‹ La Compagnie de Jésus en France (volume 4)Chapitre 247 sur 324 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

le condamner et de fermer temporairement le collège. Pendant plusieurs semaines on y fut en proie à une cruelle anxiété. Qu'allait-il advenir? Cette condamnation, suivant de si près la première, n'allait-elle pas susciter une nouvelle explosion contre la Compagnie tout entière? Les autres collèges tout au moins ne seraient-ils pas exécutés comme celui de Bordeaux? On avait fait le possible pour prévenir le coup. Le Père Roux n'était plus Recteur de Tivoli ; mais « pour montrer que ce n'est pas une punition, avait dit le Père Général, je désire qu'il soit nommé Supérieur de la résidence ». (20 Février 1869.)

Le danger n'était pas conjuré pour autant. Il le fut, paraît-il, grâce à l'intervention du cardinal Desprez. Le Père Rouquayrol, Provincial de Toulouse, avait prévenu, comme il l'écrit lui-même, ses collègues de Paris, de Lyon et de Champagne du coup qui les menaçait eux aussi, et il ajoutait : « Mgr l'archevêque, qui a des aboutissants en haut lieu, a écrit sur cette affaire. Mais en définitive, nous disons à Dieu : In manibus tuis sortes meae '. » (12 Janvier 1869.) Une lettre du Père Laurençot, envoyé de Rome en France trois mois plus tard, nous fournit des éclaircissements sur cette démarche du prélat. La révélation ne laisse pas d'être piquante : « A Toulouse le Père Servière et le Père Ogerdias ont voulu me conduire chez l'archevêque. Monseigneur est très bienveillant pour nous. Lors du procès du chef légal de Bordeaux, il écrivit au maréchal Niel une lettre en notre faveur, témoignant son étonnement et sa peine de tant de poursuites dirigées contre nous et priant le maréchal d'éclairer l'empereur sur la situation. Le maréchal, comme l'espérait l'archevêque, mit la lettre sous les yeux de l'empereur. — Mais il faut arrêter cet homme, dit Sa Majesté en parlant de M. Duruy. — Quelque temps après M. Duruy écrivait au préfet de Toulouse d'assurer Mgr l'archevêque de ses bonnes intentions, de son esprit de conciliation, etc. » (30 Avril 1869.)

l. Mon sort est entre vos mains. Ps. xxx, 16. La Compagnie de Jésus. 32

L'enquête du Conseil académique de Bordeaux n'eut en effet pas d'autre suite. On peut croire qu'un mot du ministre avait calmé le zèle de ses subordonnés.

Le procès de Bordeaux eut encore comme corollaire l'apologie des Jésuites par un homme qui s'était montré jadis leur adversaire acharné. Dans la séance du 28 août 1869 venait à l'ordre du jour du Sénat la pétition d'un sieur Sénepart réclamant l'expulsion de l'Ordre de Loyola. Le rapporteur, baron de Ladoucette, au nom de 3a Commission, concluait à écarter la requête. Quelques orateurs toutefois l'appuyèrent. On vit alors se lever un vieillard chargé d'ans et d'honneurs. C'était le baron Dupin'. En 1844, à la Chambre des Pairs, il avait versé à flots sur la Compagnie de Jésus le fiel concentré du parlementaire janséniste. Cette fois il venait la défendre : « Depuis le commencement du siècle, dit-il, le gouvernement du second empire est le seul qui ait fait quelque bien à la Société de Jésus, en lui laissant purement et simplement la liberté de l'existence et du travail... On n'a pas le droit aujourd'hui de demander aux maîtres : Etes-vous ou n'êtesvous pas de la Compagnie de Jésus?.. Ils n'auraient qu'à répondre : Nous sommes citoyens français. » Le baron Dupin parla ensuite en termes très élogieux de la maison de la rue des Postes et des succès qui la plaçaient au premier rang parmi les Ecoles préparatoires; il ne craignit pas de décerner la palme au personnel qui y enseignait : «Car les meilleurs professeurs, dit-il, sont ceux qui produisent les meilleurs élèves.»

Avec les événements de 1870 se termine pour les collèges des Jésuites une première période de vingt années pendant lesquelles ne leur ont manqué ni les encouragements, ni les contradictions, celles-ci assurément plus

i. Voir Histoire d'un siècle. Tome II, p. 585.

Page 1