‹ La Compagnie de Jésus en France (volume 4)Chapitre 56 sur 324 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

vénération pour saint François Régis ne suffisent à défendre les missionnaires contre l'effervescence des passions populaires; une bande recrutée dans les ateliers du voisinage assaille la maison; le Supérieur, le Père Jules Payan, essaie de parlementer ; l'un des manifestants le blesse d'une pierre à la tête; il ne faut rien moins que le courage et la vigueur des hommes d'ordre du village pour avoir raison des perturbateurs. Plusieurs d'entre eux durent, quelques jours plus tard, comparaître devant le tribunal de Tournon; le Supérieur de Lalouvesc, appelé comme témoin, se contenta de solliciter l'indulgence pour de malheureux égarés.

Ledru-Rollin, ministre de l'Intérieur dans le Gouvernement provisoire, avait tout d'abord envoyé dans les départements des commissaires chargés de régler toutes choses au mieux des intérêts de la République : « Vous demandez, leur écrivait-il, quels sont vos pouvoirs? Ils sont illimités. Agents d'une autorité révolutionnaire, vous êtes révolutionnaires aussi. La victoire du peuple vous a imposé le mandat de faire proclamer, de consolider son œuvre. Pour l'accomplissement de cette tâche, vous êtes investis de sa souveraineté ; vous ne relevez que de votre conscience... Partout les préfets et sous-préfets doivent être changés... Vous pourvoirez aussi au remplacement des maires et des adjoints... Les élections sont votre grande œuvre... Pas de transactions, pas de complaisances; que le jour de l'élection soit le triomphe de la Révolution ' ! »

Ainsi armés de la toute-puissance les proconsuls de Ledru-Rollin en usèrent selon leurs inspirations personnelles. On a lieu de s'étonner que la plupart l'aient fait avec modération. Plusieurs même, trompant les espérances des fauteurs de désordre, se montrèrent fermes défenseurs de la liberté et de la paix religieuse. Tel M. Guépin rassurait les Jésuites de Nantes et leur persuadait de réintégrer le domicile qu'ils avaient quitté,

i. Circulaire du 12 mars.

puis transféré à Vannes, se déclarait l'ami et le protecteur des missionnaires. Tel encore le commissaire de la Haute-Loire, docteur Toussaint-Bravard, socialiste de marque, qui arrivait au Puy précédé d'une réputation dont les honnêtes gens avaient le droit de s'alarmer. Déjà l'agilation des clubs avait donné des inquiétudes sérieuses; isolé de la ville, le scolasticat de Vais pouvait d'un moment à l'autre être envahi par une foule ameutée. On crut devoir céder; les jeunes religieux en habits laïques se réfugièrent dans des maisons amies. Toutefois l'alerte fut de courte durée. Au bout de huit jours chacun avait repris sa soutane et se retrouvait dans sa cellule. Le Supérieur, le Père Joseph Bon, prit le parti d'aller au-devant du danger. Il se rend auprès du commissaire et lui déclare sans détour que Vais est une communauté de Jésuites et qu'il a besoin de savoir si la République leur garantit la vie et la liberté. Bravard se montra bon prince ; il promit pour son compte de ne point inquiéter les Pères; que si d'ailleurs il recevait de Paris des ordres qu'il ne pût se dispenser d'exécuter, on serait prévenu pour avoir le temps d'aviser. — « Au reste, dit-il au Père Bon en le congédiant, vous me faites l'effet d'un brave homme; j'aime votre franchise; puis vous ne vous plaignez de personne; je trouve peu de gens comme vous. »

La maison de Vais ne fut point molestée; il en fut autrement à Lyon. Le commissaire était Emmanuel Arago, fils de François Arago membre du Gouvernement provisoire, et qui lui-même devait en 1870 faire partie du Gouvernement de la Défense nationale. Dès les premiers jours de la révolution, des troubles avaient éclaté dans la ville parmi la nombreuse population ouvrière. De son côté le maire du faubourg de la Guillotière avait obligé les Capucins à évacuer leur maison. Un des premiers actes du commissaire fut de lancer un arrêté dont voici le texte : « Au nom du Peuple, les Congrégations et corporations religieuses non autorisées, et spécialement la Congrégation des Jésuites, sont etdemeurent dissoutes...»

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Le cardinal de Bonald s'empressa de réclamer auprès du ministre des Cultes, Garnot, contre ces abus de pouvoir. En même temps il envoyait aux journaux catholiques une protestation indignée : « La religion, disait-il, a été Tune des premières à saluer l'avènement de la République, et a offert à Dieu pour elle des vœux sincères, des prières non mendiées... Elle croyait n'avoir plus à craindre les fantaisies de l'arbitraire; elle s'est trompée. » M. Carnot voulut bien prendre la peine de justifier son subordonné. Dans une longue lettre à l'archevêque de Lyon, il explique comme quoi la liberté garantie à tous les Français n'exclut pas les mesures de police exigées par le bon ordre; en particulier les associations interdites par les lois ne sauraient revendiquer le droit commun... En conséquence, le fonctionnaire est irréprochable. C'est la thèse connue, ou plutôt le sophisme dont on se servira encore pendant cinquante ans. La Révolution a détruit toutes les Bastilles, brisé toutes les chaînes; mais du moment que vous demandez la liberté religieuse, on vous objecte les lois de l'ancien régime, lois de l'État, intangibles.

Des républicains, plus farouches, mais aussi plus logiques, blâmaient l'intolérance du commissaire de Lyon : « Nous avons conquis le droitde réunion, le droit d'association, écrivait Bûchez, ce n'est pas à nous d'en priver les autres qui ne pensent pas comme nous. M. Arago n'aime pas les Jésuites ; nous ne les aimons pas non plus ; ce n'est pas une raison pour les chasser de chez eux1.» On devait voir bien d'autres inconséquences. Il n'y avait pas un mois que la République avait proclamé la liberté pour tous que déjà les religieux étaient jetés à la rue. Avant la fin de mars on pouvait lire cet avis dans un journal de Lyon : « Les Jésuites de la rue Sala s'étant dispersés, on a loué à d'autres citoyens leur habitation. Un tailleur occupe le rez-de-chaussée et un répétiteur les

i. Bévue nationale, citée par L'Ami de la Religion. Tome CXXXVI, p. 679.

appartements. Les habitants de la rue se plaignent de la persistance que mettent quelques gens. rancuniers avenir toutes les nuits faire du tapage contre les murs inoffensifs '. »

Heureusement le règne d'Emmanuel Arago ne se prolongea pas au delà de quarante jours. Lui parti, personne ne s'opposa au retour des Jésuites.

Une vexation toute semblable leur fut infligée à Avignon. Tout d'abord on avait craint que le tempérament inflammable de la population ne la portât à des excès; la maison fut presque entièrement évacuée et les novices répartis çà et là en attendant les événements. Au bout de quatre jours tous étaient rentrés. Mais bientôt arrivait en qualité de commissaire le ci-devant marquis de la Boissière. Celui-là aussi estimait la République compromise si les couvents n'étaient saccagés. Voici la note qu'on pouvait lire dans les journaux de Paris du 1er avril : « Jeudi, dans la matinée, la maison des Jésuites d'Avignon a été environnée par ordre du commissaire du Gouvernement dans le département de Vaucluse, et il a été enjoint aux Révérends Pères d'avoir à sortir de la ville avant onze heures du matin. Sur les représentations du Supérieur, un sursis de vingt-quatre heures a été accordé, pendant lequel la maison a été gardée par la police. Les Pères ont quitté la ville, où cet acte de rigueur a causé une certaine émotion2. » Les Archives conservent l'original de la plainte adressée à la justice par le Père Louis Ribeaux, Supérieur des Jésuites d'Avignon. Nous ignorons quelle suite v fut donnée. Les commissaires de Ledru-Rollin n'ayant qu'un pouvoir éphémère, il est probable que leurs fonctions d'autocrates furent subies avec patience par ceux qui en étaient victimes. De fait, peu à peu les expulsés revinrent; au bout de deux mois résidence et noviciat se retrouvèrent au complet. Le plus grand nombre des novices avaient été reçus au Grand Séminaire de

i. Cité par L'Ami de la Religion. Ibid., p. ^35. 2. L'Ami de la Religion. Tome GXXXVI .

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