CHAPITRE XII G
et très pressant..., pour lui faire sentir la nécessité d'une résolution prompte et vigoureuse. » (2 Juin.) C'étaient les impatiences du Palais-Bourbon dont M. Rossi se faisait l'écho. A Rome on n'avait pas les mêmes raisons de se presser ; toutefois le document, communiqué par le Secrétaire d'Etat aux Pères du Gesù, revint au bout de quelques jours avec les annotations du Père Rozaven ; l'examen en avait été facile et la réponse, article par article, tenait en quelques mots. Le Mémorandum, en effet, reproduisait les instructions de M. Guizot à son chargé d'affaires, que nous avons citées plus haut. A cet exposé de la situation M. Rossi avait ajouté « le fait nouveau, de la plus haute gravité », survenu dans les premiers jours du mois, et qui « avait fait sentir au Gouvernement du Roi la nécessité de mettre fin à une tolérance qu'on s'était appliqué à rendre impossible ». C'est ainsi qu'il désignait l'interpellation Thiers, suivie de l'ordre du jour de la Chambre des Députés. Après quoi M. Rossi entrait dans des considérations dont la Compagnie de Jésus doit garder le souvenir. Pour elle aussi l'Histoire se répète. A Grégoire XVÎ, comme à Clément XIV, on demande de sacrifier les Jésuites, et c'est dans l'intérêt de la religion qu'on le lui demande; du jour où ils ne seront plus là,' une ère de paix et de prospérité s'ouvrira pour l'Église : « Il est notoire, en effet, dit le Mémorandum, que les choses de la religion avaient pris en France, depuis plusieurs années, une vigueur nouvelle. Le Roi et son GouverneHient trouvaient dans ce progrès une heureuse récompense de leurs efforts pour la prospérité et l'éclat de l'Église de France. Les esprits s'humiliaient devant les autels, à la parole de Dieu, comme ils se pliaient, dans le monde, à la discipline de la loi et au respect des institutions nationales. L'ordre et la paix, ces incomparables bienfaits dus à la sagesse du Roi, secondaient en même temps le développement progressif des libertés publiques et celui des sentiments religieux; et la religion à son tour, par sa légitime influence, raffermissait l'ordre et tous les
principes tutélaires des sociétés civiles. Rien ne troublait alors cette bonne harmonie entre l'Église et l'État.
« Il est également notoire que ce progrès visible s'est trouvé tout à coup interrompu. Le jour où la Congrégation des Jésuites, déchirant par une confiance inexplicable le voile qui la cachait aux yeux du public, a voulu que son nom vînt se mêler à la discussion des affaires du pays, ce jour-là les alarmes ont succédé à la sécurité, les plaintes à la bonne harmonie, les violents débats à la paix. Le zèle religieux, devenu fanatisme et emportement chez quelques-uns, s'est proportionnellement refroidi chez les autres. La présence des Jésuites trouble les esprits, envenime et dénature les questions. Eux présents, le bien est devenu difficile, on peut même dire impossible. Faut-il s'^étonner que la Chambre des Députés demande instamment la dissolution d'une Congrégation qui, loin d'être un secours, un moyen d'influence pour la religion, pour l'Eglise, pour l'État, n'est qu'une entrave et un obstacle?
« Il est en même temps évident, pour tout observateur impartial, que le sentiment des Chambres françaises est aussi modéré que ferme. La Congrégation des Jésuites est la seule Congrégation religieuse qui ait suscité le débat, la seule dont on ait demandé la dissolution. Pleine de dévouement pour la religion et pour l'Église, la France est disposée à rendre au clergé, en respect et en protection, ce qui sera retiré aux Jésuites en influence et en pouvoir... < »
Le Mémorandum s'étend ensuite longuement sur la solution que M. Guizot avait indiquée, laissant au négociateur le soin de la faire adopter par le Saint-Siège. M. Rossi n'avait pas le choix des arguments ; il ne pouvait que s'évertuer à mettre eîi valeur ceux que nous connaissons déjà, arguments qui avaient surtout l'avantage de faire entendre clairement à des diplomates aussi avisés que les cardinaux romains la vraie raison, la seule
i.Guizol, Mémoires. T. "VII, p. !^2^2.
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vraie, celle que l'on n'osait et ne pouvait pas dire, c'est à savoir que le Gouvernement du Roi était très embarrassé et qu'il demandait au Saint-Père de l'aider à sortir de ce mauvais pas. Voilà ce qui transparaît à travers tous les artifices d'avocat, les affirmations plus que hardies, les formules louangeuses, les protestations de dévouement et de zèle, et plus encore les menaces discrètement insinuées. Si le Gouvernement du Roi s'adresse au Pape au lieu d'agir par lui-même, c'est qu'il est « plein de respect pour l'Eglise et jaloux de lui éviter toute situation critique et toute lutte extrême ». Aussi, en demandant à la cour de Rome de « prévenir l'action du pouvoir civil, le Gouvernement du Roi a l'intime conviction qu'il rend un service signalé à l'Église en général et en particulier au clergéfrançais. La dispersion des Jésuites unefois opérée par l'autorité du Saint-Siège, les esprits seront apaisés..., les préventions se dissiperont, les craintes disparaîtront, les rapports de l'Église et de l'État deviendront faciles; car la France reconnaissante sera pleine de confiance dans la sagesse, la prudence et la modération du Saint-Siège. » Mais « si le concours bienveillant du Souverain Pontife manquait au Roi dans cette occasion si pressante et si grave, les lois de l'État devraient avoir leur plein et libre cours. Les préfets, les procureurs généraux recevraient l'ordre de les mettre à exécution. Le bruit serait grand... ; le Gouvernement engagé malgré lui dans une voie qu'il aurait voulu éviter, se verrait forcé de pourvoir à toutes les nécessités de la situation... En écartant par son autorité légitime et reconnue les complications d'une exécution fâcheuse..., le pouvoir spirituel rendra à la religion un immense service... »
C'est à peu près le mot de la fin, celui qui résume le Mémorandum ; il n'y a plus à la suite qu'une tirade élogieuse à l'adresse du Saint-Père. Il est trop évident que la Religion était mise ici pour le Gouvernement de S. M. le Roi Louis-Philippe. M. Rossi était le dernier qui pût
l'entendre autrement. Ce n'était pas pour défendre les intérêts de la religion qu'on l'avait envoyé à Rome.
En tout cas, et le secrétaire d'Etat, et les cardinaux de la Curie et Grégoire XVI lui-même comprenaient très bien qu'il s'agissait d'un service à rendre à une puissance en bonnes relations avec le Saint-Siège. La suite donnée à la requête devait en fournir la preuve.
Le gouvernement pontifical se trouvant officiellement saisi par la remise du Mémorandum, la Congrégation dite des Affaires ecclésiastiques extraordinaires fut convoquée à l'effet de donner son avis. Elle tint séance le 12 juin, pendant trois heures, en présence du Pape. La Congrégation comprenait douze cardinaux ; l'un d'eux résidait à l'étranger ; trois autres se trouvèrent empêchés ; huit prirent part à la délibération. A Tunanimité ils conclurent que Sa Sainteté ne pouvait ni ordonner, ni conseiller aux Jésuites français de se dissoudre. L'avis s'appuyait de trois considérants: — 1° Les lois indiquées étaient injustes et de plus au moins douteuses. — 2" Les Jésuites étaient innocents ; aucun d'eux depuis trente ans n'avait été l'objet d'une accusation précise. — 3° Les évêquesles estimaient et les protégeaient; en les frappant le Saint- Siège blesserait l'épiscopat '.
Mal renseigné par son chargé d'affaires, M. Guizot mentionne à peine le fait et de façon inexacte : « La majorité.
I. '(Le Saint-Père a délié du serment de garder le secret les cardinaux qui ont assisté à la séance de la Congrégation des Affaires ecclésiastiques extraordinaires tenue le ii Juin. L'unanimité de ces princes de l'Église à décider que le Souverain Pontife ne pouvait ni ne devait accorder ce que le Gouvernement français demandait se trouve ainsi conlirniée. De plus on connaît les motifs sur lesquels s'appuie la décision; les voici : i° le Saint-Père ne peut coopérer à l'exécution de lois iniques ; a° il ne peut punir des innocents; 3* il ne peut se mettre en opposition avec l'épiscopat français. » (Lettre du 11. P. Roothaan au P. Maillard, Provincial de Lyon, 24 Juillet i 845.)
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dit-il, parut incliner pour le parti de l'inaction. » Ce n'était pas seulement la majorité des cardinaux, nous l'avons dit, qui s'était prononcée, et ce n'était pas non plus, comme on le verra bientôt, pour l'inaction. D'ailleurs le vote, même unanime, de la Congrégation ne liait pas le Saint- Père, et il y avait d'autres moyens de résoudre l'affaire qu'une intervention directe et officielle de l'autorité pontificale.
M, Rossi n'avait pas tout à fait perdu son temps ; secondé par les auxiliaires qu'il avait trouvés à Rome, il était parvenu à persuader à beaucoup de personnages influents que la situation en France était extrêmement grave, et que tout était à craindre si la demande du Gouvernement venait à être repoussée. M. Rossi savait à l'occasion jouer de la menace. Si l'on en croit sa correspondance avec son chef hiérarchique, il lui arrivait de tenir au secrétaire d'Etat des propos comme celui-ci : « Je crains qu'on ne se fasse ici de funestes illusions de croire que des désordres ne peuvent pas résulter de toutes ces folies, et une autre illusion de penser que le Saint-Siège n'en serait pas responsable aux yeux de la France et du monde entier. »
Vraisemblablement les informations reçues de la Nonciature n'étaient pas beaucoup plus rassurantes. Deux semaines après l'interpellation Thiers, avait eu lieu une petite scène que M. Guizot racontait à son négociateur, en y ajoutant quelques méchancetés qu'il est inutile de reproduire: « Le Nonce Fornari estarrivé à Neuilly avanthier soir (17 mai)..., se plaignant du débat de la Chambre, de l'attitude du Gouvernement, s'étonnant qu'on eût accepté ce qu'il appelait une défaite, et donnant à entendre que le Pape ne consentirait pas à en prendre sa part. Le Roi l'a reçu très vertement : — Vous appelez cela une défaite ! En effet, dans d'autres temps, c'en eût été une peut-être; aujourd'hui, c'est un succès, grâce aux fautes du clergé et de votre cour. Nous sommes heureux de nous en être tirés à si bon marché. Savez-vous ce qui arrivera sivous
continuez de laisser marcher et de marcher vous-mêmes dans la voie où Ton est ? Vous vous rappelez Saint-Germain-l'Auxerrois, l'archevêché saccagé, l'église fermée pendant plusieurs années. Vous reverrez cela pour plus d'un archevêché et plus d'une église. Il y a, me dit-on, un archevêque qui a annoncé qu'il recevrait les Jésuites dans son palais, si on fermait leur maison. C'est par celui-là que recommencera l'émeute. J'en serai désolé. Ce sera un grand mal et un grand embarras pour moi et pour mon Gouvernement. Mais ne vous y trompez pas ; je ne risquerai pas ma couronne pour les Jésuites; elle couvre de plus grands intérêts que les leurs. Votre cour ne comprend rien à ce pays-ci, ni aux vrais moyens de servir la religion. On me parle sans cesse de la confiance et de l'affection que Sa Sainteté me porte, et j'en suis très reconnaissant. Que Sa Sainteté me les témoigne donc quand l'occasion en vaut la peine; qu'elle fasse son devoir comme je fais le mien. Mandez-lui ce que je vous dis là, Monsieur le Nonce, et comme je vous le dis. Je veux au moins qu'on sache bien à Rome ce que je pense, carjene veux pas répondre de l'ignorance où vous vivez tous et de ses conséquences. »
Evidemment il y avait quelque chose à faire; les membres de la Congrégation cardinalice s'en rendaientcompte. Le Pape mis hors de cause, on pouvait s'adresser au Général des Jésuites et l'inviter à prendre les mesures dictées parles circonstances, fallùt-il pour cela se résigner à des concessions et à des sacrifices. Ce fut le parti auquel on s'arrêta.
En conséquence, après avoir notifié à M. Rossil'impossibilité pour le Souverain Pontife de déférer au désir du Gouvernement français, le cardinal Lambruschini lui proposa ce moyen d'exécuter son mandat. Ses instructions ne lui permettant pas d'entrer en pourparlers avec le Général des Jésuites, la négociation serait conduite par l'entremise du secrétaire d'Etat qui voulait bien offrir ses