CHAPITRE II
repartit le Père Déplace. Ces deux mots firent une impression profonde sur l'esprit du duc de Bordeaux. Il les prit comme devise, il les écrivit et les signa de son nom, il se les répétait à lui-même et quelquefois aux autres. Mieux encore il s'appliqua à les mettre en pratique, et il était heureux quand il pouvait rédiger un petit bulletin de victoire remportée sur sa légèreté ou sur la violence de son caractère. Il y eut d'autres combats et d'autres victoires qui durent lui coûter encore davantage. Spontanément, sans y être obligé par personne, l'enfant royal en vint à s'imposer à lui-même d'adresser un billet d'excuses à son maître chaque fois qu'une saillie d'humeur lui était échappée au cours de ses leçons ^
Le Jésuite n'eût-il appris à l'héritier du trône autre chose qu'à se vaincre soi-même, son temps et sa peine eussent été sans doute bien employés ; mais il avait d'ailleurs à remplir un programme fort chargé, passablement ambitieux, pour ne pas dire quelque peu chimérique. C'est le défaut trop ordinaire des programmes, surtout quand ils ont pour auteurs des hommes instruits, accoutumés à voir les choses dehaut, maisn'ayantpaslapratique de l'enseignement. C'était bien le cas de celui que le baron de Damas, ci-devant ministre d'Etat, avait dressé pour l'éducation de son prince. On y lisait des paragraphes comme celui-ci :
« ...Alors devra commencer un cours d'Histoire raisonné; on y examinera les passions des hommes, la valeur de leurs lois, les causes et les effets des révolutions; on en fera ressortir les principes de morale, de politique, du droit des gens et du droit public qui ont prévalu aux 'diverses époques. »
Avec le cours d'Histoire universelle qui devait précéder, et le cours de littérature universelle qui devait aller
I . Plusieurs de ces billets d'excuses écrits de la main du duc de Bordeaux et adressés au Père Déplace sont conservés aux Archives delà Province de Lyon. Voir omjl Pièces Justificatives, N" VI.
de front, c'était de quoi épouvanter un ancien professeur de Rhétorique, très au fait des classiques grecs et latins, mais pour qui les autres études n'avaient guère compté qu'au titre « d'accessoires ». De vrai, le Père Déplace se crut modestement au-dessous de sa tâche; il eût peutêtre perdu courage, si le Père Druilhet, qui voyait la situation avec plus de sang-froid, ne l'eût réconforté. II ne fallait pas selon lui se laisser éblouir par les mots; nous donnons déjà tel enseignement que l'on décore ailleurs de noms grandioses auxquels nous ne pensions pas ; on fait de la théologie sublime en enseignant le catéchisme, mais de la théologie à la portée des enfants; ainsi un honnête homme, qui a de la culture et du bon sens, fait, sans se mettre le cerveau à la torture, la philosophie de l'Histoire en même temps que le récit des événements. Surtout il fallait éviter l'écueil où donnent sans s'en apercevoir les maîtres trop savants : passer par-dessus la tète de ceux qu'ils instruisent. Pour être prince, l'élève du Père Déplace n'en était pas moins un « écolier». Si d'autres étaient tentés de l'oublier, lui du moins devait s'en souvenir. Ce serait tout profit pour l'élève en même temps que pour le maître.
Heureusement le Père Déplace avait assez d'empire sur lui-même pour vaincre la défiance de sa propre valeur qui l'eût paralysé. Tout en se condamnant à un travail acharné pour préparer ses leçons, il prit grand soin de n'en pas faire des cours de Faculté. En somme, il eut le don de captiver par son enseignement l'esprit du duc de Bordeaux, ce qui lui permit d'exercer du même coup sur son éducation une influence heureuse. « Au bout de quelques semaines, dit la relation que nous avons citée, on remarquait dans le jeune prince une amélioration sensible, un ton plus raisonnable, un langage plus soigné, des manières plus graves, plus convenables à un prince. Le Roi, le Dauphin, la Dauphine en témoignèrent successivement leur satisfaction. — Marquis, disaitun jour M. le Dauphin à M. de Foresta, ces Messieurs que vous avez amenés.