chapitre vi
que l'ascendant de la plus claire logique et d'une imperturbable bonne grâce. Il n'eut pas de peine à établir que l'Université impériale, avec son monopole, n'était pas défendable; sur ce point l'accord était fait. Du moment que renseignement libre existait, il devait avoir sa place dans les Conseils de l'Instruction publique; la justice et le simple bon sens l'exigeaient. Mais voici venir la question délicate. M. Thiers n'a garde de l'esquiver : «Vous dites : Les Jésuites rentreront. Eh bien! je vous demande, au nom de vos principes, comment vous ferez pour empêcher que les Jésuites entrent dans l'enseignement. Comment ferez-vous ?.. Ah! si vous vouliez vous replacer dans ce que vous appelez le monde détruit, que vous méprisez tant, si vous vouliez lui emprunter les libertés limitées qu'il croyait, lui, les bonnes, je le comprendrais; mais vous qui le déclarez méprisable, abominable, à jamais renversé.., vous lui prenez un de ses petits moyens, de ses petits ombrages, et vous dites : Nous ne voulons pas des Jésuites!.. Je sais bien que, quand on a la main sur la vérité, il n'y a qu'à la presser pour la faire jaillir. Eh bien! oui, c'est vrai, vous ne pouvez, avec vos principes, ni arrêter le clergé, ni interdire les Jésuites.
A gauche. — Et la loi des associations !
M. Thiers. — Je m'y attendais. Nous aurons à examiner ce point lors delà loi sur les associations. C'est vrai, et voilà pourquoi nous n'en avons pas parlé dans notre loi sur la liberté d'enseignement. Seulement je me permettrai de vous dire que je vous y attends à ce jour-là, pour savoir comment vous vous y prendrez pour interdire les Jésuites, vous, vous!.. y> Et ce disant, l'orateur désignait du doigt la gauche de l'Assemblée où siégeaient les apôtres de la liberté à outrance, dont l'anarchie même n'avait pas refroidi le fanatisme.
La fin du discours fut hachée d'interruptions allant jusqu'à l'injure grossière. Le président, M. Dupin, se fâche et distribue libéralement les rappels à l'ordre. M. Thiers, lui, garde son sang-froid et adjure ses collègues de se
montrer « bien élevés », pour ne pas déconsidérer le régime parlementaire. Mais pouvait-il prendre parti pour les Jésuites sans déchaîner une tempête ? Pour cette fois l'argument ad hominem avait porté. Mais hélas! lorsque, cinquante ans plus tard, la République anticléricale se décida enfin à faire cette loi sur les associations, ce fut avec une parfaite désinvolture qu'on passa outre au défi de M. Thiers. Preuve que les principes sont une barrière bien impuissante pour arrêter une majorité sectaire.
La discussion générale fut close le 19 janvier après six séances, remplies par quinze orateurs. On vota le passage à la discussion des articles, par 455 voix contre 187. Cette seconde délibération, commencée le 4 février, se prolongea pendant plus de trois semaines. Le projet de loi ne comptait pas moins de 85 articles et embrassait, outre l'organisation des autorités de l'Instruction publique, celle de l'enseignement primaire et secondaire. Dans ce cadre assez vaste par lui-même on trouva le moyen de faire entrer une multitude de questions qui n'avaient avec la pédagogie que des rapports plus ou moins vagues. Les théories politiques, sociales, démagogiques même y occupèrent une place considérable. Mais, comme il fallait s'y attendre, ce fut l'idée religieuse, inspiratrice de la loi, qui, à tout propos, souleva contre elle l'opposition. Tout en constatant à maintes reprises qu'on rentrait ainsi dans la discussion générale, le président et la majorité durent se résigner à la suivre dans cette voie. L'alliance officiellement établie entre l'Université et l'épiscopat inquiétait les uns et révoltait les autres; les concessions faites à l'Église sur le terrain de l'enseignement paraissaient une trahison envers l'État. « Cette loi ne donne pas la liberté ; elle établit la domination de l'Église. » — Dans cette formule simpliste se résumait à peu près l'argumentation de ceux qu'on appelait les montagnards ; mais surtout l'admission des Jésuites au droit commun leur semblait une nouveauté intolérable. C'était le renversement d'un dogme fondamental de la société moderne.