CHAPITRE V
Tels furent les débuts des Jésuites français dans les Missions d'outre-mer vers le milieu du siècle passé. Chacune de ces Missions, nous l'avons dit, a trouvé, ou trouvera son historien; mais outre ces récits d'ensemble qui appartiennent à un genre littéraire, il en est d'autres d'un caractère exclusivement intime et familier où l'Histoire elle-même s'éclaire et s'alimente. Les correspondances des missionnaires qui racontent leur vie et leurs travaux sur les terres lointaines ont généralement le double intérêt de la nouveauté et de l'édification. Saint Ignace voulut que celles des premiers apôtres qu'il envoya aux Indes fussent recueillies et communiquées à toutes les maisons de son Ordre. Cette pratique s'y est perpétuée, et c'est à elle que l'on doit la collection célèbre des Lettres édifiantes et curieuses. La tradition fut reprise avec le rétablissement des Missions. A Lyon le Père Firmin Pouget, puis le Père Joseph Bertrand firent paraître les Nouvelles Lettres du Maduré (1839) ; vinrent ensuite les Lettres des nouvelles Missions de la Chine publiées à Paris. (1842-1868.) Plus tard les différents scolasticats furent chargés du soin de cette publication et l'on eut ainsi les Lettres de Vais, Lettres de Laval, Lettres d'Aix, Lettres de Fourvière, enfin Lettres de Cantorbéry , de Jersey, d'Enghien, d'Ore, tout d'abord autographiées et par la suite imprimées. Aux nouvelles des Missions lointaines on y a ajouté peu à peu des renseignements de toute sorte d'un intérêt spécial pour les Jésuites français auxquels les Lettres servent, pour ainsi dire, de Chronique familiale. A l'heure présente ces recueils forment une série de volumes qui peuvent couvrir plusieurs rayons de bibliothèque.
A l'origine la modeste publicité donnée aux correspondances des missionnaires par les Jésuites de Lyon leur
attira quelques désagréments de la part du Conseil central de la Propagation de la Foi. Pour éviter jusqu'à l'ombre d'une concurrence aux Annales, le Bulletin officiel de l'œuvre, ils durent renoncer à communiquer même aux familles des missionnaires les Lettres du Maduré. Rien ne devait en « transpirer au dehors».
Les Jésuites avaient d'ailleurs trop d'obligations à la grande œuvre de la Propagation de la Foi pour ne pas se soumettre de bonne grâce aux exigences de ceux qui parlaient en son nom. Ces petites contrariétés ne troublèrent pas les relations entre eux et les membres du Conseil. Sur la fin de cette même année, le Père Maillard transmettait au Père Général le désir qu'ils lui avaient manifesté de posséder quelquereliqueinsignede saint François-Xavier: « J'ai répondu, écrit-il, que vous feriez certainement, mon Très Piévérend Père, ce que vous pourriez pour être agréable à ces Messieurs. » (29 Décembre 1843.) Dès la semaine suivante, le Père Pioothaan envoie une lettre autographe de l'apôtre des Indes. Il s'excuse de n'avoir à sa disposition aucune parcelle un peu considérable du corps saint : «Ce sera du moins, ajoute-t-il, un témoignage de ma bonne volonté et de ma reconnaissance. » (7 Janvier 1844.)
Cette reconnaissance, le chef de la Compagnie de Jésus se plaisait à l'exprimer souvent et de toute façon : «Vous ne vous tromperez jamais, écrit-il au Provincial de Lyon, en donnant aux dignes membres du Conseil de l'œuvre l'assurance de ma vive gratitude, toutes les fois que vous en aurez l'occasion. » (16 Janvier 1837.) « Je me ferai toujours un devoir, écrit-il une autre fois, de reconnaître que sans les secours de l'Association, nous n'aurions jamais pu fonder ni soutenir les Missions de l'Algérie, de la Chine, du Maduré, du Kentucky, et que toutes les autres se seraient peut-être éteintes ou du moins qu'elles n'auraient pas eu les développements qu'elles ont pris depuis quelques années. » (20 Novembre 1843.) Sur la fin du voyage circulaire dont nous avons parlé dans un chapitre