CHAPITRE II
que M. Cousin copie « servilement ». Sa réforme est plus radicale, plus réactionnaire que cela ; le grand maître de l'Université est plus Jésuite que les Jésuites. Les Pères de Brugelette appliquaient le Ratio StiicUorum retouché et adapté aux exigences du temps; de là l'introduction dans les classes de Grammaire et de Lettres d'une dose assez considérable d'Histoire, de Géographie et de Sciences. M. Cousin, lui, remontait au Ratio Stucliorum d'avant 1830, au Ratio de l'ancien régime. La circulaire ministérielle qui annonce la réforme est parfaitement explicite. « Il est évident, même en théorie, dit le ministre, que cette combinaison des études scientifiques et des études classiques est entièrement défectueuse... Je n'ai donc point hésité à supprimer tous les accessoires scientifiques répartis depuis la Sixième jusqu'à la Rhétorique, afin de fortifier par là l'enseignement classique, et j'ai rassemblé dans l'année de Philosophie tout l'enseignement scientifique, qui alors devient luimême plus important et plus sérieux. » M. Cousin se rendait parfaitement compte d'ailleurs que cette unique année de Philosophie devenait alors absolument insuffisante, et, de plus en plus fidèle au \ieux Ratio, « ce plan, disait-il, serait achevé et définitif s'il instituait deux années de Philosophie au lieu d'une seule ^ »
Bien entendu, M. Villemain, qui succéda à Victor Cousin, s'empressa de mettre à néant la réforme projetée. Mais il n'en est pas moins piquant de voir un grand maître de l'Université, ennemi déclaré des Jésuites, leur emprunter, sans le dire et sans y rien changer, une organisation des études qu'eux-mêmes avaient cru devoir modifier. Pour M. Cousin elle avait l'avantage de donner satisfaction
I. Circulaire aux Recteurs d'Académie du 27 août iS/Jo. Ce n'était pas la première fois que M. Cousin trouvait qu'il y avait quelque chose de bon à prendre chez les Jésuites, Témoin la traduction des Dialogues de Platon, par le Père Grou, qui figure à très peu près telle quelle dans les Œuvres de AI. Cousin (Cf. Études, Tome XLV, p. 669, et ïome XLVI, p. 5o).
à tous les besoins de l'esprit en se conformant à l'ordre de la nature : «... D'abord les études classiques, si bien appelées humanités, parce qu'elles forment l'homme et culti- A'ent à la fois la mémoire, l'imagination, l'intelligence et le cœur. La Philosophie, les Mathématiques, les Sciences doivent venir après ; elles s'adressent à la réflexion naissante. » La conclusion, c'était donc, pour le grand maître de l'Université, que le vieux Ratio Stiidiorum de la Compagnie de Jésus convenait aux temps présents aussi bien qu'aux temps passés.
Quant aux Jésuites de Brugelette, ils n'étaient pas loin de penser de môme. Ils faisaient loyalement l'essai de la réforme élaborée par la Commission de 1830 ; mais nous voyons par leurs correspondances, celle du Père Delvaux en particulier, qu'elle était loin de leur donner un parfait contentement. Les programmes étaient surchargés; les élèves sollicités par des enseignements disparates n'apprenaient plus rien à fond; leur connaissance des langues classiques laissait à désirer; il avait fallu renoncer à faire la Philosophie en latin, ce que l'on estimait très regrettable ^.. etc., etc. Ce n'est pas d'aujourd'hui que l'on se plaint de l'instruction encyclopédique imposée aux adolescents. Mais quels que fussent leurs regrets ou leurs préférences, les Jésuites devaient désormais s'accommoder au goût du jour, ou plutôt se mettre au pas de l'État
I. Dans une lettre datée du 17 août i838, le P. Delvaux rend compte au R..P. Général d'une consulte sur l'état des études à Brugelette. En somme on n'est pas satisfait, et l'on voudrait revenir à l'ancien Ratio. 11 y a trop de Sciences dans les classes inférieures, et pas assez dans les classes supérieures. Les trois années de Pliilosopliie, selon l'ancien système, seraient beaucoup plus profitables. Avec le système actuel, on n'apprend ni latin, ni sciences. On ne peut plus faire la Philosophie en latin, les élèVes le savent trop peu; d'autre part « ils ne veulent plus faire de Sciences, quand il les faudrait faire, avec un espTil plus développé, et par suite avec beaucoup plus de chance d'y réussir ». Le recteur de Brugelette remarque très justement que telles études, qui sont un casse-tète pour les enfants, deviennent un jeu pour des jeunes gens qui ont l'esprit formé par une bonne culture littéraire.
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devenu le suprême régulateur de l'enseignement, quand il n'en est pas l'unique dispensateur.
Le collège de Brugelette eut vingt années d'existence comme le Pensionnat de Fribourg, La loi de 1850 lui ôtait sa principale raison d'être. Toutefois on ne se pressa pas de le fermer. Cette année-là même il arrivait à son plus haut point de prospérité. « Notre pensionnat est plus florissant que jamais, écrivait le Père Delvaux ; les demandes se sont multipliées au point d'atteindre pour la première fois notre maximum, puis d'être obligés d'ajourner les uns et de diriger les autres sur nos collèges de Belgique. L'état politique de la France et le peu de confiance dans la prétendue liberté de la loi d'enseignement sont les causes de cette vogue momentanée. » f27 Mars 1850.) La loi est promulguée le 15 mars, et tout aussitôt les Jésuites la mettent à profit pour ouvrir plusieurs collèges. Néanmoins Brugelette ne veut pas mourir. « Notre jeunesse, écrit le Père Delvaux, nous est revenue aussi nombreuse et aussi bien disposée que jamais. » (7 Novembre 1850.) Pendant trois années encore, on se défend contre l'inévitable. Les amis belges font entendre des regrets qui se tournent parfois en plaintes et en récriminations ; les Pères ne voient pas sans quelque amertume le déclin d'une œuvre qui a prospéré entre leurs mains ; le Général de la Compagnie lui-même écrit : « Le collège de Brugelette a produit en son temps un si grand bien que je souhaiterais de tout mon cœur le conserver s'il était possible... Mais les circonstances sont telles qu'il ne saurait plus remplir le but de son institution. Il faut donc céder à la nécessité. » (20 Avril 1854.) Ces regrets et ces résistances étaient d'ailleurs une belle oraison funèbre pour l'établissement condamné à disparaître. La lettre circulaire adressée aux familles pour leur annoncer l'abandon définitif de Brugelette porte la date du 19 mai 1854 ; l'année scolaire toutefois se termina à l'époque accoutumée, c'est-à-dire au dernier lundi du mois d'août. Comme la rentrée avait été fixée une fois pour toutes au second mercredi d'octobre, i!
s'ensuit que, du temps de Brugelette, les vacances, un peu allongées pourtant, depuis Saint-Acheul, ne duraient encore guère plus de six semaines ^
Le Passage, Fribourg et Brugelette ne furent pas les seuls établissements où les Jésuites français purent se dévouer à l'éducation de la jeunesse pendant que ce ministère leur fut interdit en France. Nous avons vu que dès 1824, le collège de Chambéry, dépendant alors de la Province de Turin, réclamait l'aide des Pères français. Après 1830 leur nombre augmenta d'année en année, si bien que, à partir de 1836, le personnel soit du collège proprement dit, soit du pensionnat, était à peu près exclusivement français. Le gouvernement exigeait seulement que le recteur fût toujours un sujet sarde. D'autre part, dans la vallée du Giffre en Faucigny, l'ancienne Chartreuse de IMélan était devenue une maison d'éducation ecclésiastique d'une certaine importance. En 1833, son propriétaire l'abbé Marin Ducrey, confesseur de la foi sous la Révolution, la céda à la Compagnie de Jésus, à la seule condition que, si elle s'en retirait, la propriété passerait au diocèse d'Annecy. Par décret royal Mélan reçut le titre de collège, et là encore ce furent les Jésuites français qui durent assurer le service. Ils n'eurent d'ailleurs pas à le regretter, car les élèves de Mélan, enfants de la Savoie pour la plupart et appartenant à des familles foncièrement chrétiennes, fournirent à la Compagnie de nombreuses et excellentes recrues.
Un certain nombre d'autres Pères avaient trouvé de l'emploi dans différents collèges de Belgique ainsi que dans ceux de Brigue et de Sion en Valais 2. Chassés