‹ La Compagnie de Jésus en FranceChapitre 56 sur 382 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Les voyages interminables, imposés au Provincial de France pour la visite annuelle de ses subordonnés, n'allaient pas sans des fatigues excessives pour un sexagénaire. De retour à Lyon dans les premiers jours de 1833, le Père Druilhet tomba sérieusement malade et dut s'aliter pour plusieurs semaines. A peine remis, il s'apprêtait à reprendre ses pérégrinations; il voulait commencer par le Passage, où la situation devenait critique, et il allait se mettre en route, lorsqu'il reçut du Père Rozaven la lettre suivante :

« Rome, 21 mars 1833.

« Mon Révérend et bien cher Père, le proverbe dit : L'homme propose et Dieu dispose. Vous avez formé votre plan pour votre visite. C'est fort bien. Mais voici quelque chose qui le dérange. Je suis chargé de vous dire qu'il faut que vous vous trouviez à Ghambéry pour le 20 du mois d'avril. Ibi tibi dicetiir quid te oporteat facere^. 11 peut bien arriver que, au lieu de voyager au midi, on vous fasse voyager au nord. Vous attendrez une lettre de moi qui ne tardera pas; celui qui vous la remettra vous en dira plus que je ne vous écrirai. Ne témoignez rien à vos connaissances pour ne pas donner lieu aux conjectures, et tâchez de trouver un prétexte pour aller à Ghambéry, afin que ceux qui connaissent vos projets ne soient pas étonnés de cette détermination subite... »

En dépit des légendes, l'administration intérieure de la Compagnie de Jésus n'a pas coutume de procéder avec ces allures mystérieuses. Quel était donc cet ordre secret qui ne pouvait s'écrire et que le Provincial de France devait apprendre à Ghambéry ?

I. Là on vous dira ce que vous devez faire. (Actes des apôtres, ix,^.)

Ici il nous faut ouvrir une parenthèse et reprendre les choses d'un peu plus haut. On nous excusera d'adopter cette marche familière aux romanciers pour raconter un épisode où les faits se déroulent un peu comme dans un roman.

Après un premier séjour au château d'Holyrood, la famille royale exilée trouvant trop rigoureux le climat de l'Ecosse, s'était transportée à Prague et installée au palais du Hradschin mis à sa disposition par l'empereur d'Autriche. Le baron de Damas, gouverneur du duc de Bordeaux depuis 1828, y dirigeait l'éducation du jeune prince alors dans sa treizième année. Deux professeurs, l'abbé de Moligny et M. Barrande, l'aidaient dans cette tâche délicate. L'abbé de Moligny, avec le titre officiel de confesseur, était chargé de l'instruction religieuse; M. Barrande, ingénieur des Ponts et Chaussées, ancien élève de l'Ecole polytechnique, était seul professeur pour toutes les autres parties de l'enseignement. 11 apportait dans l'exercice de ses fonctions beaucoup de zèle et d'habileté. Mais les succès et les éloges lui avaient quelque peu enflé l'esprit; naturellement fier et hautain, il en était venu à ne plus accepter de la part du gouverneur ni direction, ni contrôle. A l'égard du prince lui-même il ne savait pas toujours user de son autorité avec la discrétion convenable. « 11 semble, dit un témoin, qu'il trouve un secret plaisir à humilier son élève, à lui faire sentir la supériorité de la science et du génie... Il le traite durement, il lui inflige, et cela devant des étrangers, des pénitences humiliantes ^. » Les griefs ne manquaient pas contre un maître trop altier et trop envahissant. Toutefois

I. Appréciation du marquis de Foreslji sur l'entourage de M. le Duc de Bordeaux, citée parle comte de Damas d'Anlezy dans « L'éducation du duc de Bordeaux » (Hernie des Deux Mondes, 1902. Tome XI, |).6i2.)- « M. Barrande met le prince à genoux, il lui fait baiser la terre. L'enfant le racontait un jour, en riant, à sa sœur : « 11 a voulu me faire baiser la terre; il m'a déchiré ma collerette, m'a fait une bosse au front, mais tout de même je ne l'ai 2)as baisée. » {Ihid.)

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