CHAPITRE IX
guéri par la Sainte Tunique de Notre-Seigneur; la relique du Précieux Sang, honorée à Fécamp depuis le temps des Croisades ; la médaille miraculeuse de la sœur Labouré; la Propagation de la Foi. L'éminent professeur cite le prospectus de l'œuvre, et ose bien dénoncer cette aumône d'un sou par semaine : « Sachez, dit-il, que pour cette seule œuvre, le mois de mars 1842 a versé dans les caisses de la Société 2.752.215 francs. » La somme est écrite en lettres capitales. Et il poursuit : « Calculez sur cette donnée les revenus secrets de la Compagnie de Jésus et vous serez épouvantés de sa puissance, dans un siècle où tout est possible avec de l'or. » Suit un chapitre intitulé Les Jésuites tyrans du clergé. Les frères Allignol, prêtres du diocèse de Viviers, avaient publié quelques années auparavant un livre contre l'organisation de l'Eglise de France résultant du Concordat, organisation qui met les desservants à la discrétion des évéques, et d'ailleurs peu conforme aux règles canoniques. L'autorité épiscopale avait sévi contre le livre et ses auteurs. Génin raconte leur histoire et s'empare de leurs griefs ; c'est toute la preuve qu'il administre de la tyrannie des Jésuites sur les curés de campagne.
La Seconde Partie a pour objet les attaques des Jésuites contre l'Université. On y voit défiler les écrits de l'abbé Garot, de l'évêque de Chartres, de l'évêque de Belley, de l'archevêque de Toulouse, de l'abbé Védrines, de Mgr Affre, du cardinal de Donald, de Mgr de Prilly, de l'abbé Combalot, le manifeste du comte de Montalembert et même ïq Monopole «/iiVe/-5i7rt//-e du chanoine Desgarets. A chacun de ces « Jésuites » Génin démontre qu'il est plus ou moins calomniateur, et donc malhonnête homme.
Enfin dans une Troisième Partie, on aborde l'enseignement des Jésuites, toujours d'après la même méthode. Génin examine donc « leurs ouvrages ». Le premier qui lui tombe sous la main s'appelle Instructions chrétiennes, d'Humbert, livre pieux, un peu ancien, destiné spécialement aux Missions populaires; il n'a pas beaucoup de
peine à y relever des passages dont s'olfusque le goût littéraire d'un professeur de Faculté. On lui fit, paraît-il, observer que Humbert n'était pas Jésuite. Peut-être, répond-il, dans une note, mais le livre est édité par la librairie catholique, « à Lyon, dans la province où vous avez votre principal établissement ». Vient ensuite le Cours de Philosophie de Mgr Bouvier, évéque du Mans, enrôlé lui aussi sans plus de façon, avec tant d'autres membres de l'épiscopat, dans la Compagnie de Jésus. M. Génin trouve déjà beaucoup à blâmer dans ce Cours qui devait être adopté comme manuel par la plupart des séminaires de France. Mais c'est bien autre chose quand il aborde deux publications récentes dont il nous reste à parler.
Un certain Busch, protestant de Strasbourg, venait de faire dans cette ville, où M. Génin enseignait les Belles- Lettres, des révélations sensationnelles. Busch avait feuilleté un Compendium de Théologie morale, extrait de saint Liguori par l'abbé Moullet, prêtre du diocèse de Fribourg, ainsi que le traité de Saettler sur les péchés de luxure, revu et réédité par l'abbé Rousselot, du diocèse de Grenoble. Il avait recueilli dans le Compendium un certain nombre de cas de conscience, dont la solution scandalisait sa délicatesse, et dans le traité de Saettler des détails qui révoltaient sa pudeur. Il avait publié le tout dans une plaquette à laquelle il donnait le titre alléchant de Découvertes d'un bibliophile. C'était bien ce qu'on appelle découvrir l'Amérique ; le livre de l'abbé Moullet comme l'opuscule de l'abbé Rousselot étaient en usage au grand séminaire de Strasbourg et se vendaientcouramment chez le libraire '.
I. Il se fit beaucoup de bruit autour des Découvertes de Busch; elles avaient eu le don d'effaroucher la pudeur de certaines gens, héritiers des Pharisiens de l'Evangile ; on cria au scandale dans la presse et même à la tribune des Chambres. Cet accès de délicatesse passablement hypocrite devait se renouveler plusieurs fois dans la suite. On sait avec quelle vertueuse iniiignation de farouches anticléricaux ont dénoncé la Théologie morale du P. Gury. Nous nous souvenons d'un avocat plaidant un procès fameux et montrant aux juges un volume de saint Liguori qu'iî
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Le professeur de la Faculté des Lettres se lança incontinent sur cette piste ; il s'empara des découvertes du bibliophile, reproduisit une à une ses citations, en se voilant la face et vouant à l'exécration des honnêtes gens l'abominable enseignement « des Jésuites ». Ni Rousselot, ni Moullet, ni Saettler, ni même saint Liguori ne furent jamais Jésuites. Mais M. Génin ne s'arrête pas devant cette objection, et il continue de mettre à la charge des Jésuites tous les péchés d'Israël i.
Cette manière de combattre ses adversaires a quelque chose de déconcertant. On ne peut guère se la permettre qu'à l'égard des Jésuites; c'est encore un de leurs privilèges ; on en usa très largement à l'époque qui nous occupe. Un peintre célèbre, chef d'école, membre de l'Institut, directeur de l'École des Beaux-Arts, Robert Fleury, exposait au Salon de 1845 Une Scène de l'Inquisition. L'accusé est à la torture, un groupe d'hommes d'Église
appelait « ce livre immonde ». En i8/J3 une Consultation d'avocats provoquée par les directeurs du grand séminaire de Strasbourg- déclara que l'opuscule de Busch avait un caractère nettement dilTamatoire et que en conséquence le Supérieur et le professeur de morale étaient fondés à le poursuivre devant le tribunal de police correctionnel... (Cf. Consultation sur les publications de M. Busch, dit le Bibliophile, et du « Courrier du Bas-lihin » contre l'enseignement des Séminaires. Strasbourg, Le Roux, 1844. 8° de 58 pp. Bibl. nationale, Ld'' 4909.)
I . C'est une manière de parler qui répond au point de vue de l'accusateur; mais parmi ses accusations, il en est dont les Jésuites seraient fiers s'ils les avaient méritées, comme par exemple, d'avoir créé l'œuvre de la Propagation de la foi, la dévotion à la médaille miraculeuse, etc.
En même temps que son livre, François Génin publiait sous le titre (ï Actes des Apôtres une sorte de Revue qui eut trois numéros. (3 petits volumes in-i8. Paris, Paulin, i844. Bibl. Nationale, Ld', 4935.) C'est une furrago où s'empilent sans ordre notes, anecdotes, articles sur les sujets les plus disparates, mais où perce toujours la préoccupation passée à l'état d'idée fixe dans le cerveau du rédacteur, la chasse au Jésuite qu'il voit partout. Les saints dans certaines églises de Paris lui paraissent trop mondains; c'est « l'opéra des Jésuites»; les évéques dénoncent aux fidèles de mauvais livres; « censure des Jésuites »; on signale l'arrivée en Algérie de deux ou trois missionnaires; « Alger, ancien nid de pirates, devenu un nid de Jésuites », etc., etc. Évidemment cela tourne à la manie. Il est fâcheux que tout cela soit signé d'un professeur du haut enseignement de l'État.
occupe la plus grande partie de la scène. « Au centre se distingue la tête d'un Jésuite qui paraît comme le président et l'instigateur de tout ce qui se passe'. » Un autre membre de l'Institut, Charles Lenormant, fit pourtant observer à son confrère, avec une politesse tout académique, que les Jésuites n'avaient rien à voir avec l'Inquisition ; ce qui d'ailleurs n'est pas tout à fait exact, car plusieurs Jésuites, et saint Ignace tout le premier, ont connu les prisons de l'Inquisition espagnole ou portugaise.
Après les cours du Collège de France, le gros roman d'Eugène Sue, le violent réquisitoire du professeur de Strasbourg, nous devons distinguer encore dans l'abondante littérature antijésuitique de l'époque VHistoire de la chute des Jésuites^ par le comte Alexis de Saint-Priest. Écrit par un gentilhomme de race, pair de France, diplomate et futur académicien, ce livre est d'un autre ton que ceux dont il a été question jusqu'ici. Manifestement l'auteur se pique de modération et croit être impartial ; en réalité il est dominé par les préjugés courants auxquels il s'efforce d'accommoder l'Histoire. N'osant, faute de preuves, formuler d'accusations précises, il insinue, ce qui est la façon la plus perfide d'accuser, et ses insinuations sont de l'espèce la plus odieuse. Clément XIV mourut empoisonné; d'après lui le fait est certain ; il ne dira pas que c'est par les Jésuites, mais quiconque lira M. le comte de Saint-Priest n'aura pas le moindre doute à cet égard. Henri IV les combla de bienfaits, c'est qu'il ne voulait pas être assassiné. Pie VI leur fut favorable, c'est qu'il craignait le sort de Clément XIV, son prédécesseur.
Au surplus, le noble Pair a pris soin de faire connaître le but et la portée de son livre; c'était sa contribution à la défense de l'Université menacée par les Jésuites. Voici en effet le passage final de V Introduction^ emprunté au
I. I.e Correspondant, 5 mai i845. Tome X, p. 455. Article Cliarles Lenormant.