CHAPITRE VI
Sans partir en guerre contre eux, M. Wallon exposa tout d'abord le scrupule qui pesait sur sa conscience: « La loi sous-entend les Jésuites. Je demande qu'ils soient exprimés ou supprimés. La porte leur est entr'ouverte. Je demande qu'elle soit ouverte ou fermée. » N'ayant pu obtenir l'éclaircissement qu'il réclamait, cet universitaire délicat, ce chrétien sincère ne put prendre sur lui de voter la liberté d'enseignement; il s'abstint.
D'autres furent moins timides ou plus francs. Le 23 février, un avocat de Brives-la-Gaillarde, M. Siméon Bourzat, avec trois de ses collègues, soutint un amendement ainsi conçu : « Nul ne pourra tenir une école publique ou non, primaire ou secondaire, laïque ou ecclésiastique, ni y être employé, s'il fait partie d'une Congrégation religieuse non reconnue par l'État. » Ce fut l'occasion de rééditer contre la Société de Jésus le réquisitoire accoutumé. .M. Bourzat n'eut qu'à se reporter aux débats des Chambres de 1826 et de 1844. Il y trouva les arguments de droit et de fait pour prouver que la République ne pouvait ni confier aux Jésuites l'éducation de la jeunesse, ni même tolérer leur existence. Il n'oublia ni le perinde ac cadaver, ni le bâton entre les mains du vieillard, ni les odieuses solutions de leur casuistique. Cette grossière diatribe eut pour effet d'amener à la tribune l'évêque de Langres; il y fit entendre une protestation dont on peut se demander à qui elle fait plus d'honneur, aux Jésuites ou au prélat qui sut ainsi les venger.
Mgr Parisis. «... Si c'avait été pour louer les Jésuites qu'on nous eût distingués d'eux, soyez-en sûrs, nous ne serions pas venus réclamer; mais on l'a fait pour les accuser, pour les condamner, pour chercher à les proscrire, et, comme dans le fond, leur cause est la nôtre, nous ne serons pas assez lâches pour les iaisser porter seuls les coups; nous venons en revendiquer notre part, et dans une certaine mesure, nous nous déclarons solidaires. C'est vous dire assez, Messieurs, que je repousse comme des injustices odieuses, et si l'on voulait me permettre le mot...
A gauche. — Parlez.
Mgr Parisis. — ...comme des calomnies insensées... (rumeurs à gauche), vous me l'avez permis, Messieurs... (on rit), toutes les accusations portées contre les Jésuites, considérées dans leur ensemble. C'est vous dire assez ce que je pense du projet qu'on pourrait avoir, non pas d'exclure de l'enseignement tel ou tel Jésuite, comme individu, pour ses méfaits personnels, s'il s'en rencontrait, mais d'exclure de l'enseignement en masse tous les Jésuites, comme tels, et parce qu'ils sont tels ^ . »
On se souvient que M. Emmanuel Arago avait été, au lendemain de la Révolution, commissaire du Gouvernement à Lyon; il y avait signalé son passage en expulsant les Jésuites de leur domicile. Devenu membre de la Législative, il se devait d'appuyer la motion de M.Bourzat. Son amplification ne fut ni plus neuve ni moins violente. Il se borna à développer ce thème facile : les Jésuites ne sont pas Français. « Je trouverais bien étrange, dit-il, cet usage de la liberté qui nous forcerait d'accepter en France une association de Russes ou de Cosaques qui obéiraient à des ordres arrivant de Saint-Pétersbourg, donnés par l'empereur de toutes les Russies. » Tel est le cas des Jésuites, et d'ailleurs toutes les Congrégations de Frères et de Sœurs, toutes ces prétendues confréries de piété ou d'assistance que nous voyons s'établir ici ou là ne sont que « des démembrements de la Société de Jésus ». M. Laurent de l'Ardèche apporta encore sur un ton tout aussi affirmatif des allégations du même genre. Répondant à une interruption, il lança avec un air mystérieux ces mots qui donnaient à entendre ce qu'il n'osait pas dire : « Je n'ai pas peur pour moi. J'ai peur pour ceux qui n'ont pas peur des Jésuites. Voilà ceux pour qui j'ai peur. »
M. Thiers était bien excusable ce jour-là de riposter avec quelque impatience : «Prouvez donc ce que vous
i. Guillemant. Pierre-Louis Parisis. Tome II, p. 38a.