CHAPITRE III
dit-il, à peu près décidé à se prononcer contre nous, et cela ne me surprit point du tout, après l'unanimité persistante des Pères Assistants... Je lui protestai qu'un mot de sa part suffirait pour nous fermer la bouche; — je ne pouvais pas ajouter, pour changer mes convictions; car ce que j'ai exposé à Marseille me semble si clair et si évident, les méprises sur lesquelles reposent toutes les difficultés qu'on nous a faites, si manifestes, que je ne puis me rendre compte de l'état des esprits. Enfin, je partis avec la conviction intime que c'était une chose jugée et que nous n'avions plus qu'à en entendre la manifestation. Cette conviction, je ne l'ai pas dissimulée à nos Pères, qui du reste la partageaient déjà. Le Père Martin était assez peu au courant de tout; je ne pus m'empêcher de l'y mettre en partie.., en le préparant à l'humiliation qui semble lui être réservée... » (28 Juillet 1849.)
A cette date les trois théologiens des plus qualifiés, auxquels avait été confié l'examen, avaient terminé et remis leur travail. Leurs manuscrits forment trois fascicules assez volumineux; l'un d'eux n'a pas moins de soixante-huit pages. Avec des notes plus ou moins sévères, ils s'accordent pour blâmer et condamner la manière dont certaines graves questions de Théologie ou de Philosophie sont envisagées dans le « système de Vais ». Les Pères Assistants pressent le Père Général d'user de ses pouvoirs, et l'on voit par un Post-scriptum du Père du Bourg que déjà la résolution était prise et même en voie d'exécution. Il annonce en effet que l'un des professeurs, le Père Henri Dumas, vient d'être averti de son changement : « Ce début, dit-il, est fort significatif; il prouve évidemment que la maison va être entièrement renouvelée. Car de nous tous le Père Dumas était certainement le moins compromis... » (31 Juillet.)
Telle fut en effet la solution donnée à la querelle. Pendant les vacances, à l'heure accoutumée des mutations, il y eut reconstitution du corps professoral; toute la colonie piémontaise, étudiants et professeurs, fut transférée à
Dôle; le Père Jordan lui-même fut remplacé au gouvernement de la Province. Pour le moment, il ne parut aucune déclaration doctrinale.
Il n'est peut-être pas mal à propos de dire comment la mesure l'ut acceptée par ceux qu'elle atteignait plus immédiatement. Si la parenthèse est un peu longue, du moins ne sera-t-elle pas sans utilité.
Le Père Henri Dumas n'est point un inconnu; après avoir fourni une longue et belle carrière comme théologien, écrivain, docteur, il est mort en 1902, doyen de la Faculté de Théologie à l'Institut catholique de Lyon. Voici la lettre qu'il adressa au Père Roothaan, quand il reçut la nouvelle que son enseignement était désavoué :
« Pendant le cours des discussions soulevées entre nous, je n'ai pas cru devoir écrire à Votre Paternité. Dès le commencement j'entrevoyais la possibilité d'une humiliation pour nous. Un enfant de la Compagnie ne doit ni les craindre, ni les fuir. Aussi me tenais-je prêt à tout. Une lettre, en effet, du R. P. Provincial annonce qu'une nouvelle destination m'attend pour l'année prochaine. Je comprends aisément la signification d'un changement dans les circonstances présentes. Mais, avant de quitter Vais, je me sens pressé d'écrire à Votre Paternité pour l'assurer de ma soumission entière à ce que Elle ou mes autres Supérieurs voudraient ordonner à mon égard... J'ai reçu autrefois ici trop d'exemples des vertus religieuses, j'y ai vu trop d'âmes généreuses et dévouées, pour ne pas me sentir excité à suivre leurs traces et à faire vaillamment mon sacrifice. Beaucoup ont quitté cette chère maison de Vais les larmes aux yeux; et véritablement il est bien difficile de ne pas l'aimer ; mais tous l'ont quittée avec cet empressement que doivent avoir de vrais religieux pour courir où l'obéissance et la plus grande gloire de Dieu les appellent. Je suis dans les mêmes dispositions, et je crois bien faire en vous les manifestant. Puissé-je par là adoucir un peu les peines et les ennuis