‹ La Compagnie de Jésus en France (volume 4)Chapitre 181 sur 324 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

dites. Nous attendons des preuves. » Sa réplique fut étincelante d'esprit, de clarté, de malice. Il décocha à l'adresse de la démagogie quelques mots cinglants : on prétend que nous ne donnons pas la liberté. Mais, alors que la loi n'exige d'autres conditions que la capacité et la moralité, qu'elle n'exclut que les ignorants et les indignes, qui donc ici peut se plaindre de n'être pas libre ? Et cette interrogation, tournée et retournée de vingt façons différentes, finissait par mettre à la gêne les apôtres de doctrines antisociales qui se pressaient sur les bancs de la gauche. Une transition introduisit dans le débat la note comique :

M. Thiers. — Je passe aux Jésuites. — Voix à gauche. C'est déjà fait. Vousy êtes passé, aux Jésuites. — M. Thiers. C'est entendu; je suis Jésuite. — M. de Montalembert. Je ne suis donc plus le seul dans l'Assemblée. — M. Thiers. Et vous allez voir comment, en ma qualité de nouvel affilié aux Jésuites, j'évite la difficulté. Vous allez voir... La République, comme vous l'entendez, comme les plus modérés d'entre vous l'entendent, c'est la liberté sans limites.

Une voix à gauche. — C'est la liberté donnée à tout le monde.

M. Thiers. — La liberté donnée à tout le monde ! Je remercie celui qui me donne cette définition... La Constitution dit : L'enseignement est libre ; tout le monde pourra exercer l'enseignement sous des conditions de moralité et de capacité... Un individu, laïque ou ecclésiastique, se présente. Ces deux preuves exigées, par lui faites, il n'y a plus rien à lui demander. S'il porte la robe de prêtre, on ne peut pas lui demander s'il appartient à telle ou telle Congrégation. Cela ne se peut pas... — Appuyé sur la Constitution républicaine, l'orateur poursuivait son offensive : « Oui, disait-il, je connais les partis, leur sincérité, leur langage ; je sais qu'on pose des principes, à une condition, c'est de pouvoir les appliquer à soi tout seul. Je sais qu'on veut la République, à condition qu'on en sera les maîtres, qu'on la gouvernera,

à condition qu'on en disposera. Quand la République existe, c'est pour tout le monde.. . » — « Moi, poursuivaitil encore, je ne suis pour rien dans l'établissement de la République ; mais je crois la servir mieux que ceux à qui elle doit la naissance. Si elle a vécu deux ans, c'est que vous ne l'avez pas gouvernée, et si elle doit durer, c'est parce que vous ne la gouvernerez pas. »

Il y avait trop de vérité dans cette apostrophe pour ne pas déchaîner des colères. A partir de ce moment la séance devint terriblement houleuse ; le général Bedeau, qui présidait l'Assemblée, eut besoin de plus d'énergie et de sang-froid qu'en un jour de bataille contre Abd-el- Kader. M. Thiers dut tenir tête, seul contre tous, à la bande des républicains fervents que ses traits avaient blessés au vif. Au reste un tumulte parlementaire n'était pas pour lui faire perdre contenance, alors surtout que l'issue n'était pas douteuse. L'amendement, ou pour mieux dire, les amendements présentés en vue d'exclure les Jésuites du bénéfice de la loi, furent repoussés à une forte majorité. Après cela, la discussion s'acheva sans exciter aucune passion.

Le il mars le projet revint en troisième lecture. Ce ne fut guère qu'une formalité: on avait hâte d'en finir. Il fallut subir toutefois un long discours écrit de M. Raspail, résumant tous les griefs de l'opposition. Il en faut retenir cette déclaration, dans laquelle il précisait comme en une formule lapidaire l'histoire et la signification de l'œuvre législative sur la liberté de l'enseignement: « Ceux qui voteront la loi seront des Jésuites; ceux qui la rejetteront seront des antijésuites. »

A la séance du 15 mars, MM. Jules Favre, Jules Grévy, Laurent de l'Ardèche, d'autres encore essayèrent les manœuvres dilatoires de la dernière heure; le juif Crémieux proposa un article supplémentaire, aux termes duquel la loi n'entrerait en vigueur qu'en juillet 1852, après le renouvellement de la Législative et même de la Présidence ; il fut repoussé par la question préalable, et

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