‹ La Compagnie de Jésus en France (volume 4)Chapitre 142 sur 324 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

eût tranché la question des prélatures dans les Missions. Rome venait de nommer l'abbé Dalmont vicaire apostolique de Madagascar; on lui donna pour successeur l'abbé Monnet, ancien curé de Saint-Paul à la Réunion, qui s'était adjoint aux missionnaires lors de leur tentative à Saint-Augustin. Lui aussi aspirait à devenir enfant de saint Ignace. « L'ardeur avec laquelle il se livre au soin des noirs, écrivait encore le Père Roothaan, les fruits qu'il y recueille, me font bien augurer de sa vocation ». (8 Juin 1846.) Sacré évêque à Paris le 5 novembre 1848, il rentrait à la Réunion le 8 octobre de l'année suivante. Le l8r décembre, à peine débarqué à Mayotte, il était emporté par un accès de fièvre pernicieuse.

A ce moment la Congrégation du Saint-Esprit se retirant de Madagascar et des îles adjacentes, la Mission allait être tout entière à la charge de la Compagnie de Jésus. Il convenait qu'elle eût désormais l'un des siens pour Supérieur ecclésiastique ; après la mort de Mgr Monnet, le Père Jouen reçut donc le titre de préfet apostolique de Madagascar. (6 Octobre 1850.) Ancien secrétaire particulier de Mgr Mathieu, archevêque de Besançon et plus tard cardinal, le Père Louis Jouen eût tenu partout un premier rôle. Son énergie, sa persévérance jointes à ses qualités d'organisateur faisaient de lui l'homme de la situation dans une entreprise qui se heurtait à des obstacles et à des intrigues de toute sorte. Il lui fallait tout d'abord s'introduire, lui et ses compagnons, dans le champ assigné à leur activité. Ce ne fut qu'en 1855 que, à la faveur d'un déguisement, un Jésuite, le Père Finaz parvint à Tananarive et put dire la messe clandestinement et au risque de sa vie, dans la maison d'un Français, M. Laborde. L'installation des missionnaires dans l'Imérina devait tarder encore. Cette histoire aura sa place dans notre récit, le moment venu. Entre temps, le personnel destiné à Madagascar continuait à faire de l'apostolat à Bourbon, à Maurice, à Nossi-Bé et autres îles

voisines de la Grande Terre. En 1851, le Père Jouen établissait à Saint-Denis, pour la population créole, un collège qui eut vingt ans d'existence et périt victime de l'intolérance franc-maçonnique. A Port-Louis (Maurice) un essai semblable ne fut pas maintenu. Par contre les Jésuites s'occupèrent activement et non sans résultats consolants parmi les coolies hindous employés sur les plantations.

Et Madagascar attendait toujours ses apôtres qui, de leur côté, semblables aux Israélites à l'entrée de la Terre promise, attendirent vingt ans d'y pouvoir pénétrer. Ce ne fut guère que vers 1861 qu'il leur fut permis de planter leur tente sur les plateaux de l'intérieur.

En Chine comme aux Indes l'apostolat delà Compagnie de Jésus avait laissé plus que des souvenirs. Une tint pas à elle que les Jésuites français du xixe siècle n'établissent dans l'Empire du Milieu leur première Mission étrangère. En 1832 des Chinois chrétiens, prêtres et fidèles, envoyaient de Péking une adresse au Père Général; ils le suppliaient de leur donner des ouvriers évangéliques, comme ceux qui avaient converti leurs ancêtres et qui n'avaient pas été remplacés. La réponse du Père Roothaan est datée du 18 mai 1834. Il remercie « ses très chers frères les chrétiens de l'Empire de Chine » de leur fidélité pour la famille de leurs anciens missionnaires. De son côté la Compagnie n'a pas oublié les Missions de Chine et son plus vif désir seraitde les reprendre. Mais ce n'est pas à elle de faire les démarches nécessaires. Que les chrétiens de Chine hâtent par leurs prières le jour où elle sera appelée à leur consacrer son dé vouement et ses forces.

Dans l'intervalle ils avaient porté leur requête aux pieds du trône pontifical. Ce document appartient à l'Histoire, et les Jésuites missionnaires de Chine aux siècles passés

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ont droit à ce qu'il ne reste pas enfoui dans la poussière des Archives. Les brebis délaissées supplient donc « le Très saint Gouverneur du inonde chrétien, leur Père très clément, le très pieux Pasteur de tous les fidèles » de venir à leur secours et de les ramener sans délai au bercail. « Le plus sûr serait d'envoyer, avec mission divine, des Pères delà Compagnie de Jésus. De mémoire d'homme ils ont obtenu le meilleur succès auprès des Chinois et des Japonais par leur piété, leur vertu et leur science qui les distingue entre tous. On peut être sur que, s'ils viennent à Péking avec votre mission apostolique, le peuple tout entier, et même les grands, leur feront accueil et que bientôt tout l'Empire recevra la foi du Christ. En effet, auprès du peuple et des magistrats, à la cour même de l'empereur, le nom de la Compagnie de Jésus est tellement en honneur que l'on estime un Jésuite lettré et savant plus que tous les mandarins et les sages de l'Empire '. »

La lettre signée de l'évêque de Péking et du prince Bel Min Zian Ho, neveu de l'empereur, est datée du jour de la Pentecôte 1833. Pendant les années suivantes, des pétitions semblables furentadressées de différentes provinces à Grégoire XVI, à la reine de Portugal, aussi bien qu'au Général des Jésuites. Enfin le 13 janvier 1840, sur les instances de Mgr de Bési, vicaire apostolique et administrateur de Nanking, le cardinal Fransoni, Préfet de la Propagande, invitait le Père Roothaan à lui envoyer « quatre missionnaires, au moins, pour l'aider ». Le cardinal ajoutait cette réflexion importante : a Comme nous espérons dans le Seigneur rentrer un jour au Japon, l'accès sera facile du Chantong à cette terre peu éloignée, et l'on pourra y rapporter la bénie lumière de l'Evangile. » De son côté, le vicaire apostolique lui écrivait : « Je n'ai

i . Le texte latin de cette pièce, trop long pour trouver place ici, se trouve in extenso dans VHistoire de la Mission du Kiang-Nan, par le P. de la Servière. Tome I. Appendice II.

accepté l'épiscopat qu'avec la plus vive répugnance et seulement sur la promesse que Votre Paternité a faite au cardinal Préfet d'envoyer au plus vite trois ou quatre des siens. » (18 Septembre 1841.)

A ce moment les trois élus du Père Roothaan étaient déjà en route. Le Père Claude Gotteland faisait en 1840 son Troisième An à Notre-Dame d'Ay, et il venait de s'offrir pour fonder une Mission au Groenland. Le Père Général lui répondit en le nommant Supérieur des premiers missionnaires de Chine. (7 Juillet 1840.) L'un de ses compagnons était le Père Eugène-François Estève1. Né au palais des Tuileries, le 22 mars 1806, il était fils du comte Estève, trésorier général de la couronne. L'autre était le Père Benjamin Brueyre qui venait d'achever sa Théologie à Vais. Grâce à l'intervention de l'abbé Dupanloup, la reine Marie-Amélie voulut bien les aider de son influence et de ses largesses : « C'est Sa Majesté, écrivait le Provincial de Paris, qui a obtenu le passage gratuit de nos missionnaires de Chine sur un vaisseau de l'Etat, qui les a fait recommander à l'amiral commandant à Brest et au capitaine de vaisseau, et ces Messieurs ont accueilli nos Pères avec toute sorte d'intérêt et d'amitié. La reine a offert d'elle-même de payer tous les frais de transport des missionnaires et de tous leurs bagages de Paris à

i. Ne doit pas être confondu avec le P. Raymond Estève, l'un des premiers ouvriers de la Mission de Syrie. D'abord attaché au clergé de Paris et vicaire à la Madeleine, l'abbé François Estève entra au noviciat de Mélan le ia juin i833. Le P. de Villefort alors maître des novices écrivait après sa mort : « Si j'apprenais que le P. Estève fait des miracles, je n'en serais pas surpris. » 11 mourut à Ghang-Hai le i er juillet i8^8, prématurément usé par les travaux de l'apostolat. Dans une lettre du 10 septembre i845 au P. de Ravignan, M. de Vatimesnil écrivait : « J'ai vu, il y a quelques jours, ma respectable voisine, Mme Estève, qui me racontait que son fils, missionnaire à la Chine, se trouvait presque malheureux depuis que la persécution avait cessé dans cet empire etqu'il demandait en grâce à Dieu de permettre qu'il fût envoyé au Japon, où il espérait cueillir la palme du martyre. Cette admirable mère me disait cela avec l'accent d'une résignation pieuse, dans laquelle je trouvais presque autant d'héroïsme que dans le sacrifice magnanime auquel l'amour de Dieu pousse son 111s. j» (Arch. Prov. Franc. 16i5.)

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