CHAP1THE VI
sans comprendre, à un désir exprimé avec tant de force par un homme que j'aime tant. Ce n'est pas la première fois qu'une intervention de ce genre se déclare lorsque l'on soupçonne que j'ai entre les mains quelque chose venant de vous... » (13 Août 1849.)
Il ne faudrait pas cependant voir dans cette élucubration d'un Jésuite quelque peu intempérant l'expression adéquate des sentiments de sa famille religieuse1. Le Père de Ravignan n'était pas seul à la désavouer. Il parait même qu'elle n'avait pas été soumise à la revision prescrite par la règle. « On a abusé, écrivait le Père Jordan, Provincial de Lyon, de la permission donnée pour les cas urgents. J'ai manifesté mon mécontentement aux deux Supérieurs de Lyon, en leur enjoignant de faire connaître ma pensée aux Pères de leurs maisons. » (20 Octobre 1849.) Et dans une lettre au Père de Ravignan : « Je suis convaincu, jamais je n'en ai douté, que M. de Falloux est pour nous un véritable ami; il mérite confiance et respect. Ceux qui ont écrit ou parlé dans un sens différent ont encouru de ma part un blâme sévère.» (18 Septembre 1849.) Le Père Roothaan manifeste la même désapprobation sur la Lettre à un Représentant : « Je vois, écrit-il lui aussi au Père de Ravignan, que c'est une production regrettable. Si M. de Montalembert et nos autres généreux amis y sont attaqués, veuillez leur en exprimer tous
i. Les Archives romaines possèdent quatre autres documents manuscrits du même auteur sur le projet de loi Falloux; l'un d'eux est un Mémoire destiné au Souverain Pontife. Un ami du P. Deschamps, son correspondant et son émule dans l'opposition à la loi Falloux, le marquis de Régnon, avait malheureusement plus de liberté pour mener le combat. Parmi ses publications de l'année 18^9, nous trouvons : i" Adresse à Vépiscopat. (Plaquette de 16 pp. 8°. Bibliothèque Nationale Ld4, 5ig6.) Il demande aux évêques de France de se réunir, d abord en conciles provinciaux, puis en concile national pour protester contre le projet liberticide. 2° Appel à S. S. le Pape Pie IX. 8° de 45 pp. Il y dénonce positivement l'inertie des évêques qui, nommés par le ministre, n'osent pas faire entendre une parole qui lui déplairait. De ce fait, l'épiscopat serait en divergence absolue avec les pères de famille catholiques. (Bibliothèque Nationale Ld4,5.)
mes regrets et leur dire que la Compagnie est loin de partager de semblables sentiments.» (13 Septembre 1S49.) Sans aller jusqu'aux récriminations malsonnantes contre les auteurs de la transaction entre l'Église et l'Université, les Jésuites français ne pouvaient accueillir avec beaucoup d'enthousiasme le projet de loi tel qu'il se présentait. Pour eux, comme pour l'immense majorité des catholiques, ce qu'il leur apporta de prime abord, ce fut une déception. Ils avaient espéré autre chose. Quelquesuns sans doute, dans leurs entretiens ou leur correspondance, traduisirent cette première impression en des termes excessifs; tel ce Supérieur de la résidence de Nantes, ancien universitaire, écrivant au Père Général : « Je ne puis me défendre de la triste conviction que l'on commet une grande fauté et qu'on l'expiera par des regrets amers et trop tardifs. » (27 Juillet 1849.) Semblables appréciations se rencontrent dans les lettres du Père Delvaux, Recteur de Brugelette\ du Père Daniel Yalantin, Supérieur de Fourviére, de quelques autres encore. Il semble bien aussi qu'une fois de plus se soit produite quelque divergence entre Paris et Lyon, le Nord et le Midi : » Nous avons le
i. Le P. Delvaux appartenait à la Province de Paris, mais il était de nationalité belge. Xous avons déjà eu l'occasion de remarquer que, avec ses confrères français, il vantait volontiers « la liberté comme en Belgique ». Aussi, avec le P. Deschamps, il gémit sur la loi qui se prépare. Il lui écrit, fort librement, sa façon de penser sur ceux qui la favorisent : « ... La fascination à Paris, si près du volcan socialiste et si près aussi du sommet des pouvoirs, est sans doute bien inévitable, puisque les hommes les plus marquants de la Compagnie n'y échappent pas. Aux yeux de nos Pères de la rue de Sèvres nous autres, pauvres provinciaux, nous ne sommes pas des hommes pratiques, nous sommes des utopistes, des exagérés, etc.; nous voulons l'impossible. Nous avons vu ici (à Brugelette) successivement le P. Guidée et le P. de Montézon, et l'un et l'autre parlent comme l'Ami (de la Religion), comme M. de Montalembert à Saint-Brieuc, comme M. de Falloux au Cercle catholique : L'occasion était unique, on a fait le possible, et ce qu'on a fait est un pas immense. — Voilà leur pensée. » (25 août i84g.) D'après le P. Delvaux, Y Univers ne va pas assez loin; il n'ose demander la suppression de l'Université. Il n'y a que le P. Deschanips et le marquis de Régnon qui soient dans le vrai.