CHAPITRE XII G
bons offices. M. Rossi n'eut garde de refuser. Assurément il était déplaisant pour l'envoyé du roi de France d'attendre du Général des Jésuites ce qu'il était venu réclamer du Saint-Siège. Puis y avait-il espérance de réussir par cette voie ? Le Père Roothaan consentirait-il à sacrifier les Provinces françaises de son Ordre ? Mais il ne restait pas d'autre issue; il fallait en passer par là; sinon, c'était la rupture; la mission se terminait sur un échec, le plan de M. Guizot s'écroulait, entraînant dans sa chute la réputation et selon toute apparence la fortune du négociateur. M. Rossi n'hésita pas. Avec sa souplesse professionnelle de diplomate le rusé Italien prétendit même s'attribuer l'initiative de la procédure qu'il était contraint de subir. Dans une dépêche à M. Guizot il raconte une entrevue qu'il eut avec le cardinal Lambnischini « à l'occasion de sa fête ». « La conversation, dit-il, fut plus que jamais amicale, intime, confidentielle. » Il fut question « des répugnances du Saint-Père pour tout acte qui frapperait avec éclat une Congrégation religieuse... » — « Comme c'est «w fait que nous tenons et non à l'éclat, poursuit M. Rossi, fai laissé entrevoir an cardinal, pour hâter l'issue de la négociation, que pourvu que le fait s'accomplît, je n'élève- . rais pas de chicane sur le choix du moyen. Que nous importait, en effet, que la Congrégation des Jésuites disparûtpar un ordre ou par un conseil, ou par une insinuation, voire même par une retraite en apparence volontaire? L'essentiel pour nous, c'est qu'elle disparaisse et nous dispense de l'application des lois. » (21 Juin.)
On verra par la suite que tel n'était pas précisément l'avis de M. Guizot. Mais, en attendant, nous surprenons le négociateur en train de mentir par gloriole. La date de la dépêche suffit à établir le flagrant délit. Au moment où M. Rossi « laissait entrevoir » qu'il se contenterait d'une dissolution « insinuée », ou même « volontaire en apparence », la négociation avec le Général des Jésuites se poursuivait depuis huit jours, et M. Rossi le savait bien puisqu'il y prenait part.
Gr>0 L\ COMPAGME DE JÉSUS
Deux jours après, 23 juin, elle était conclue. M. Rossi ne voulut pas confier à la poste le soin d'en informer le Gouvernement; il expédia à Paris le premier secrétaire de l'ambassade, M. de la Rosière, porteur d'une dépêche officielle ainsi conçue :
« Après un mûr examen de la part du Saint-Père et de son Conseil, le but de notre négociation est atteint. Son Eminence le cardinal Lambruschini, dans un dernier entretien, vient de m'en donner ce matin l'assurance.
« La Congrégation des Jésuites va se disperser d'ellemême. Ses noviciats seront dissous, et il ne restera dans ses maisons que les ecclésiastiques nécessaires pour les garder, vivant d'ailleurs comme des prêtres ordinaires.
« Le Saint-Siège, mû par des sentiments qu'il est aussi facile de comprendre que naturel de respecter, désire évidemment laisser aux Jésuites le mérite de cette prudente résolution d'un acquiescement volontaire. Nous n'avons pas d'intérêt à le leur ôter ; mais il n'est pas moins juste que le Gouvernement du Roi sache que le Saint- Siège et son Cabinet ont acquis, dans cette occasion importante, de nouveaux droits à la reconnaissance de la France. »
A la dépêche officielle était jointe une lettre confidentielle pour le ministre ; nous en détachons seulement une phrase qui se passe de commentaire. M. Rossi se félicite de l'intervention du Père Général, qui sera sûrement obéi; il était grandement à désirer, en effet, « d'après les rapports confidentiels des préfets et des procureurs généraux... que la mesure ne trouvât pas de résistance chez les Jésuites. Aussi, ajoute M. Rossi, tout en ayant l'air de me résigner au mode proposé, je l'acceptai, je vous l'avoue, avec un parfait contentement. »
Douze jours s'écoulèrent encore avant que le Gouvernement fit publier la nouvelle. Il ne fallait pas pourtant plus de quatre jours à un exprès pour faire le voyage de Rome à Paris. Manifestement, malgré toute sa satisfaction, le ministère ne se pressait pas ; il prenait encore le temps de