‹ La Compagnie de Jésus en FranceChapitre 118 sur 382 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

plus que doublé ; le chiffre de son personnel grandit dans une proportion plus forte encore ; chacune des deux Provinces est obligée d'ouvrir un second noviciat; les œuvres suivent la même marche ascensionnelle; enfin une nouvelle carrière est ouverte à l'activité apostolique des Jésuites français dans les Missions lointaines; outre l'Amérique du Nord et la Syrie déjà occupées, ils prennent pied à Madagascar, aux Indes et en Chine.

La Province de Paris ^ eut pour premier Provincial ce Père Guidée que nous avons vu à Saint-Acheul, au temps de la grande prospérité du collège. Il s'intitulait luimême le « terrible préfet », ce qui d'ailleurs n'empêchait pas les anciens élèves de dire en parlant de lui le « bon M. Guidée ». Les deux appellations ne sont pas inconciliables. Homme d'ordre et de discipline, incapable de transiger sur la règle, le Père Guidée cachait sous des dehors plutôt sévères une véritable tendresse de cœur et un trésor inépuisable de dévouement pour tous ceux qui lui étaient confiés.

Au moment d'être nommé Provincial, il avait fait son possible pour détourner sur un plus digne le fardeau qui effrayait son humilité. Sans doute un bon religieux s'estimera toujours inhabile à exercer le gouvernement, et la conduite du Père Guidée, en cette occasion, fut celle de beaucoup d'autres avant et après lui. Mais la longue lettre qu'il écrivit au Père Roothaan pour lui représenter son insuffisance n'en reste pas moins comme un témoignage non équivoque d'une grande vertu, en même temps qu'elle

I. D'après le Décret qui établissait les deux Provinces, celle du Nord devait s'appeler Province de France, Provincia Franciae. Des réclamations furent faites à ce sujet. Il s'ensuivrait, disait-on, une confusion dans les idées; la Province de France paraîtrait avoir une prééminence sur celle qui ne portait qu'un nom de ville. Mieux vaudrait dire Province de Paris, Province de Lyon. La réponse venue de Rome nç laisse pas que d'être piquante. On dira Province de Paris, en français; mais, en latin, l'appellation produirait un effet déplorable; Provincia Parisiensis rendrait le même son que Provincia Babyloniae . On dira donc Provincia Franciae, et ceux qui savent le lalin feront aisément la différence d'avec Provincia Galliae. (ii Février iSS^.)

fixe certains traits caractéristiques d'une figure restée chère à la Compagnie de Jésus pour les services éminents qu'elle lui rappelle. Après avoir énuméré ce qui lui manque, à son avis, de science, d'intelligence et d'esprit intérieur, le Père Guidée parle de « son indécision de caractère, quand il s'agit de prendre un parti », de sa timidité naturelle ; il se sent « écrasé », dit-il, « par la supériorité des autres ». Et « à tout cela ajoutez un extérieur pas toujours assez affable, un abord froid, un penchant à la taciturnité... » (l*"" Août 1836.) Un Supérieur qui s'est ainsi étudié lui-même et qui se juge avec cette sévérité n'est pas exposé à user de l'autorité de façon hautaine et dure. Inutile d'ailleurs de dire que le portrait était poussé au noir. Esprit solide et positif plus que brillant, oublieux de soi-même, inaccessible aux considérations purement humaines, le nouveau Provincial n'envisageait les choses que du point de vue surnaturel, mettant au-dessus de tout la perfection religieuse de ses subordonnés, dont la condition indispensable, sinon unique à ses yeux, était la parfaite régularité. Il en donnait lui-même l'exemple avant de l'exiger des autres. Quelques-uns crurent pouvoir lui reprocher un respect de la « lettre » porté trop loin au détriment de « l'esprit ». Ils exprimèrent leur crainte à ce sujet; mais le Père Guidée, dit son biographe, n'eut pas de peine à la dissiper, et le Père Général, à qui il exposa sa conduite et ses principes, les trouva pleinement conformes à l'esprit comme à la lettre de l'Institut ^. En somme son administration fut bénie et féconde.

Le nom du Père de Ravignan jette un reflet de gloire sur les débuts de la Province de Paris. Au moment même de son érection, il venait d'être appelé à la chaire de Notre-Dame, qu'il allait occuper sans interruption pendant dix ans. L'opinion reçue attribue à Lacordaire l'institution des fameuses Conférences, sur la demande d'un

I. Vie du R. P. Achille Guidée, par le P. F. Grandidier. 1867. P. iSg.

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