CHAPITRE PREMIER
charge, écrivait le Père Général au Père de Ravignan, d'être mon interprète auprès de M. l'abbé Dupanloup, de MM. de Yatimesnil, de Montalembert, de Barthélémy Beugnot et Berryer. C'est au nom de toute la Compagnie que je leur exprime ma reconnaissance. En parcourant nos Annales, nous pouvons bien trouver des exemples d'un dévouement semblable, mais je n'en connais pas qui le surpasse... »
Les laïques nous sont connus; l'abbé Dupanloup, qui apparaît ici pour la première ibis dans notre Histoire, étaitdès lors un des champions les plus en vue des intérêts religieux. Supérieur du Petit Séminaire de Paris, il avait pris une part active dans la campague pour la liberté d'enseignement. Lors de la discussion du projet Villemain à la Chambre des Pairs, il avait publié ses deux Lettres au duc de Broglie, où il exposait les griefs, les objections et les revendications des catholiques, avec fermeté, mais aussi avec une modération et une courtoisie de langage qui n'était guère dans les habitudes de la polémique du temps. Comme tant d'autres il avait protesté contre l'article relatif à la déclaration, exigence, disait-il, qui « blesse l'homme dans la liberté de sa conscience, le citoyen dans l'exercice de ses droits, le chrétien dans la dignité de sa foi ». L'année suivante, le soulèvement contre les Jésuites lui mit de nouveau les armes à la main. A l'interpellation Thiers et à l'ordre du jour de la Chambre des Députés il répondit par la brochure Des Associations religieuses . Dès le début, il en appelle à la loyauté des honnêtes gens et au bon sens public lui-même contre les préjugés aveugles, les attaques étranges dont la Compagnie de Jésus est l'objet, jusque dans les assemblées parlementaires : « On s'étonnera bientôt, dit-il, on s'étonne déjà de cette invention stupide de quelques religieux jugés capables et coupables de tous les crimes. Célèbre Compagnie qui ne porte pas en vain le nom de Jésus, à qui Dieu a donné des docteurs, des apôtres et des évangélistes pour répandre dans tout l'univers la gloire de son évangile, dit Bossue t,
La Compug-nie de Jésus. 4
plus digne encore de nos respects par tes longs malheurs que par tes illustres services. Dans quelques années on ne voudra pas croire que, au milieu de ce déchaînement inouï, il ne se soit pas trouvé, d'un certain côté, une seule âme calme et généreuse pour arrêter l'emportement des passions par une parole de raison et pour lever le drapeau de la pacification et de la justice. » — Aussi voyons-nous dans la correspondance du Père Roothaan que, dès l'apparition de la brochure, il avait fait exprimer « au digne abbé Dupanloup son admiration pour cette éloquente et mâle défense des associations religieuses et de la Compagnie en particulier. »
Nous avons assez dit quels titresM o ntalembert s'était acquis à l'éternelle reconnaissance de la famille de saint Ignace. Toujours prêt à tenir tête à ses ennemis, à donner et à recevoir les coups avec la même intrépidité, il n'avait pas pu voir sans déchirement de cœur la fâcheuse issue de la bataille. A l'annonce du succès de la mission Rossi, il avait eu d'abord un sursaut d'indignation. Quand il connut mieux la vérité, il fit effort pour contenir la vivacité et l'amertume de ses sentiments, ce qui ne l'empêcha pas de formuler des jugements plus que sévères sur la diplomatie de la Curie romaine. La longue lettre qu'il écrivit à ce sujet au Père Rozaven, « une des plus éloquentes qui soient sorties de sa plume », au dire de son biographe, ne saurait être admirée sans réserve, à distance des événements qui expliquent l'animation dont elle déborde '. Mais si, dans son ardeur à combattre pour les Jésuites, Montalembert dépasse parfois la mesure, ce n'est pas à eux de lui en faire grief. Le Père de Ravignan dut s'acquitter avec bonheur auprès de lui de la commission
i. Cette lettre est citée dans Montalembert, par Lecanuet. Tome II, p. 264. Une note avertit le lecteur qu'elle est inédite. Assurément ce n'est pas le destinataire qui l'eût livrée au public. Et l'on se demande par quelle voie elle put arriver sous les yeux du cardinal Lambruschini, comme il est raconté, p. 267. Pour une oreille un peu avertie, la lettre rend un son plutôt inquiétant.