CHAPITRE IX
Cette communauté nous fournit la table, car nous n'avons pas notre ménage. Cet arrangement nous tient mieux cachés et nous épargne bien des embarras. Le R. P. de Jocas, notre Provincial, avait de la peine à tolérer cette situation; mais quand il a été sur les lieux et qu'il eut tout vu par lui-même, il l'a pleinement approuvée... Le Gouvernement n'a pas retiré le Décret de proscription porté contre nous, et si on voulait l'appliquer, nous serions passibles de la prison ; mais ou ferme les yeux. Nos ressources sont absolument nulles; le seul moyen d'existence que nous ayons, mais qui est bien suffisant, c'est l'allocation de 3.000 francs que Mgr l'archevêque nous donne sur les revenus de l'œuvre des Missions. »
Cette lettre est datée de Saint-Louis du Mont, le 23 octobre 1853. La correspondance du Père de Jocas complète ces renseignements : « Nos Pères ne font pas d'autre ministère que des Missions dans les paroisses du diocèse, et le clergé cesserait d'être content de nous et de se montrer bienveillant pour peu que nous eussions la volonté de faire autre chose. Du reste ces Missions font beaucoup de bien, et rien n'égale le zèle et la bonne volonté de nos Pères savoisiens qui y sont employés... Ils vivent petitement sur la pension que leur fait l'archevêque, sans recevoir aucun autre secours ; mais ils travaillent beaucoup; ils sont heureux, on est content, et le Supérieur, le Père Bougeon, est un homme précieux dans son emploi.»
Cependant les missionnaires n'étaient guère que campés à Saint-Louis du Mont et, au jugement du Père de Jocas, leur situation n'était « qu'un acheminement à quelque chose de mieux ». Le provisoire toutefois dura une douzaine d'années. Pendant tout ce temps la petite communauté des Jésuites, malgré ce qu'elle avait d'incorrect au point de vue légal, ne fut point molestée : « Nous sommes toujours, écrivait le Père Bougeon, dans le même état d'incognito et de tranquillité. Nos mauvais journaux pas plus que les bons ne parlent de nous. » Cette longue tranquillité ne fut troublée que par un incident qui valut
aux Jésuites un témoignage de plus de la bienveillance de leur archevêque. Le Père Hougeon raconte la chose assez amplement dans une lettre au Père Général : « J'ai cru, dit-il, que la reconnaissance envers ce vénérable vieillard me faisait un devoir de communiquer ces détails à Votre Paternité. Voici donc ce qui s'est passé. Par une méprise des gens de la police, le Père Adolphe Délévaud a été mis en prison et y a passé trente-six heures, pour une faute commise par un autre, dans un autre diocèse, si même il y a eu faute, car l'accusé a été acquitté par les tribunaux civils, après une sentence de non-lieu. C'était dans une bourgade à neuf ou dix lieues de Chambéry. Le jeune vicaire part aussitôt pour la ville, afin d'informer Monseigneur ; il fait le voyage en grande partie à pied, et n'arrive à Chambéry qu'à la nuit. L'archevêque sort immédiatement de chez lui et se met à la recherche des autorités. Il est resté jusqu'à dix heures chez le Procureur du Roi attendant son retour. Et ce n'est pas sans avoir parlé haut et menacé d'écrire au Ministre que Monseigneur a obtenu pour le lendemain matin l'élargissement du Père. » (13 Juillet 1859.)
C'est sur la fin de cette année que l'on eut à trancher la question du transfert de Saint-Louis du Mont à Notre-Dame de Myans. A huit kilomètres au sud de Chambéry, au bord de la voie ferrée du mont Cenis, s'élève un sanctuaire de la Madone, vénéré de temps immémorial par les populations de la Savoie. En 1248, un écroulement du mont Granier détruisit une ville et cinq villages; les décombres sont aujourd'hui recouverts de vignes, mais l'aspect du sol effroyablement tourmenté rappelle le cataclysme ; tous ces quartiers s'appellent les « abîmes de M vans ». Le sanctuaire était desservi par un prêtre très zélé ; il venait de faire ériger au sommet de la tour une statue colossale de la Sainte-Vierge en bronze doré. Mais l'ciniuence chaque jour grandissante des pèlerins ajoutait à ses devoirs de curé un surcroît au-dessus de ses forces. Une Congrégation religieuse, pensait-il, pourrait seule