CHAPITRE ni
leurs cahiers, et c'est à cette pratique que l'on doit le grand nombre de théologiens distingués qui se sont formés parmi nous. » (29 Octobre 1847.) Les professeurs de Vais avaient d'autant plus de raisons de suivre cet usage qu'ils étaient en train de se frayer des voies nouvelles dans la science théologique. De leur propre mouvement ils y avaient renoncé après la conférence du Père Jordan, et s'étaient mis à expliquer un auteur, comme on le fait généralement dans les séminaires.
Il y eut alors quelques jours fort pénibles ; le Père Bon écrivait le 25 février : « On marche un peu au hasard; pas de feuilles, pas d'auteur fixe... Je ne sais si l'on vous a écrit que j'étais découragé...; je n'ai jamais moins songé à me décourager qu'aujourd'hui. J'ai offert, il est vrai, en mon nom et au nom de tous les professeurs de céder la place. Mais je ne l'ai fait et ne le fais encore que parce que j'ai cru et que nous croyons de notre devoir d'aplanir les voies à l'autorité supérieure. Oh! je l'ai dit et je le répète, j'espère bien ne pas mourir sans avoir souffert encore beaucoup plus, avec le secours de la grâce divine. Nous sommes donc tout à fait entre vos mains, soit pour rester, soit pour partir... a
Toutefois, grâce à des dispositions aussi surnaturelles, l'agitation des âmes ne pouvait se prolonger beaucoup : « Je me hâte, écrivait encore le Père Recteur au bout d'une quinzaine, de vous dire que la maison est au grand calme. La reprise des feuilles a apaisé toute effervescence. Je crois que la mesure était urgente. On continue néanmoins d'exposer les auteurs, les sentiments divers; et comme la liberté de défendre à l'examen telle opinion que l'on voudra subsiste toujours, nous avons cru qu'il était opportun d'adopter ce mélange. » (12 Mars 1849.)
Ainsi s'acheva l'année scolaire; le corps professoral de Vais, son Recteur à sa tête, sentait chaque jour le sol se dérober davantage sous ses pas. Il faisait bonne contenance pourtant, se croyant en possession de la vérité et n'hésitant pas à le dire à l'occasion : « Je ne puis croire
à une condamnation, écrivait le Père Bon au Père Général ; je n'y ai jamais cru; je n'y croirai que quand je la verrai, et j'ai l'espoir de ne la voir jamais. Trop de raisons s'y opposent... »
Avec le Père de Villefort on se mettait plus à l'aise et l'on disait son fait à la scolastique. Le Père Bon avoue que tout l'enseignement de Vais repose sur une Philosophie nouvelle: « Laquelle a raison? Aucune peut-être; mais ce que je sais, poursuit-il, c'est que nous ne pouvons pas plus revenir à certaines idées en France que nous ne reviendrons à la féodalité... Argumentons tant que nous voudrons, nous n'arrêterons pas l'impulsion donnée ; nous serons emportés par le mouvement comme nous l'avons été du temps de Galilée, comme nous le sommes aujourd'hui par la Géologie pour l'explication des premiers versets de la Genèse... Nous pouvons être condamnés, obligés à des modifications sur lesquelles nous serons contraints de revenir avant peu de temps. Et vous le verrez. Que ne nous laisse-t-on achever l'œuvre entreprise? C'est alors seulement qu'on aurait pu la juger... Ce que nous ne faisons pas, d'autres le feront. Et cet accord de la Philosophie spiritualiste avec les dogmes de la foi aura lieu, croyez-le bien, avec nous ou sans nous, pour ou contre nous. D'ailleurs cette Philosophie est-elle si nouvelle? N'est-ce pas celle des premiers siècles de l'Eglise, de saint Augustin principalement? Ce n'est que beaucoup plus tard que l'autre Philosophie fut introduite et que l'on voulut expliquer par elle tous les dogmes de la religion. Saint Thomas, qui recueillit et rédigea tout ce que l'on avait dit avant lui depuis cent cinquante ou deux cents ans, saint Thomas fut loué et applaudi, et il mérite de l'être. Nous, pour faire comme lui, serons-nous honnis et condamnés? Je ne le crois pas... » (22 Mars 1849.)
Sur la fin de juillet le Père du Bourg, de retour de Marseille, où il avait passé trois mois pour exposer et défendre la cause, écrit au même confident. Il lui raconte son dernier entretien avec le Père Général : « Il me parut,