CHAPITRE VIII
des hommes. Or ce sont les humanités, humaniores litterœ, qui forment l'homme cultivé, qui lui donnent cette éducation générale qui prépare à tout, qui est l'éducation même de l'âme. » On fit donc le possihle dans les collèges de la Compagnie pour s'adapter aux exigences des temps; certaines lettres du Père Général Beckx rappellent aux Jésuites français que trop d'attachement aux formes dupasse ne serait pas sans inconvénients sérieux. Il faut bien marcher au pas de ses contemporains, sous peine d'être laissé en route. Toutefois l'histoire de ces trente années d'enseignement prouve qu'ils défendaient pied à pied l'héritage des bonnes lettres si fâcheusement abandonné par tant d'autres. Le doyen de la Faculté de Douai déclarait un jour publiquement que, nulle part dans le ressort de l'Académie, les Humanités ne florissaient comme au collège de la Providence d'Amiens. Plusieurs fois, à la suite des examens du baccalauréat, des témoignages analogues furent rendus à d'autres établissements de Jésuites.
Par contre on leur a reproché d'être réfractaires au mouvement scientifique du siècle. A ce grief la réponse est facile : « On donnera, disait le Père Olivaint, aux mathématiques en temps voulu, une sérieuse importance, mais sans lui laisser envahir le domaine réservé aux études classiques1. » En temps voulu, voilà le nœud de la question. Le tort des programmes officiels est de verser tout à la fois dans des cerveaux d'enfants des matières aussi disparates que la grammaire, les humanités et les sciences, surtout les sciences exactes. Beaucoup sont à ce moment incapables d'assimiler cette dose de mathématiques qui, le moment venu, n'aurait pour eux aucune difficulté. Qu'on laisse donc leur esprit se former par des méthodes qui ont fait leurs preuves, et leur cours d'humanités achevé, ils aborderont les études scientifiques avec moins de peine et plus de succès. La plupart des étudiants de la rue des Postes consacraient leur première
i. Pierre Olivaint, par le P. Charles Clair, p. 288. La Compagnie de Jésus. 30
année à la préparation du baccalauréat es sciences; on comptait jusqu'à cent deux candidats reçus dans une seule session d'examen, et les échecs étaient assurément fort rares.
Le trait caractéristique du bouleversement apporté à l'économie de l'enseignement secondaire est sans contredit le dépérissement des lettres anciennes, et tout particulièrement du latin. L'étude de la langue latine, qui était jadis le centre autour duquel gravitaient toutes les autres, a été débusquée de sa prééminence et reléguée à un rang secondaire. Le temps qu'on lui laissait étant de plus en plus restreint, il a fallu lui appliquer des méthodes expéditives et superficielles ; le résultat est qu'on ne sait plus le latin. Les Jésuites firent dans leurs collèges le possible pour enrayer ce mouvement vers la décadence. Il ne tint pas à eux que la langue de Cicéronetde Virgile fût maintenue dans ses positions d'autrefois. Il leur répugnait d'admettre que le latin, devenu la langue de l'Église, fût une langue morte, et ils s'obstinaient à l'enseigner à la façon des langues vivantes, c'est-à-dire en l'écrivant et en la parlant. D'après le Ratio studiorum le latin est le seul idiome dont il soit permis de se servir en classe. Sans doute, la rigueur de la loi dut souvent fléchir ; jamais pourtant les Jésuites n'ont oublié complètement cet article de leur code pédagogique : « Nos plus petits élèves, écrivait de Vaugirard le Père Olivaint, commencent à parler latin. Oui, la langue de l'Église immortelle doit rester familière à ses enfants. C'est une honte, en un pays catholique, que les hommes instruits ne sachent plus que la lire. Nous reprenons donc la méthode de nos anciens Pères, moins savante selon quelques-uns, mais assurément plus pratique, plus agréable aux enfants, plus animée, plus féconde; nous traitons comme une langue vivante cette langue qui ne doit point mourir ; nous apprenons le latin en le parlant1. *