CHAPITRE PREMIER
dans notre pays. Elles diminueraient l'extrême confiance que les catholiques se plaisent à mettre dans la sagesse et la fermeté du Saint-Siège. L'effet en serait des plus tristes, et longtemps on en parierait avec regret, comme de la lettre faussement attribuée dans le temps à Léon XII qui aurait fait inviter les évêques de France à se désister de leur opposition aux Ordonnances de 1828... Elles ne seraient suivies d'aucune compensation en faveur de la religion, malgré les belles paroles d'hommes accoutumés à prendre l'Eglise pour dupe ou pour victime; elles ne préviendraient aucun coup funeste ; elles tireraient seulement le Gouvernement d'un grand embarras dans lequel il s'est mis par sa faute'. »
A côté des prélats français, la Compagnie de Jésus doit faire dans sa reconnaissance une place de choix au nonce du Saint-Siège, Fornari. Nul ne montra un attachement plus profond à la famille de saint Ignace pendant la douloureuse épreuve qu'elle traversait alors. Cet attachement allait même, paraît-il, au delà de ce que permettait la réserve diplomatique. « Courage! ne cessait-il de dire à Montalembert, il est impossible que Rome sacrifie les Jésuites. » Ce qui n'empêche pas que, à Rome comme à Paris, on lui faisait grief d'une attitude qui favorisait mal le travail des chancelleries. Il s'en mettait d'ailleurs assez peu en peine. Dans la correspondance qu'il échangeait avec le Père Roothaan se révèle une âme vraiment sacerdotale pour qui les intérêts purement humains comptent peu. Mgr Fornari eût souhaité que l'on résistât jusqu'au bout aux demandes du Gouvernement français. Il avait agi en ce sens de tout son pouvoir auprès de la Curie
i. Vie de Mgr de Mazenod, évêque de Marseille, et fondateur de la Congrégation des Missionnaires de Provence, par Mgr Ricard. P. 32g. 1892. Il est bien remarquable que, à dix-sept ans de distance, un évêque français écrivant au Pape s'exprime de la façon qu'on vient de voir, sur la lettre transmise à l'épiscopat en 1828, comme l'expression de la volonté du Souverain Pontife alors régnant. La manière louche dont fut faite cette communication autorisait le langage de Févêque de Marseille. Cf. Histoire d'un Siècle. Tome I. P. 4^4.
pontificale ; les concessions lui paraissaient regrettables. Mais quand le Père Général lui eut fait confidence des motifs de sa détermination, le diplomate s'effaça pour laisser parler le prêtre :
« Assurément Votre Paternité a raison de se consoler pour avoir fait un grand acte d'obéissance. C'est l'obéissance qui nous enlève toute responsabilité devant Dieu et devant les hommes. C'est pourquoi Elle peut être glorieuse du sacrifice qu'Elle a fait. Mais si Elle a raison de se consoler d'avoir fait un acte de vertu héroïque, Elle n'a pas raison de me parler de sa gratitude envers moi qui n'ai pas pu faire ce que j'aurais voulu, et dont les efforts ont été paralysés. Je sais très bien qu'il y a à Rome des personnes qui croient que ma conduite a été blâmable... Il est certain du moins que j'ai cru faire mon devoir, et je ferais mille fois de même. Je plains ceux qui appellent imprudence suivre les prescriptions (dettamï) de sa conscience et servir la cause de Dieu; mais je prie le Seigneur de tenir toujours à distance semblables personnes pour qu'elles n'aient pas à traiter les affaires de Dieu et de l'Église...1 » (4 Novembre 1845.)
Une autre fois, après avoir refusé les remerciements du Père Roothaan, Mgr Fornari terminait par cette déclaration touchante : « Je suis, et je m'en fais gloire, un très humble serviteur et un fils sincèrement dévoué de la Compagnie de Jésus \. » La chaude sympathie du représentant du Saint-Siège à Paris fut d'autant plus précieuse aux Jésuites pendant la bourrasque de 1845 que l'archevêque leur montrait alors tout autre chose que de la bienveillance. Nous touchons ici à un épisode affligeant qu'on voudrait pouvoir laisser dans l'oubli, et bien volontiers nous dirions avec le biographe du Père de Ravignan : « Il
i. « ... Che tenga sempre lontane simili persone del trattare gli affari di Dio e délia Chiesa. »
2. a Sono, e ne me vanto, un servitore umilissimo ed un figlio sinceramente devoto délia Compagnia di Gesù. » (2 Mars i844.)