CHAPITRE II
Viviers par l'évêque du diocèse, Mgr Guihert, futur archevêque de Paris et cardinal.
Brugelette était trop près de la frontière pour n'être pas menacée par la secousse qui ébranlait la France. La Belgique avait aussi ses ferments révolutionnaires. Les annales du collège témoignent des craintes qu'y suscitèrent les événements de Février; les souvenirs -de 1830 étaient encore si vivants, l'avenir si incertain! Dans celle perplexité le Père Joseph Delvaux se tourna vers son saint patron pour lui confier la nombreuse famille dont il avait la garde. Le procès-verbal existe d'une consulte tenue au mois de mars dans laquelle on décide de remettre à saint Joseph le sort de l'œuvre et des personnes. On arrête les conditions d'un vœu ; si dans l'espace d'une année, du 19 mars 1848 au 19 mars 1849, le collège échappe à tout danger, une chapelle sera érigée en l'honneur du saint à la maison de campagne de BaufFe, laquelle porte déjà son nom. Une inscription perpétuera la mémoire de la grâce obtenue. De fait, le 19 mars 1849, le Père Rubillon posait la première pierre de l'édifice, et le 27 septembre le Père Roothaan, celle de l'autel principal. Tout fut achevé au cours de l'année suivante, et le 14 novembre 1850, la bénédiction solennelle en fut faite devant tout le collège assemblé '.
Il faut dire que le vœu de Brugelette ne visait pas la seule préservation du collège ; s'il venait à être supprimé, et que la liberté d'enseignement fût établie en France, les Jésuites se tiendraient obligés à d'autres engagements envers leur céleste protecteur. C'est en effet ce qui arriva. Moins de deux ans plus tard la Compagnie de Jésus pouvait ouvrir des collèges en France; aussi le premier de tous, celui d'Avignon, fut mis bous le patronage de saint Joseph; il en fut de même dans d'autres villes et spécialement à Poitiers qui, en 1854, recueillit la succession de Brugelette.
i. Voir aux Pièces justificatives, n* IV.
En Italie, rien n'arrêtait la vague révolutionnaire. Vainement Charles-Albert s'essayait à l'endiguer dans ses Ktats; lui-même allait être emporté par le courant. Dès le 4 mars, il avait dû publier le Statut fondamental, Constitution actuelle du royaume d'Italie. Mais déjà des mesures lui avaient été imposées qui intéressent notre Histoire. De nombreux Jésuites français enseignaient dans les collèges de Savoie, à Chambéry et à Mélan. Or, le 2 mars 1848, un ordre royal paraissait, en vertu duquel Sa Majesté, « dans sa sagesse souveraine », supprimait la Compagnie de Jésus et obligeait ceux qui en faisaient partie à sortir du royaume. « Sans avertissement préalable, écrivait quelques jours après l'Ami de la Religion, l'enseignement est interdit aux Révérends Pères Jésuites dans les Etats de Sa Majesté le roi de Sardaigne. Ordre est donné de vider instantanément les maisons; maîtres et élèves en sont expulsés. » (18 Mars 1848.) Sur la manière dont fut conduite cette opération, voici comment s'exprimait le marquis Costa de Beauregard à la Chambre des Députés de Turin: «Messieurs, je ne rappellerai pas ici les circonstances qui accompagnèrent à Chambéry l'expulsion des Jésuites. Je dirai seulement que les sauvages de l'Océanie se seraient montrés plus généreux, plus civilisés que les commissaires du Gouvernement dans l'exécution de leur mandat '. »
Sur les réclamations énergiques du Père Pellico, Provincial de Turin, on accorda pourtant aux religieux sujets sardes de rester dans le royaume « comme personnes individuelles ». Quelques mois plus tard cette tolérance même leur était enlevée; les Jésuites étaient bannis de l'Italie presque entière.
Au reste déjà à Rome leur situation était devenue intolérable, si bien qu'ils avaient dû représenter au Pape que,
I. Séance du 17 juillet 1 848. Courrier des Alpes du 22 juillet.