‹ La Compagnie de Jésus en FranceChapitre 153 sur 382 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

« Depuis le Carême nous nous sommes très peu livrés à la prédication; nous manquons de prédicateurs sufTisamment formés. Nous tâchons de nous en dédommager au confessionnal, où plusieurs de nos Pères passent les jours entiers. Ce ministère a déjà produit des fruits précieux et consolants dans cette ville où le jansénisme avait fait de grands ravages et jeté de profondes racines. Beaucoup de personnes ont été désabusées, et on en voit, en nombre considérable, qui s'approchent fréquemment des sacrements. » (9 Août 1837.)

Cependant les Jésuites, installés depuis six ans dans le vieux couvent dominicain, n'y étaient point chez eux. Le propriétaire, M. Duportroux, fervent chrétien, leur en accordait la jouissance à titre de missionnaires, se conformant ainsi aux intentions de son oncle, l'abbé de Chièze, dont il était l'héritier; mais il restait maître de disposer de l'immeuble pour un autre usage, et, en attendant, les occupants se trouvaient dans une situation incertaine, dont les inconvénients allaient s'aggravant en proportion même du développement de leurs œuvres. Dieu inspira enfin au généreux bienfaiteur d'y mettre un terme. Au début de l'année 1838, le Père Leblanc avait la consolation d'en informer le Père Général : « Le propriétaire de la maison que nous habitons s'est enfin déterminé à nous en faire la cession pleine et entière... Dans quelques jours l'acte de donation doit se passer devant notaire... ' » (26 Janvier 1838.) C'était une largesse d'une centaine de mille francs que M. Duportroux faisait en faveur de la Compagnie dé Jésus. Son nom comme celui de l'abbé de Chièze est de ceux qu'elle ne saurait oublier. A partir de ce moment la communauté de Toulouse put se croire établie à demeure ; on entreprit les réparations et agrandissements indispensables, qu'on n'avait pu faire jusquelà. Six mois plus tard le Père Leblanc écrivait : « Je n'avais

I. L'acte de cession se lit attendre encore près de six mois. Il porto la date du 1 1 juin 1 8^ i.

pas en vain compté pour cela sur la charité toulousaine; plusieurs familles sont venues avec empressement à notre aide et déjà presque toutes nos dépenses sont payées. » (26 Juillet 1838.)

Le successeur du Père Leblanc ne fut autre que le Père Maillard. Ce n'est pas sous un tel Supérieur que l'activité de la maison de Toulouse courait risque de se ralentir. Pour son compte, indépendamment des autres ministères, il s'était chargé de quatre retraites pastorales et en acceptait une cinquième à Grenoble, qui lui était offerte par le Père Druilhet. 11 lui écrivait à ce propos : « Des sermons, des retraites, des Missions, c'est vraiment une pluie qui ne cesse de tomber sur notre résidence. J'ai beau écrire des lettres de refus, les demandes n'en recommencent pas moins de tous les côtés. » (29 Juin 1839.) Et quelques mois après : « Je me débats toujours entre les demandes de Missions, prédications et retraites et leurs refus. Notre maison a l'avantage, ou l'inconvénient, d'être centre de plusieurs diocèses, de sorte qu'elle est comme le rendezvous de toutes les sollicitations. Hélas ! Je m'en tire comme je peux. Je pense que tout autre à ma place ferait de même; c'est ce qui console. Mais de telles consolations sont bien stériles; nos amis ont peine à s'en contenter. » (15 Août 1839.) Le Père Maillard, lui aussi, se plaignait de k» disette de prédicateurs. La résidence de Toulouse, disait-il encore à son ami, grâce au nombre de ses habitants, « paraît avoir un embonpoint remarquable ; en réalité elle est maigre à faire peur». Gomme on va le voir par la correspondance même du Supérieur, la métaphore était doublée de quelque exagération.

En 1837, le Père de Ravignan avait prêché l'Avent à Lyon; l'année suivante ce fut Toulouse qui entendit le conférencier de Notre-Dame. Dans une lettre au Père Général,^ le Père Maillard formule une appréciation intéressante surtout parce que, à n'en pas douter, elle reflète l'impression produite sur le public par une prédication à laquelle on ne l'avait pas accoutumé. « Le Père de Ravignan

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donne des conférences trois fois la semaine dans la vaste nef de notre cathédrale. Ici comme à Paris, il attire autour de la chaire un auditoire aussi nombreux et brillant qu'il est éclairé. On le goûte, on le vante beaucoup, et il le mérite. Il faut pourtant convenir que ce genre d'instruction uniquement didactique et spéculatif, par là môme qu'il ne s'adresse jamais qu'à l'esprit et qu'il laisse absolument de côté le cœur, peut bien aller pour Paris, mais dans nos villes de province, à Toulouse surtout, ville éminemment de foi et de piété, ce genre est trop sec et trop nu. C'est ce que Mgr d'Astros disait l'autre jour au Père de Ravignan lui-même, qui se rangeait volontiers à cet avis...^ » (19 Décembre 1838.)

Même en mettant à part les exigences de la foi et de la piété, il est certain qu'une prédication de caractère trop exclusivement intellectuel concordait assez peu avec le tempérament des populations méridionales. x\u carême suivant, les Toulousains furent servis mieux à leur goût. Cette fois les prédicateurs jésuites semblent bien réunir le nombre et la qualité. C'est encore le Père Maillard qui rend compte de la station : « Six de nos Pères ont prêché le carême à Toulouse. Celui qui a fait une impression plus profonde et qui a mérité les suffrages universels, c'est le jeune Père Charles Déplace. Il prêchait à la cathédraleson nombreux auditoire, le clergé surtout, en est resté enchanté. Et Mgr l'archevêque, bon juge en cette matière,

I. II ne sera pas sans intérêt de rapprocher de cette appréciation celle que le P. Druilhet formulait l'année précédente à Lyon sur le « genre » du conférencier de Notre-Dame : « Le P. de Ravignan qui prêche l'Avent à la Cathédrale attire une foule immense. Il prêche avec force, pour les temps actuels, et produit un entraînement vraiment extraordinaire. C'est un genre à lui que nos jeunes gens feraient mal d'imiter, parce qu'il faut toute sa logique, sa vigueur, ses études approfondies, la magie de son action, la beauté de son organe pour produire ces effets sur un auditoire immense, puis, en empruntant du langage du jour quelques-unes de ses expressions et de ses formes, s'arrêter pourtant dans ces périlleux emprunts avec le tact parfait et le goût achevé qui le distingue. C'est ce qu'il fait et peut faire avec un grand succès^ mais un autre ne le ferait pas comme lui. » (27 Décembre i83;j.)

et juge d'autant plus recevable qu'il est moins prodigue d'éloges, en a été dans l'admiration. Il est vrai que notre jeune Père possède au plus haut degré les qualités les plus rares : pureté et élégance du stj^le, noblesse et élévation des pensées..., force du raisonnement, etc.. » (20 Avril 1839.)

Manifestement l'excellent Père Maillard est sous le charme, et sans doute son témoignage ne suffirait pas pour assigner à son jeune confrère une place parmi les orateurs de marque. Mais d'autres que les Jésuites exprimaient en termes plus louangeurs encore leur admiration pour le talent du Père Charles Déplace. L'archevêque d'Avignon, Mgr du Pont, le déclarait résolument le premier prédicateur de l'époque, et le nom de Lacordaire ne lui faisait pas modifier son opinion. En 1843, sur les instances de l'abbé Lacroix, Supérieur de Saint-Louis des Français, il fut appelé à Rome pour la station du carême. Le succès fut extraordinaire. Plusieurs mois après, le Père Roothaan en exprimait son sentiment, mais sans se départir de sa modération coutumière : « C'est avec une bien grande consolation que j'ai vu pendant ce carême et entendu le cher Père Charles Déplace ^ » Après Rome, ce fut Paris qui attira le brillant prédicateur. « 11 vient de faire merveille, écrivait le Père Maillard, dans son carême de Saint-Sulpice. Malheureusement sa santé est toujours très faible; ce qui m'empêche de lui confier quelques Pères à former pour la prédication, comme je l'aurais voulu. » (14 avril 1846.) La Compagnie de Jésus eût assurément compté le nom du Père Charles Déplace parmi ceux qui lui font le plus d'honneur devant le monde ; mais ce nom, hélas! a été rayé de ses catalogues*^.

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