CHAPITRE V
Brest. » (30 Avril 1841.) Embarqués sur YÉrigone, commandant Cécile, ils mirent près de cinq mois pour arriver à Manille; de là un autre bateau les conduisit à Macao, où ils comptaient attendre les instructions de Mgr de Bési; expulsés comme Jésuites par le gouverneur portugais, ils durent poursuivre leur route, et après quatorze mois depuis leur départ de France, ils abordaient enfin, le 12 juillet 1842, sur le sol du Kiang-Nan.
L'année suivante, le Gouvernement français envoyait en Chine l'ambassadeur Lagrené. La Province de Paris, à laquelle la Mission du Kiang-Nan venait d'être attribuée, en profita pour y faire parvenir du renfort. Cinq prêtres, parmi lesquels les Pères Clavelin et Languillat, avec un Frère coadjuteur, furent admis, cette fois encore à la requête de la reine, à prendre passage sur les vaisseaux de l'Etat. M. de Lagrené, ancien élève de Saint-Acheul, était d'ailleurs tout dévoué à la famille de saint Ignace. Le voyage ne fut guère moins long que le précédent. Partis en décembre 1843, les missionnaires arrivaient à Chang- Hai le 15 octobre 1844. Moins de deux ans plus tard, nouveau renfort de douze religieux; vers le milieu de 1846, la Compagnie de Jésus comptait au Kiang-Nan quinze prêtres, avec deux scolastiques et deux Frères coadjuteurs. C'était de beaucoup la majorité du clergé de la Mission. L'ouvrage ne manquait pas aux ouvriers : quelque 50.000 chrétiens, groupés autour de 215 chapelles ou églises, sur un territoire vaste comme la France, au milieu d'une population de 45 à 50 millions de païens, c'était de quoi satisfaire les ambitions apostoliques les plus audacieuses.
L'es Jésuites ne demandaientqu'à s'y dépenser jusqu'aux limites de leurs forces; mais encore voulaient-ils que, dans ses points essentiels, leur vie religieuse fût sauvegardée; malheureusement l'évêque dont ils dépendaient ne l'entendait pas ainsi : « Les Jésuites, écrivait-il, ne sont pas venus au Kiang-Nan comme Jésuites, mais comme missionnaires ». « L'évêque de Canope, dit l'historien de la
Mission, aimait et estimait sincèrement la Compagnie de Jésus qu'il avait vue à l'oeuvre à Rome pendant bien des années... C'est très sincèrement qu'il affirmait au T. R. P. Roothaan et aux premiers Pères débarquant en Chine son désir que les missionnaires observassent leurs constitutions dans toute leur étendue et pussent se recruter sur place par la fondation d'un noviciat. Mais, à côté de l'ami sincère et dévoué des Jésuites, il y avait en Mgr de Bési l'administrateur fort jaloux de son autorité. Il entendaitgouverner seul, et immédiatement, le personnel dont il était le chef, en disposer selon ses vues, sans prendre conseil de personne*... »
Dans ces conditions les Jésuites missionnaires, soustraits à l'obéissance de leur Supérieur, étaient de fait sécularisés. Le Père Gotteland ne pouvait, sans trahir son devoir, se dispenser de défendre ses droits. De là une source permanente de conflits que l'humilité du religieux ne parvenait pas à prévenir, ni même à atténuer. Le mécontentement de l'évêque se traduisit par des mesures dans lesquelles il est difficile de ne pas voir des représailles. Non content d'exiger que les aumônes envoyées aux Jésuites par leurs amis de France lui fussent remises, il en vint à leur interdire l'ouverture du noviciat que luimême avait souhaité ; il ne s'en tint pas là. Interdiction au Supérieur de réunir ses confrères et de les visiter chez eux, interdiction de bâtir une résidence sur les terrains concédés par le Gouvernement, interdiction de s'établir à Chang-Hai, d'y exercer leur ministère; le séminaire est confié à leurs soins, mais il leur est interdit de confesser les séminaristes, lesquels doivent prêter serment de ne pas entrer dans un Ordre religieux, et spécialement dans la Compagnie de Jésus, sans une dispense épiscopale. Enfin interdiction faite par la Propagande, sur la demande de l'évêque, aux Jésuites français, de passer en Chine. L'un d'eux, le Père Hélot, déjà en
i. J. de la Senière, Histoire de la Mission du Kiang-Nan. T. I, p. 96.