CHAPITRE PREMIER
peut s'en passer encore. Mais ce qu'elle ne peut aliéner ni abandonner, ce sont les conseils évangéliques dont la pratique implique l'existence des Congrégations en général1. » Cet énoncé de principes incontestables n'était pas pour troubler la conscience d'un ministre, si délicate qu'elle fût, dans l'entreprise poursuivie alors par le Gouvernement. Hâtons-nous de dire que celui qui devait être le cardinal Mathieu a laissé d'autres témoignages de sa fermeté épiscopale, aussi bien que de ses sentiments pour la Compagnie de Jésus. On en jugera par la lettre suivante que le Père Maxime de Bussy écrivait dix-huit mois plus tard au Père Général. Il raconte l'accueil qui lui a été fait à Besançon . L'archevêque ne lui permet pas d'avoir d'autre hôtellerie que son propre palais.
« Monseigneur, poursuit-il, me communiqua sa correspondance avec le ministre par rapport à la Mission donnée par les Pères de Dôle dans une ville de son diocèse, Mission qui fit le plus grand bien. On lui disait qu'il avait oublié son esprit de conciliation, en employant des religieux qui n'étaient ni reconnus ni approuvés, et que les Missions n'étaient propres qu'à fomenter les passions... Monseigneur répondit qu'il ferait donner autant de Missions qu'il pourrait, qu'il le devait à sa charge et à sa conscience, et qu'il les ferait donner par qui il croirait utile de les faire donner, que le choix des ouvriers le regardait personnellement... Comme je lui faisais observer qu'il serait peut-être utile de remettre à un autre temps les exercices qui allaient avoir lieu : Non, me répondit-il, j'entends être libre pour mon ministère et dans mon choix, et c'est pour cela même que j'ai demandé de nouveau des missionnaires de Dôle. — Pour mieux affirmer son intention sur ce point, Monseigneur est venu tout-à-coup ici avant mon premier sermon; il est monté en chaire et m'a présenté comme l'homme de son choix : — Je viens, a-t-il dit, prendre sur moi toute la responsabilité et en décharger
i. Ibid. P. 346.
une Société que j'aime et que je vénère. » (13 Janvier 1847.)
En même temps qu'il adressait au Gouvernement ses protestations en faveur des Jésuites, l'épiscopat français se tournait vers Rome et conjurait le Pape de ne rien accorder de ce qu'on lui demandait contre eux. Une note du Père Roothaan atteste que, le 14 juillet, il eut communication à la secrétairerie d'Etat d'une liste d'évêques qui avaient déjà écrit au Saint-Père dans ce but; cette liste s'allongea encore par la suite. Ces lettres épiscopales eussent fourni, s'il en eût été besoin, à la Curie pontificale de quoi répondre aux arguments par lesquels M. Guizot et son envoyé s'évertuaient à démontrer la nécessité de supprimer les Jésuites pour le plus grand bien de l'Eglise de France'. Nous citerons celle d'un prélat qui eut toujours son franc-parler avec le Pape, aussi bien qu'avec le Roi et ses ministres. C'est l'évêque de Marseille, Mgr Eugène de Mazenod, qui écrit à Grégoire XYI :
« Très Saint Père, il est facile de voir que c'est l'Eglise catholique qu'on veut frapper dans l'Institut des Jésuites. On veut punir l'Eglise d'avoir réclamé contre l'enseignement universitaire et de s'être prévalue des promesses de la Constitution... L'épiscopat ni le clergé ne se laissent pas intimider. Aussi ce n'est pas auprès de nous que l'on intrigue ; on voudrait faire illusion à Rome pour que la crainte d'un plus grand mal portât Votre Sainteté à faire quelques concessions. Or, j'oserai dire que les concessions seraient en ce moment on ne peut plus funestes. Elles affligeraient profondément l'épiscopat, les prêtres et les fidèles de France, et produiraient un déplorable découragement, dans une lutte fâcheuse, mais nécessaire pour que la religion ne soit pas à jamais perdue
i. Dans sa réponse à l'une de ces lettres, le Pape déclare que nombre d'évêques de France et d'ailleurs sont heureux de rendre aux Jésuites le plus magnifique témoignage; « ... Atque hujusmodi amplissimum testimonium alii etiam tum ex Gallia tum ex aliis regionibus antistites tribuere gaudent hujus Societatis alumnis. » (Lettre à l'évêque de Chartres, 1 6 juillet i845.)