‹ La Compagnie de Jésus en FranceChapitre 265 sur 382 · I. Voir Thureau-Dangin. Op. cit. T. V, pp. 5o3-5io · texte numérisé non relu

I. Voir Thureau-Dangin. Op. cit. T. V, pp. 5o3-5io

professeurs au Collège de France, non des premiers venus, MM. Quinet et Michelet transformaient leurs cours en une sorte de diatribe haineuse contre les Jésuites. La surprise fut grande. Le passé de ces deux hommes ne semblait pas les avoir préparés à ce rôle de pamphlétaires. » Indifférent aux choses religieuses qu'il ignorait, Quinet avait paru jusque-là un penseur inoffensif, vivant plutôt dans les nuages et point du tout soucieux « des applaudissements vulgaires ». Quant à Michelet, c'est Mgr Frayssinous qui l'avait placé à l'Ecole Normale ; on l'avait chargé successivement d'enseigner l'Histoire à la sœur du duc de Bordeaux, puis à une fille de Louis-Philippe, la princesse Clémentine.

Comment ces deux hommes devinrent-ils, « à l'étonnement de tous et au regret de leurs amis, les adversaires les plus bassement passionnés du clergé et du catholicisme »? L'historien de la Monarchie de Juillet n'est pas embarrassé pour débrouiller ce problème psychologique. En ce qui concerne Michelet, il en trouve principalement la solution dans « un grand orgueil et une vanité plus grande encore ». Il y avait dans le tréfond de cette âme à sensibilité maladive d'anciennes rancunes d'amour-propre qui avaient besoin d'une revanche. « Sur la montagne de la tentation », le démon lui montra et lui offrit, « s'il voulait servir les passions mauvaises, le royaume de la basse popularité ». Michelet « se laissa séduire et aussitôt le vertige s'empara de lui ».

Il est plus que vraisemblable que l'office du tentateur fut ici rempli par le ministre Villemain qui avait récemment pourvu de leurs chaires les deux professeurs. On ne s'expliquerait pas bien, sans une suggestion venue du dehors et de haut, que l'un et l'autre se soient, simultanément et comme sur un signal donné, jetés sur un sujet sans rapport avec l'enseignement dont ils étaient chargés. « Ce fut à propos des Littératures méridionales, sujet officiel de son cours, que M. Quinet trouva moyen de faire six leçons sur les Jésuites ou plutôt contre eux. Prétendant

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analyser et définir le jésuitisme, il s'attaqua avec une violence extrême aux Exercices spirituels de saint Ignace; par des citations mal traduites ou inexactes, il chercha à rendre odieuse et ridicule cette grande méthode de vie intérieure et dénonça dans l'esprit qui en émanait une influence mortelle à toute civilisation. — Ou le jésuitisme doit abolir l'esprit de la France, concluait-il, ou la France doit abolir l'esprit du Jésuitisme. — Cette dernière œuvre était à ses yeux la mission propre de l'Université et la raison d'être de son monopole. » Au reste, contraint par l'évidence à reconnaître que le catholicisme ne difl^érait pas de ce qu'il appelait le jésuitisme, Quinet ne recula pas devant la conséquence; il en vint à déclarer très nettement que le catholicisme était incompatible avec l'état de la législation française '.

Du moins, chez ce farouche logicien, « y avait-il, continue M. Thureau-Dangin, une apparence d'enseignement, une certaine gravité, un plan suivi. Rien de tout cela chez M. Michelet... Nul moyen d'analyser ses leçons. Il y règne une animosité violente, une colère furieuse, une sorte de terreur grotesque, que tout révèle, jusqu'au trouble inouï du style et de la composition. Le plus souvent, le professeur s'attaque aux hypothèses que crée son imagination, aux perfidies, aux égarements, aux corruptions qu'il suppose possibles, que dès lors il prend comme réels et sur lesquels il fonde sa satire et son réquisitoire. Du reste, dans cette vision maladive, tout défile et se mêle en désordre, passé, avenir et présent, philosophie, politique, peinture, Pologne, bals du quartier latin, architecture », et d'autres choses oîi Fart n'a rien à voir. Voici d'ailleurs le sujet

I . « Ce qu'il y aurait de pis pour lui (le catholicisme) serait de s'obstiner à montrer que sa profession de foi est non seulement différente mais ennemie de la profession de foi de l'Etat... Tous les Français appartiennent à une même éj^lise sous des noms différents; il n'y a ici désormais de scliismatiques et d'hérétiques que ceux qui nient toute autre éjrlise qiie la leur, veulent l'imposer à toutes les autres et osent dire : Hors de mon Église il n'y a point de salut, lorsque l'Etat dit précisément le contraire. » Des Jésuites.

de quelques leçons : — Les Jésuites ont confisqué le clergé national. « Pendant qu'on se demandait s'il y avait des Jésuites, ils ont enlevé nos 30.000 à 40.000 prêtres, leur ont fait perdre terre et les conduisent Dieu sait où. » — Les Jésuites entendent l'éducation comme une atrophie systématique de la volonté. — Les Jésuites sont ennemis de la France; le P. Loriquet a médit de la Garde impériale mourant à Waterloo. — Les Jésuites ont bâti leurs constructions sur un parfait mépris pour la nature humaine. — Par-dessus tout « les Jésuites envahissent la société moderne et y introduisent avec eux l'esprit de délation et de police ».

Au reste, comme son collègue Quinet, Micheletne fait pas la guerre seulement à l'Ordre de Loyola. D'après le témoignage même de son plus brillant panégyriste, « au fond, ce n'est pas aux Jésuites qu'il en veut, c'est à l'Église tout entière » '. Ce n'est pas assez dire, car à la suite des fameuses leçons, ce génie dévoyé en vint bientôt à soutenir que le christianisme était un obstacle au progrés de l'humanité, à lui préférer le paganisme et même le fétichisme, et il proclama sa résolution « de détrôner le Christ ».

Ces cours sur les Jésuites, « le plus grand désordre des luttes religieuses de ce temps », pour parler comme M. Thureau-Dangin, donnèrent lieu, chacun le sait, à un de ces tumultes qui se produisent de temps à autre au quartier latin. Le Collège de France était devenu une arène et chaque leçon amenait « une bataille ». A en croire le récit d'un chroniqueur, « l'administrateur de l'établissement, blême d'efîroi, suppliait les professeurs d'abandonner leurs chaires et criait affolé : Je ne sais s'il restera ce soir une pierre du Collège de France! » Mme Quinet renchérit encore': « Que de fois, dans ces luttes acharnées, l'un et l'autre s'attendaient à payer de

I . Jules Simon. Notice historique sur la vie et les travaux de M. Michelet, lue dans la séance publique annuelle de l'Académie des Sciences morales et politiques du 4 décembre 1886.

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