CHAPITRE VI
taient des adhérents. Les deux chefs les plus écoutés étaient Montalembert et Louis Veuillot. « La différence des caractères les entraînait à se heurter, mais l'amour de l'Eglise et l'esprit militant étaient si vifs chez chacun d'eux que. au moment de l'action, ils s'entendaient toujours1. » Avec une inflexible fermeté l'évêque de Langres faisait entendre la parole de la doctrine; plus conciliant, plus diplomate, l'abbé Dupanloup préparait les voies à un futur accord. En 1846, la Chambre des Députés allait être renouvelée. Montalembert lança un de ces manifestes enflammés,comme il savait les faire, Le Devoir des catholiques dans les élections. Thiers avait déclaré qu'elles se feraient au cri de A bas les Jésuites ! On ne parla pas des Jésuites, mais cent quarante-neuf députés sur quatre cents furent élus avec l'engagement de voter la suppression du monopole universitaire et d'organiser la liberté de l'enseignement. Le ministre de l'Instruction publique s'empressa de rédiger un projet de loi ; le 12 avril 1847, il le déposait sur le bureau de la Chambre. C'était encore une mystification ; l'odieuse déclaration de 1828, aussi bien que le certificat d'études étaient exigés comme ci-devant. De toutes les fractions du parti catholique s'éleva la même protestation : « M. de Salvandy aurait pu nous diviser, écrivait Louis Veuillot, il nous rassemble. C'est le premier service qu'il nous rend. » Cette loi avait pourtant, paraît-il, toute chance d'aboutir : « On prévoyait, dit l'abbé Foliioley, de longs débats, d'interminables retards, mais on ne doutait pas de l'adoption finale. Il avait fallu, disaiton, toute une session pour que la loi arrivât à l'état de rapport. Discutée en 1848 par la Chambre des Députés, elle ne serait probablement présentée et rapportée à la Chambre des Pairs qu'en 1849, pour être définitivement votée en 1850. Tels étaient du moins les pronostics parlementaires, qui ne se réalisèrent en aucune faço n. La chute de la Monarchie coupa court à toute délibération en 1848,
i. Eugène Veuillot, Louis Veuillot. T. II, p. 1 34»
et s'il y eut une loi votée en 1850, ce fut une loi de liberté, adoptée par une assemblée républicaine'. »
La Révolution de février envoya en effet le malencontreux projet rejoindre les quatre ou cinq lois déjà avortées sous ce régime qui, par peur des Jésuites, avait failli :iux engagements pris sur son berceau. Aux termes de la Charte de 1830, il devait être pourvu «dans le plus bref délai», entre autres objets, à « l'instruction publique et à la liberté d'enseignement ». (Article 69.) La Constitution de 1848 est plus formelle et plus explicite. D'après l'article 9, « l'enseignement est libre ». Mgr Parisis eût voulu qu'on s'en tînt à cette déclaration; il ne put l'obtenir. On y ajouta une explication pleine de sous-entendus et de menaces : « La liberté d'enseignement s'exerce selon les conditions de moralité et de capacité déterminées par les lois et sous la surveillance de l'Etat. Cette surveillance s'étend à tous les établissements d'éducation et d'enseignement sans aucune exception. » Mais enfin le principe de la liberté était posé, et partant le monopole aboli.
C'était un progrès immense. Immédiatement le ministre de l'Instruction publique, Hippolyte Carnot, déposait un projet de loi; au dire de Mgr Parisis, on y découvrait « un esprit infernal » ; mais le souille de la liberté en avait balayé certaines exclusions injustes. Le rapporteur, Jules Simon, ne craignait pas d'écrire : « La République n'interdit qu'aux ignorants ou aux indignes le droit d'enseigner; elle ne connaît pas les corporations; elle ne les connaît ni pour les gêner, ni pour les protéger; elle ne voit devant elle que des professeurs. » De son côté^, le prince Louis- Napoléon, candidat à la présidence, publiait à la veille de l'élection une profession de foi où on lisait : « Protéger la religion et la famille, c'est assurer la liberté des cultes et la liberté de renseignement. » Élu le 10 décembre à une énorme majorité, il constituait un ministère présidé
i. Follioley, Montalembert et Mgr Parisis, p. 34g.