CHAPITRE III
restera de Vais... » (20 Mai 1850.) De son côté, sur la fin de l'année scolaire, le Père de Lehen, au moment de rentrer dans sa Province, faisait cet aveu d'autant plus remarquable qu'il succédait à de fortes préventions : « Ce n'est pas sans regret que je quitte cette maison; je trouvais dans le bon esprit qui y règne une consolation que je ne puis espérer ailleurs. » (25 Août 1850.)
Ainsi se termina chez les Jésuites de France la première phase de la querelle ontologiste. Elle avait duré plus d'un quart de siècle; mais dans les dernières années seulement elle avait pris un caractère aigu. La façon dont elle fut tranchée n'est pas pour plaire au libéralisme doctrinal ; il n'admet pas l'intervention de l'autorité dans les discussions qui ont pour objet la recherche de la vérité. On peut répondre que telle n'est pas la question. On l'a assez dit en effet; ici l'autorité ne se prononce pas sur l'orthodoxie des doctrines ; elle se contente d'interdire l'enseignement des nouveautés qui s'écartent de la norme reçue et consacrée, sauvegardant ainsi entre les membres de la famille le bien suréminent de l'union et de la paix. C'est que le cœur épouse la cause de l'esprit, et la discorde pénètre si volontiers là où les intelligences sont en désaccord! Au surplus, il est bien permis de remarquer que les propositions visées dans l'Ordonnance du Général des Jésuites se retrouvent dans la sentence de condamnation du Saint-Office en 1861.
Dans les dernières semaines de juin 1848, alors que l'insurrection ensanglantait les rues de la capitale, le Père Roothaan se trouvait à Lyon. Tout y était calme, grâce aux mesures énergiques prises par le général Gémeau. Les Jésuites eux-mêmes, un instant troublés par l'oukase du commissaire Emmanuel Arago, avaient repris paisiblement possession de leurs demeures, et s'adonnaient en toute liberté aux travaux du ministère. On cite le mot du curé
de la grande église de Saint-Nizier. A ceux qui lui conseillaient de ne pas laisser un Jésuite prêcher la station quadragésimale : « Le nom de Jésus, répondit-il, ne m'a jamais fait peur. » De fait, les excitations haineuses, qu'une certaine presse lançait encore Tannée précédente contre la secte de Loyola, semblaient avoir pris fin depuis l'avènement de la liberté. Au moment de la visite du Père Général, la maison de la rue Sala, plus nombreuse que jamais, comptait quinze prêtres et huit Frères coadjuteurs. Depuis le 4 octobre 1846, le Père Maillard, remplacé comme Provincial, par le Père Julien Jordan, en était le Supérieur. Il n'était pas homme à laisser les œuvres s'alanguir. Aussi, comme il l'écrivait lui-même, « à Lyon la résidence est pleine de vie; tout marche ».
On y remarquait dès lors un jeune Père qui pendant un demi-siècle devait fournir une belle carrière de prédicateur. Né en 1810 à Bédarrieux, entré dans la Compagnie en 1829, Louis Nègre avait montré de bonne heure ce qu'on pouvait attendre de sa riche et ardente nature. Professeur de Rhétorique à Fribourg, il électrisait ses élèves par la chaleur communicative d'une parole imagée et naturellement éloquente. Ses débuts dans la chaire attirèrent sur lui l'attention. Le Père Maillard écrivait le 16 septembre 1847 : « Le Père Nègre est le prédicateur qui maintenant a le plus de succès dans notre Province. » Homme d'action autant qu'orateur, entreprenant et hardi, toujours prêt à mettre la main à une tâche nouvelle, il était de ceux qui ont besoin de remuer les hommes et les choses, et qu'un plus grand bien à accomplir ne laisse jamais en repos. Dès son arrivée à Lyon, il s'était employé à réunir une congrégation d'ouvriers et de petits marchands : « Il y réussit à merveille», écrivait son Supérieur. Mais ce n'était pas assez pour un zèle aussi dévorant. Comme il prêchait le mois de Marie à Fourvière, il lui vint en pensée de grouper pareillement ces ouvrières lyonnaises qu'il voyait monter et descendre chaque jour la sainte colline. Son appel fut entendu ; le 16 juillet 1848 eut lieu dans