‹ La Compagnie de Jésus en France (volume 4)Chapitre 246 sur 324 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

expresse : « J'aime mieux, dit M. de L..., officier de marine, voir mon fils fouetté à douze ans que malhonnête homme à trente ans. » Le Père Comire, auteur de l'exécution, avoua simplement les faits; il en réclamait la responsabilité, mettant les Supérieurs hors de cause. Le Père de Lajudie reconnut que tout avait été concerté avec lui. Puis, après avoir affirmé qu'il se croyait couvert par l'autorisation des parents : « Je déplore tout cela, ajoula-t-il, je le regrette et d'autant plus vivement que, en m'y prêtant, je désobéissais à ma règle et âmes Supérieurs. » Et un peu après : « Il est malheureusement vrai, dit-il encore, que j'ai permis plusieurs corrections; et en cela j'ai méconnu les volontés de mon Supérieur et de la règle. J'ai agi de ma propre initiative. L'année dernière, le Père Roux m'en fit même l'observation à deux ou trois reprises. J'ai persisté quand l'occasion me l'a suggéré, inspiré par l'intérêt des enfants. J'avoue que je me suis trompé et je le déplore. »

Interrogé à son tour le Père Roux, Recteur de Tivoli, fit cette déclaration : « Je n'ai aucune explication à fournir, sinon que j'ai ignoré les faits qui vous sont soumis, lorsqu'ils ont eu lieu, et que, quand je les ai connus, je les ai blâmés et désavoués comme contraires à notre règle et. à ma volonté. Je dois ajouter toutefois que je ne doute pas des intentions de mes subordonnés qui, en se trempant, ils le reconnaissent aujourd'hui, ont toujours agi en vue de ce qu'ils croyaient être l'intérêt des enfants1. »

Tels sont les éléments de ce procès. La faute, les aveux, les responsabilités, tout y est parfaitement clair. En somme, un Jésuite avait infligé une correction manuelle àquelquesécoliers; un autre Jésuite, son Supérieur hiérarchique, le laissait faire. Tous deux étaient bien jeunes; ils avaient trente ans à peine. Les parents leur avaient délégué leur autorité pleine et entière ; en réalité ils

l. Journal des Débats, 19 déc. 1868. Compte rendu de l'audience du Tribunal correctionnel de Bordeaux, du i4 décembre.

étaient coupables d'une infraction à la discipline religieuse, d'une faute contre l'obéissance, dans laquelle la justice civile n'avait rien à voir. Le président, il est vrai, invoqua la loi, et en son nom, osa contester au père de famille le droit de fustiger son enfant : « Vous ne pouvez, dit-il à l'officier de marine, déléguer un droit que vous n'avez pas. » A la réflexion toutefois il comprit qu'il allait trop loin. Dans les attendit du jugement, c'est seulement l'abus qui est un délit aux yeux de la loi. Cet abus, on crut le trouver dans le cas des deux Jésuites, et ils furent condamnés à dix jours de prison et trois cents francs de dommages-intérêts envers M. S... père, l'unique plaignant.

L'occasion était bonne pour dauber sur la secte de Loyola. Les collèges de la Compagnie de Jésus atteignaient à ce moment une grande prospérité, qui n'allait pas sans éveiller des jalousies féroces; d'autre part la question romaine entretenait à l'état aigu l'eifervescence irréligieuse. Il y eut dans la presse libérale un déchaînement qui rappelait les mauvais jours de 1843 à 1845.

Indépendamment des injures à l'adresse des Jésuites s'élevèrent d'ardentes controverses sur les méthodes pédagogiques anciennes et modernes. Le fait de Bordeaux posait la question du rôle de la verge dans l'éducation. D'après la Bible ce rôle est considérable autant que salutaire : u Epargner la verge à son enfant, c'est le haïr. Celui qui aime bien son fils ne lui ménage pas le fouet'. » Les textes de ce genre ne sont pas rares dans les pages du Livre sacré. Les siècles chrétiens se sont inspirés de cette doctrine. Peut-être l'a-t-on prise parfois trop au pied de la lettre « qui tue ». Le Ratio studiorum reflète les idées du temps où il fut composé. Ce code pédagogique de la Compagnie de Jésus veut qu'il y ait dans chaque collège un correcteur, lequel ne sera point de la Société. Assurément sa fonction n'était point une sinécure. Pendant

i. Qui parcit virgce odit filium suum. Prov. xin, 2^. — Qui diligit filium suum assiduat ei flagella. Eccles. xix, i.

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deux cents ans les écoliers paresseux, turbulents ou dyscoles reçurent les étrivières dans les collèges des Jésuites sans que personne y trouvât à redire. C'était du reste la loi commune à laquelle les princes eux-mêmes n'échappaient point. Henri IV et Louis XIV furent fouettés comme de simples roturiers1. Ce n'est qu'au xvme siècle, lors du grand soulèvement contre la Compagnie de Jésus, qu'on s'avisa de dénoncer les corrections barbares en usage dans ses collèges-. Rousseau inaugurait le règne de la « sensibilité », qui devait avoir tout son épanouissement sous la Révolution. Lésâmes « sensibles » de quatre-vingttreize n'avaient sans doute pas connu ce traitement attentatoire à la dignité de l'homme et du citoyen. Depuis lors l'adoucissement, ou pour mieux dire ramollissement des mœurs tend à bannir de l'éducation française le fouet et même toute peine alïïictive. Car, disait le président du tribunal de Bordeaux, avec ce genre de punitions on n'élève pas les enfants, on les « abrutit ». Les Anglais, sur qui la sensiblerie a moins de prise, pensent autrement; le fîoggin g est en honneur dans la fière Albion, et les fils de famille ne sont pas loin de le considérer comme un privilège de la classe sociale à laquelle ils appartiennent. L'affaire de Bordeaux n'en était pas moins regrettable : « Vous comprenez sans que je le dise, écrivait le Père Général Beckx au Provincial de Toulouse, la peine qu'elle m'a

i . « Je me plains de vous de ce que vous ne m'avez pas mandé que vous aviez fouetté mon iils; car je veux et vous commande de le fouetter toutes les fois qu'il fera l'opiniâtre ou quelque chose de mal, sachant bien par moi-même qu'il n'y a rien au monde qui fasse plus de profit que cela; ce que je reconnais par expérience m'avoir fort profité; car étant de son âge, j'ai été fort fouetté. » (Lettre de Henri IV à Mme de Montglat, gouvernante de ses enfants. Citée par Compayré. L'Orbilianisme, p. 4.)

2. M. Gabriel Compayré ayant mis la main sur un pamphlet du temps, sans nom d'auteur, relatif à cette matière, l'a exploité comme un document historique de haute valeur. Il en a tiré une plaquette d'allure scientiûque, où il prétend révéler les pratiques monstrueuses de l'éducation chez les Jésuites. Le moins qu'on peut dire de ce factum, c'est qu'il n'est pas digne d'un inspecteur général de l'Instruction publique.

causée. Les Pères accusés ont répondu à l'interrogatoire avec franchise; ils ont disculpé la règle et les Supérieurs; c'est bien... Mais si l'impression produite en France a été fâcheuse, elle n'a pas été bonne ici non plus. Le Saint- Père lui-même en a paru affecté péniblement... Profitons de la leçon et de l'humiliation. Puissent tous les Nôtres, dans les collèges et partout, sentir davantage la nécessité de la règle et de l'obéissance! Là seulement est attachée la bénédiction du ciel. »(14 Janvier 18G9.)

Le procès des Pères de Tivoli devait avoir un épilogue; la faute commise et la surexcitation de l'opinion publique faisaient la partie trop belle aux ennemis des Jésuites pour que la sentence du tribunal leur donnât satisfaction. C'est au collège lui-même qu'on en voulait. Le Conseil académique décida une enquête sur les prétendus désordres révélés par l'instruction judiciaire. Au cours des interrogatoires on en vint à constater ce qui n'était point un secret, savoir que le directeur légal n'était point le directeur réel de l'établissement; il n'y habitait même pas; le Père Jean Roux, Supérieur religieux, dirigeait donc la maison de Tivoli sans être en règle avec la loi, et cela faute d'avoir le grade universitaire exigé par elle. Le cas se représentait dans plusieurs collèges de la Compagnie et dans nombre d'autres. Pour être bachelier, on n'est pas nécessairement qualifié pour exercer l'autorité sur ses collègues, et tel au contraire peut avoir des aptitudes pour le gouvernement qui n'aura pas pris soin dans sa jeunesse de se munir du diplôme. Celui-là gouvernera en effet en se doublant d'un prête-nom. Ainsi faisaiton à Bordeaux et ailleurs, et bien certainement l'administration universitaire ne l'ignorait pas. Elle tolérait d'ordinaire, mais gardait toujours le droit et le moyen de poursuivre.

Cette fois elle s'apprêtait à en user. Le Supérieur de Tivoli serait frappé comme coupable d'« immoralité », ce qui Jaisait dire au Père Beckx : « C'est vraiment exorbitant. » Mais telle était l'inculpation juridique qui permettait de

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