CHAPITRE XII
1. — La situation au début de l'année i845. L'opinion ameutée contre les Jésuites. Le Gouvernement répugne aux mesures violentes. M. Guizot imagine de s'adresser au Pape pour se débarrasser des Jésuites. Le négociateur. Les antécédents de M. Rossi. Sa fortune en France. Les instructions de M. Guizot à son envoyé. Rossi, mal accueilli à Rome, songe à repartir. L'abbé de Bonnecbose s'emploie pour faciliter au plénipotentiaire français l'accomplissement de sa mission. Singulières idées de Rossi sur les Jésuites. Ses manœuvres pour gagner l'opinion romaine. M. Guizot se plaint de ces lenteurs.
IL — Pétition marseillaise contre les cours de MM. Michelet et Quinet. Sommation de M. Cousin au Gouvernement. Condamnation du Manuel de droit ecclésiastique de M. Dupin par le cardinal de Bonald. Les (( Interpellations Thiers ». Les Jésuites sont « prol»al)lement » responsables de l'agitation antiuniversitaire. Discours de Berryer et de Lamartine. Ordre du jour réclamant l'exécution des lois contre les Jésuites. Tbiers revient à la cbarge. La défense des Jésuites à la Cliainl)re des Pairs : Monlaleiul^erl, le comte Beugnot, le marquis de Barlbélemy.
III. — La consultation Vatimesnil. Son importance dans l'histoire des Congrégations religieuses en France au dix-neuvième siècle. Les Jésuites s'apprêtent à la résistance légale. Circulaires des Provinciaux traçant la conduite à suivre. Le Mémorandum de Rossi. C'est dans l'intérêt de l'Église et de la Religion que l'on demande au Pape de sacrifier les Jésuites. La vraie raison, celle qu'on ne formule pas, mais qu'on laisse entendre : le Gouvernement demande au Pape de le tirer d'embarras.
IV. — La Congrégation des Affaires ecclésiastiques extraordinaires. Le Pape ne peut ni ne doit sacrifier les Jésuites. Menaces du Roi au nonce. Le Pape n'interviendra pas; mais on peut négocier avec le Général des Jésuites, llossi envoie un exprès à Paris annoncer la conclusion de l'afîaire. Publication au Moniteur de la dépêche de Rossi altérée et aggravée. La falsification est confirmée par M. Guizot à la tril)une de la Chambre des Pairs.
V. — Le P. Roothaan est invité à faire des concessions. Première lettre aux Provinciaux de France. Seconde et troisième lettre. Quelle fut l'intervention du Saint-Siège dans les concessions. Déclarations du
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cardinal secrétaire d'Etat. Protestation contre la Note du Moniteur. M. Guizot essaie de faire ratifier par le Saint-Siège le sens qu'il attache à la dépêche de Rossi. Réponse du secrétaire d'Etat. Incroyable aplomb du négociateur.
VI, — Après la note du Moniteur. La presse ii-réligieuse. Consternation des catholiques. A V Univers. Pour dégager le Saint-Siège on attribue au Général de la Compagnie toute la responsabilité des concessions. Récriminations peu mesurées. Lettre de Mgr Parisis à un prélat romain. Sa Lettre à un catholique. Il reproche aux Jésuites d'avoir déserté leur poste de combat. Le F, Général n'essaie pas de se justifier. Il ne pourrait le faire qu'en découvrant le Saint-Siège.
L'année 1845 s'ouvrait pour la Compagnie de Jésus sous de fâcheux auspices. D'un moment à l'autre elle s'attendait à voir crever l'orage amassé sur sa tête et qui la menaçait d'une catastrophe. Ce pressentiment se fait jour dans la correspondance des premiers Supérieurs. Dès le mois de décembre précédent, le Provincial de Lyon écrivait : « La Providence nous laisse sous le coup d'un orage dont il est difficile de prévoir la fin. La presse dite libérale vomit chaque jour ses poisons sur nous et sur tout ce qui nous touche. Jamais, ce semble, elle n'a réuni plus d'efforts pour nous attaquer et nous détruire, » (5 Décembre 1844.) Le Provincial de Paris annonce au Père Général qu'il a déjà pris ses mesures en vue d'une dispersion qui lui paraît inévitable : « Il est à peu près impossible que nous échappions cette fois à une mesure qui nous dispersera.,. Les députés, en réponse au message du Trône, demandent notre expulsion, ou l'application des lois, ce qui revient au même. Le Gouvernement pourrait nous disperser par voie administrative... En ce cas, on est d'avis de ne céder qu'à la force... La jeunesse irait à Brugelette. La maison du baron de Sécus n'a pas été acceptée en don ; il la met à notre disposition ; elle peut recevoir trente personnes. » (9 Janvier 1845.)
Dix jours plus tard une circulaire envoyée à toutes les
maisons de la Province traçait la conduite à tenir si le Gouvernement tentait de procéder à la dissolution. De son côté, le Père Maillard s'était déjà assuré un refuge en Savoie pour le scolasticat et lés novices de sa Province : « Le roi si chrétien de Piémont, écrit-il, a fait le meilleur accueil à la demande qui lui a été présentée à ce sujet par le Père Bresciani *. » Enfin presque à la même date, le Supérieur de la maison de la rue des Postes, le Père Guidée, donnait quelques précisions : « On parle toujours de nous appliquer les lois révolutionnaires contre les Ordres religieux, ou même de proposer quelques nouvelles mesures contre nous aux Chambres... Je doute qu'on en vienne là, du moins en ce moment. On recule devant la persécution; elle est toujours si odieuse !.. Il y a du reste une grande fermentation. Il est certain qu'on serait enchanté de se voir débarrassé de nous. Nous gênons. D'un autre côté les gens de bien qui réfléchissent comprennent fort bien que notre nom n'est qu'un prétexte et que, après avoir donné à manger du Jésuite aux révolutionnaires, il faudra leur donner à manger bien autre chose. » (7 Janvier 1845.)
A travers le laconisme de ces lettres on entrevoit dans ses grandes lignes la situation léguée par les événements des deux amnées précédentes à celle dans laquelle nous entrons. Le parti catholique a mené la charge contre le monopole universitaire; tout l'épiscopat s'est engagé dans la lutte ; alors l'Université a crié : Au Jésuite ! Inspiration de génie, « habileté sublime », comme l'a qualifiée le comte Beugnot. A ce mot de ralliement toutes les forces libérales, gallicanes et voltairiennes, ont opéré leur concentration et foncé en masse sur l'ennemi. On a à peu près oublié qu'il s'agissait de la liberté d'enseignement; on n'a plus voulu voir que les Jésuites, qui menaçaient la France d'une invasion. Tout a été mis en œuvre
I . Lettre du P. Maillard au R. P. Général, 17 Janvier i845. Le P. Bres ciani était Provincial de la Province de Turin. Il est connu par ses romans historiques sur les sociétés secrètes italiennes, traduitsen français.
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pour ameuter l'opinion contre ces hommes néfastes. Un document de famille résume ainsi les méfaits qui leur sont imputés et que la crédulité publique admet sans autre démonstration :
« ... Ils enseignent aujourd'hui comme par le passé toutes sortes d'horreurs; ils sont à l'affût des héritages; ils espionnent l'intérieur des familles, s'y insinuent et y portent le trouble ; ils attisent chez les catholiques la malveillance contre le Gouvernement, l'Université, les maximes de l'Eglise gallicane ; ils s'imposent auxévêques qui écrivent sous leur dictée tout ce qu'ils publient. Les Jésuites, en un mot, sont une puissance ténébreuse, insaisissable, irrésistible, ennemie de la paix et de la félicité des peuples, et donc on les doit tenir pour un fléau qu'on ne saurait trop combattre et expulser'. »
Le Gouvernement prétend que les arrêts des anciens parlements contre la Compagnie de Jésus, les lois de la Révolution et celles de l'Empire contre les Ordres religieux sont toujours en vigueur; les ministres n'ont manqué aucune occasion de l'afTirmer ; ils estiment donc avoir le droit d'agir administrativement, d'employer au besoin la force pour fermer les maisons des Jésuites et les obliger à se disperser. Mais jusqu'ici aucun ministère n'a osé en venir à cette extrémité. Maintenant encore, maintenant peut-être plus que jamais, le Gouvernement répugne à adopter des mesures violentes qui auraient une apparence de persécution. Mais, d'autre part, la ruée contre les Jésuites ne se calme pas, les journaux ne cessent de reprocher au Gouvernement ses complaisances à leur égard, et l'opposition parlementaire y trouve une arme pour harceler le Cabinet. L'embarras des ministres est réel et va
I . « ...A nobis nunc ut semper doceri prava omnia ; inhiari foHunis omnibus ; introspici, penetrari, turbari intima omnia familiarum ■ incendi furorem omneni cathulicoruni in Gubernium, Universitatem aut gallicana axiomàta ; dictari episcopis sua quaesis scripta ; vim occultam, indeprehensam eamdemque poteniissimani opponi felicitatibus publicis ; idcirco nos nostrique similes pro peste habendos numquani satis execranda ac propulsanda. » (Litter. Ann. Prov. Franciae. i845, p. i4.)
croissant de jour en jour, « Nous gênons, écrit le Père Guidée, et on voudrait bien se débarrasser de nous. » Si les Jésuites consentaient à disparaître spontanément de la scène, on leur en serait reconnaissant. Le journal de M. Guizot, le Globe, leur insinue cette détermination qui écarterait tout danger, assurerait du même coup leurtranquillité et celle du ministère. Mais il n'y a pas apparence que les Jésuites se prêtent à cet arrangement. « Nos ennemis, écrit le Père Maillard, veulent, en nous effrayant, nous porter à une dissolution spontanée. Ils ne réussiront pas... » (17 Janvier.)
C'est pour sortir de ce mauvais pas que M. Guizot imagina la négociation que nous avons maintenant à raconter. C'est bien lui en effet qui en conçut l'idée dans ses méditations d'homme d'État et en prit l'initiative avant toute mise en demeure parlementaire. Les historiens, en général, rattachent la mission Rossi à l'interpellation Thiers. 11 suffit de rapprocher les dates pour voir qu'il n'y a aucune connexion entre ces deux faits, l'interpellation étant de six mois postérieure à la mission.
Puisqu'on ne pouvait persuader aux Jésuites de se supprimer eux-mêmes de bonne grâce, puisque, d'autre part, l'emploi de la force n'était ni dans les goûts des hommes au pouvoir, ni dans l'intérêt du régime, M. Guizot pensa à se décharger de l'exécution sur l'autorité à laquelle les Jésuites devaient obéissance. Il demanderait au Pape de rendre ce service au Roi; le Pape ne pourrait pas le lui refuser. Les ministres de Charles X avaient recouru à ce procédé, en 1828, pour se tirer d'affaire dans un cas analogue ; il leur avait réussi. M. Guizot ne s'en promettait pas un moindre succès. Ainsi on aurait raison des Jésuites sans bruit, en douceur; aucune voix n'oserait même faire entendre une plainte; au ministre des Affaires étrangères reviendrait devant le Parlement, le pays et la postérité, le mérite d'avoir apporté à un problème irritant une solution élégante.
11 y a peut-être quelque habileté de la part des
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Gouvernements, mais assurément peu de fierté et moins encore de délicatesse, à faire ainsi endosser au Pape l'odieux de certaines opérations qu'on sait bien lui être très désagréables, auxquelles il ne se résignera qu'à contrecœur, mais qu'on lui impose par tous les moyens de pression diplomatique. C'est pour les Gouvernements une manière abusive, mais malheureusement fréquente, de se servir des bons rapports ([u'ils entretiennent avec le Saint-Siège. M. Guizot se fait honneur dans ses Mémoires d'en avoir usé. Il fait ressortir avec complaisance les avantages qu'il y découvrait : « Je proposai au Roi et au Conseil, dit-il, non pas d'abandonner les lois en vigueur contre les Congrégations religieuses non autorisées, mais d'en ajourner l'emploi, et de porter la question de la dissolution en France de la Société de Jésus devant son chef suprême et incontesté, devant le Pape lui-môme. Le pouvoir civil français ne renonçait point ainsi aux armes légales dont il était pourvu; mais, dans l'intérêt de la paix religieuse, comme de la liberté et de l'influence religieuse en France, il invitait le pouvoir spirituel de l'Eglise catholique à le dispenser de s'en servir. Le Roi et le Conseil adoptèrent ma proposition '. »
Restait à trouver le négociateur. L'ambassadeur de France auprès de Grégoire XVI, le comte de Latour-Maubourg, venait de demander un congé pour raison de santé; de fait il mourut dans les premiers jours de mars 1845, sans avoir pu quitter Rome. M. Guizot avait heureusement sous la main un homme qui lui devait beaucoup, et qui lui parut désigné pour cet emploi. Chose curieuse, en 1828 le Gouvernement de Charles X avait député au Pape un Italien, devenu chez nous conseiller à la Cour de Cassation ; en 1845 le Gouvernement de Louis-Philippe lui envoie un autre Italien, dont on avait fait un Pair de France. M. Rossi fait pendant à
I . Mémoires pour servir à l'Histoire de mon temps, par M. Guizot. T. VII, p. 392. i865.
M. Lasagni ; les deux négociations, si ressemblantes par leur objet ^ et par l'inspiration dont elles procèdent, se ressemblent encore par la qualité des personnages à qui on les confie. « Le Roi, dit M. Guizot, sur ma proposition, nomma M. Rossi son envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire à Rome par intérim. »
Les antécédents de M. Rossi ne semblaient pas précisément le désigner pour cette fonction. Au premier bruit de sa nomination, il y eut plus que de la surprise chez les catholiques français. On en peut juger par une note parue dans VAmi de la Religion et du Roi, le 19 février 1845 : « Il n'est personne qui considère comme possible la haute mission de représenter la France auprès du Saint-Siège donnée à un étranger qui a compromis sa jeunesse dans les troubles révolutionnaires du libéralisme italien, qui a été banni successivement de Naples, de Bologne, de Florence, qui s'est fait pendant un temps citoyen de Genève et qui est enfin venu, sous le patronage de certains personnages protestants, gagner de bonnes places ^ et le beau titre de Français dans les luttes du journalisme contre le clergé catholique. » Bologne faisait partie des États de l'Église ; le Gouvernement français envoyait donc à Grégoire XVI comme représentant diplomatique un homme que le Gouvernement pontifical avait cru devoir expulser. L'inconvenance du procédé ne pouvait échapper à M. Guizot ; il prend soin d'avertir qu'elle fut voulue : « Ce qu'un tel choix, dit-il, avait d'un peu étrange était à mes yeux un premier avantage. Italien hautement libéral
1. En même temps que la suppression des Jésuites M. Rossi était chargé, comme M. Lasagni, d'obtenir du Pape le silence des évoques.
2. Protégé de M. Guizot, M. Rossi avait, en l'espace de sept ans, parcouru les étapes suivantes : Naturalisé Français, Professeur à la Faculté de Droit de Paris, Professeur au Collège de Fi-ance, Membre de la Chambre des Pairs, (Irand-Oiricier de la Légion d'honneur. Membre de l'Institut, Meral)re du Conseil royal de l'Université, Doyen de la Faculté de Droit. Enfin il ne devait pas tarder à échanger son titre de ministre plénipotentiaire pour celui d'ambassadeur. (Cf. L'Ami de la Religion. T. GXIX, p. 378.)