demeures. Ce fut le cas en particulier à Metz, à Nantes, à Strasbourg, à Laval, etc. A Angers, M. Bordillon, jusque-là adversaire acharné des Jésuites, nommé maire de la ville, devient leur défenseur, fait visite au Supérieur de la résidence et lui déclare que, la République étant synonyme de liberté, il entend que les Jésuites en bénéficient comme les autres citoyens. Par contre, un ami éprouvé, Mgr de Bruillard prend contre les Pères de Grenoble des mesures plutôt sévères. Sur son ordre le Supérieur doit avertir les curés de la ville que les Jésuites ne prêcheront plus dans leurs églises. « Demain, dimanche, lui écrit-il, après les messes, vous fermerez la porte de votre chapelle pour ne plus l'ouvrir jusqu'à nouvelle concession... Croyez, vénéré Supérieur et très cher Père, que j'ai des raisons particulières et très pressantes pour en venir à cette extrémité que je redoutais de toute mon âme... Soyez très peu nombreux ; faites les morts. » (11 Mars.) A Dôle, selon la tradition, la ferveur démocratique est intolérante aux Jésuites. On est contraint de licencier le noviciat ; plusieurs jeunes gens sontrendusàleurs familles, les autres envoyés à Avignon. A Lalouvesc, ni la paix des montagnes, ni la