CHAPITRE IX
C'est ce travail que le Père Deschamps avait poursuivi pendant des années, avec la persévérance d'un lutteur acharné et la clairvoyance d'un théologien très averti. Il avait rapporté de ses immenses lectures un très riche butin de citations bien choisies, et pour la plupart assez, étendues pour qu'on ne pût lui reprocher d'en avoir altéré le sens en isolant quelques phrases de leur contexte. Ces citations valent par elles-mêmes ; il aurait fallu, semblet-il, se contenter de les grouper en les reliant tout au plus par un fil discret, sans laisser voir ni la main, ni la personne du collectionneur. Malheureusement, il ne se tient pas d'intervenir ; il interrompt les gens dont il rapporte les propos, il les prend à parti, il discute, il réfute, il gourmande, et cela, on doit le reconnaître, sans aménité. Ainsi allongé ce formidable dossier perd plutôt de sa force qu'il n'y gagne, d'autant plus que par là il donne prise à des répliques très sérieuses. Réduit de deux ou trois cents pages, allégé de toutes personnalités, le livre du Père Deschamps eût été contre le monopole de l'Université un acte d'accusation irréfutable, sur lequelses défenseurs auraient épilogue peut-être, mais qu'ils n'auraient pu esquiver, en répondant à des invectives par des injures.
La manière insolite dont le manuscrit fut livré à l'impression n'avait sans doute pas permis de lui appliquer dans sa rigueur la censure d'usage dans la Compagnie. A plusieurs reprises, le Père Général lui-même en exprima ses regrets. Comme il était question de le réimprimer, la première édition ayant été épuisée en quelques semaines, il faisait écrire au Provincial de Lyon : « Usez de toute l'autorité que vous pouvez avoir sur les éditeurs de cet ouvrage pour qu'on en retranche absolument les personnalités, les épithètes injurieuses, tout ce qui sent l'aigreur. De telles armes ne conviennent qu'à ceux qui combattent la vérité ; ses défenseurs doivent se les interdire. » (25 Juillet 1843.)
Comme il fallait s'y attendre, l'apparition du Monopole déchaîna une tempête dans les bureaux de la presse. La
plupart des grands journaux, le Constitiilionnel^ le National, le Journal des Débats^ le Globe, le Siècle, la Gazette de l'Instruction publique étaient à la dévotion de V Université ou même rédigés par des universitaires. Si le « chanoine de Lyon » manquait parfois de mesure dans l'attaque, on ne se piqua guère d'urbanité dans la défense. On s'oublia jusqu'à le traiter à'épileptique et de crocheteur ivre. Quant au fond même de l'accusation contre l'enseignement universitaire, on parvint à relever dans le volumineux recueil de citations, quelques inexactitudes, en fort petit nombre et sans importance. Comme conclusion, en règle générale, on affecte le mépris pour l'œuvre et l'ouvrier. A quoi celui-ci répliquait assez pertinemment, dans une lettre au Réparateur, que les injures ne sont pas des raisons. Et au surplus, « je m'estime honoré, disait-il, d'être associé aux outrages dont la presse dite libérale accable les évêques et le clergé ». On prétend que la lecture de son livre soulève le dégoût. 11 n'en est pas étonné, il a cité mot à mot les écrits de ces Messieurs. Enfin, si ce livre ne déposait pas de façon accablante contre l'Université, si vraiment il ne méritait que le dédain, pourquoi donc tant de bruit et tant de colères^? (20 Mai 1843.) De fait, amis et ennemis se rendaient compte que le terrible « chanoine » avait frappé fort et frappé juste. La correspondance qui lui arrivait de toute part, et qu'il transmettait au Père Deschamps, est pleine d'expressions comme celles-ci : « C'est un coup de massue... C'est le coup de mort pour le monopole ; il ne s'en relèvera pas... » Un fait plus significatif encore et qui était de nature à exaspérer ceux qui eussent bien voulu organiser la conspiration du silence et du dédain, le livre circulait entre toutes les mains; les 2.000 exemplaires mis dans le commerce avaient été enlevés à la première annonce;
1. L'auteur de la Vie de Monlalembert qualitie le « Monopole » de pamphlet. Le mot paraît bien excessif; dans raccej)tion ordinaire il s'entend d'un écrit « mensonger et injuste ». Le « Monopole » n'était assurément ni l'un ni l'autre.