CHAPITRE VI
à l'ouverture de l'église des Jésuites. L'archevêque luimême, le futur cardinal Bernet, n'était pas exempt de toute prévention à leurégard et n'eût pas volontiers donné pleine liberté à l'exercice de leur ministère. Puis, comme l'écrivait un des Supérieurs de la résidence, le Père Delfour, « le public, habitué à entendre des avocats de mérite, est difficile; il demande dans les prédicateurs des talents plus qu'ordinaires; la jeunesse des écoles est tellement possédée par le respecthumain que le petit nombre d'étudiants qui pratiquent la religion n'osent mettre les pieds chez nous. » (3 Octobre 1840.) Enfin pour tout dire, il fallait bien compter aussi avec le tempérament et le caractère de la population, avec les habitudes d'une ville polie et lettrée, peu travailleuse, mais où en revanche on parle beaucoup dans la rue, sur les places publiques et dans les salons. « Ici, écrivait encore le Père Bon après une expérience de trois années, nous ne devons marcher qu'avec beaucoup de circonspection et de prudence... Il nous faut un dévouement obscur, laborieuxet persévérant. » (15 Septembre 1846.)
De fait, ce ne fut qu'à force de patience et après des épreuves de toute sorte que la résidence d'Aix parvint à s'affranchir des entraves et à se faire une existence normale. Pendant quatorze ans, les Pères durent se résigner à un trajet considérable pour aller exercer leur ministère dans la chapelle des Pénitents blancs, qu'ils avaient été chargés de desservir en même temps que de réformer la confrérie elle-même. Ce n'estqu'en 1850 qu'il leur fut permis d'entr'ouvrir au public la belle église de leur ancien collège, restée fermée depuis les arrêts du Parlement de 1763. La partie du collège qu'ils habitaient était devenue leur propriété après la mort du duc de Plaças, en 1840 ; le reste des bâtiments était occupé par une institution de jeunes filles ; de longtemps on ne pouvait espérer en faire l'acquisition. « Nous avons donc, écrit le Père Delfour, pris le parti d'élever entre le pensionnat et nous un grand mur qui nous met complètement à l'abri de ce voisinage
incommode... » (3 Octobre 1840.) Malheureusement, avec ce grand mur, élevé à la hauteur de la maison, dans une cour assez étroite, le logis des religieux ressemblait fort à une prison, pour ne pas dire à un tombeau. Les conditions hygiéniques y étaient si mauvaises que le petit groupe des Juvénistes envoyés d'Avignon en 1841 n'y put achever l'année et dut être transféré à Dôle.
Pendant toute cette longue période la modeste résidence ne compta guère plus de six ou sept prêtres. L'un d'eux était le vénérable Père Jean-Baptiste Galliat, un ouvrier de la première heure, et l'un des missionnaires de l'époque héroïque. C'était déjà un vieillard quand il vint à Aix en 1835; il y passa encore dix-huit années, édifiant ses frères et les étrangers par sa piété et un zèle que l'âge n'avait point refroidi, et particulièrement estimé des prêtres dont il était comme le confesseur attitré. Il mourut âgé de quatre-vingt-huit ans. (18 Février 1853.)
Les difficultés de la situation amenèrent d'assez fréquents changements de Supérieurs. Au Père Théofred Richard avait succédé le Père Henri Delfour (6 juillet 1840), lequel fut remplacé par le Père Barthès (15 août 1842), dont nous avons dit la belle conduite pendant le choléra d'Amiens. Cédant à son ardeurnaturelle, le Père Barthès crut pouvoir briser les obstacles; il ne manœuvra pas avec toute la discrétion nécessaire « sur cette petite mer toute semée d'écueils ». Mgr Bernet se plaignit, et au bout d'une année il fallut envoyer un autre Supérieur. (29 Août 1843.) Le Père Joseph Bon avait à peine trente-six ans; mais le Ciel lui avait départi dans une large mesure le don de prudence et de sagesse ; bientôt il allait gouverner le scolasticat de Vais et peu après la Province de Lyon elle-mêriie. Pendant son passage à Aix il sut apaiser les mécontentements et conquérir à la Compagnie des sympathies précieuses. On se contenta à la résidence, en attendant des jours meilleurs, de pratiquer « le dévouement obscur, laborieux et persévérant », recommandé parle Supérieur. Les Pères dirigeaient déjà une congrégation d'hommes