CHAPITRE II
Le Père Rubillon ne se trompait qu'à moitié. Il fallut donner une satisfaction à l'esprit public surexcité : « On fera entrer dans la société propriétaire, écrivait-il quelques mois plus tard, des Pères et des laïques belges. » (19 Septembre 1847.) La loi constitutionnelle, en effet, ne garantissait qu'aux nationaux la liberté d'association. En même temps le Père Delvaux, Belge d'origine, remplaçait le Père Pillon à la tête du collège.
Cependant Grégoire XVI s'acheminait vers sa fin. Le 9 décembre 1845 il avait reçu au Quirinal le tsar Nicolas Ier; le pape s'était montré froid et sévère pour le persécuteur de la Pologne catholique. Cette réception, attendue de toute l'Europe, avait produit une impression profonde ; c'est à partir de ce moment que le ton même du Gouvernement français dans l'affaire des Jésuites de France parut s'adoucir : « Ce qu'il faut bien remarquer, écrivait un mois plus tard le Provincial de Paris, ce qui est bien certain, c'est que, avant décembre, on tenait un tout autre langage. D'où vient ce changement? De Rome, uniquement de Rome. Le Souverain Pontife a grandi au delà de toute expression, depuis qu'il a parlé à l'autocrate avec l'autorité du vicaire de Jésus-Christ. » (11 Janvier 1846.) On comprit qu'il fallait ménager les susceptibilités d'un vieillard qui donnait une si haute leçon de courage. Dès lors en effet, dans la correspondance de Rossi avec M. Guizot, on ne trouve plus trace de manœuvres contre les Jésuites. C'était partie remise.
Grégoire XVI expira le 1er juin 1846. A peine informé de l'événement, M. Guizot rédigea ses instructions pour les cardinaux français qui devaient prendre part à l'élection du futur pape. On voit que la préoccupation qui le hante c'est l'attitude des Jésuites vis-à-vis du Conclave. Evidemment ils vont faire en sorte de s'assurer une revanche : « Rien
ne coûtera aux Jésuites, dit le ministre, pour gagner la bataille qui va se livrer. Tant au dedans qu'au dehors ', il faut prévoir de leur part les efforts les plus désespérés, les évolutions et les recours les plus invraisemblables. Le choix de Mgr Carboli comme secrétaire du Conclave est pour eux un premier succès ; Mgr Carboli a été auprès du cardinal Lambruschini notre adversaire le plus obstiné... » (11 Juin 1846.) M. Guizot en était toujours aux Jésuites de la légende. Le 18 juin il envoyait cette note à Rossi en y ajoutant : « Le roi vous donne tout pouvoir pour désigner le cardinal à qui donner l'exclusive. » Mais la veille de cette date, 17 juin, le Conclave avait élu pape Jean-Marie Mastaï-Ferretti qui prit le nom de Pie IX. Aucun cardinal étranger n'était arrivé à temps pour donner son suffrage. En annonçant l'élection pontificale au Provincial de Lyon, le Père Général ajoutait : « Remercions le Seigneur du nouveau Pape qu'il nous a donné, îlest tel que le demandent les besoins actuels de l'Eglise. » 18 Juin 1847.) A en juger par une lettre de l'archevêque de Reims, Mgr Gousset, au Père Chaignon, le négociateur de M. Guizot n'aurait pas attendu longtemps pour saisir le pape de la question des Jésuites. Pie IX aurait répondu : « Les journaux français, le Messager et le Moniteur, et même le premier ministre, dans les deux Chambres, ont applaudi à la sagesse de mon prédécesseur et se sont montrés pleins de satisfaction de ce qui s'est passé à Rome dans l'affaire des Jésuites. Ce serait jeter un blâme sur la conduite de Grégoire XVI que de revenir sur cette affaire. Qu'on ne m'en parle donc plus 2. »
Mais on devait en parler encore. Avant la fin de l'année Rossi, devenu ambassadeur, raconte à son ministre l'audience qu'il a eue du pape. Il s'est plaint des Jésuites « qui n'ont pas exécuté les promesses faites l'année précédente», qui ont des noviciats et vivent en communauté.
i. En note : « Angleterre, Autriche, Sardaigne, Russie ». ■. Lettre du Père Rubillon au Père Général, 3o juillet 1846.