CHAPITRE II
qualité; le Père Druilhet serait Tabbé de la Croix, et le Père Déplace, l'abbé Stéphane.
Les choses ainsi réglées, le Père Druilhet alla demander l'hospitalité au couvent des Capucins de Prague, qui voulurent bien l'admettre à partager leur vie. Le Père Roothaan lui exprimait sa « grande consolation de le savoir au régime de la sainte pauvreté si exemplairement observée par ces bons religieux'. » Quant au Père Déplace, il entrait le 19 juin, à Téplitz même, dans l'exercice de ses fonctions. Ce jour-là, le baron de Damas, ayant réuni dans son cabinet les deux professeurs, pour faire entre eux le partage des attributions, M. Barrande laissa éclater la colère qu'il avait contenue jusque-là. 11 ne pouvait se dissimuler, dit-il, les motifs de l'arrivée des Jésuites; c'était une punition qu'on voulait lui infliger, et il ne croyait pas l'avoir méritée. Il n'avait nullement besoin de l'aide de M. Déplace ; tout ce que le prince savait, c'est lui qui le lui avait enseigné, et il était en mesure de lui en apprendre davantage. A ces plaintes succédèrent de violentes récriminations contre le gouverneur.
Par une délicatesse chrétienne peut-être excessive le baron de Damas crut devoir garder le silence sur cette incartade; mais M. Barrande eut l'imprudence de se vanter de la scène qu'il avait faite et qui, d'ailleurs, avait été concertée; le bruit en arriva aux oreilles du roi et le trop chatouilleux professeur reçut son congé. On fit appel pour le remplacer au célèbre mathématicien Augustin Cauchy, qui arriva à Prague quelques semaines après.
Pendant cet intervalle, le Père Déplace fut seul à diriger les études de son royal élève. C'était, il est vrai, la saison • de l'année où l'on donnait plus de temps aux exercices physiques pour lesquels les maîtres ne manquaient pas. On ne tarda pas à quitter la station balnéaire de Téplitz pour se transporter au château de Buschtierad, résidence
I . Lettre du P. Roolbaan à « M, l'abbé de la Croix, chez les RR. PP. Capucins, à Prague », g août i83iJ.
d'été à proximité de Prague, Le départ de Barrande avait alfligé le jeune prince qui l'aimait malgré sa sévérité; on pouvait craindre que le nouvel instituteur fût mal accueilli. Le baron de Damas et l'abbé de Moligny offrirent donc au Père Déplace d'assister à ses leçons. 11 les remercia et fit bien ; au lieu de ces manières raides et hautaines qu'on appréhendait, le duc de Bordeaux se montra docile et confiant. Le Père Déplace n'en étaitcertes pas à sesdébuts ; il était, lui aussi, en matière d'éducation, homme d'autorité et d'expérience. 11 avait quarante-huit ans, avait été professeur de hautes classes à Saint-Acheul, puis préfet général à Bordeaux et au Passage '. 11 avait sans doute moins de mathématiques que son prédécesseur, polytechnicien ; mais quand il s'agit d'instruire les enfants, mieux vaut une bonne méthode qu'un grand savoir. Il paraît bien que le nouveau maître trouva dés l'abord le moyen de gagner l'attention et d'exciter l'intérêt de son élève, car, au sortir de la leçon, raconte un témoin, « le duc de Bordeaux courut se jeter au cou de son gouverneur : — « C'est délicieux, lui dit-il, c'est délicieux. » Il le répéta dans la soirée au Roi qui voulut bien le redire à MM. Druilhet et Déplace, le lendemain, dans le parc de Clary, où il les rencontra au détour d'une allée^. »
Dès cette première leçon le jeune prince, conquis par la douce gravité du religieux, lui avait fait une confidence : « J'ai des défauts, mais je les connais et je veux m'en corriger. Gomment faire? — Réfléchir et se vaincre »,
I. Etienne Déplace, né à Roanne le ig janvier i'j85, fit ses études au collèj^e des Pères de la Foi dans cette ville, et fut admis dans leur société. 11 enseigna à l'Argentière, et après la dissolution de la société, exerça le ministère sacerdotal en qualité de vicaire dans diverses paroisses. Entré dans la Compagnie de Jésus, le 4 novembre i8i5, il fut professeur à Montmorillon et àSaint-Aclieul, puis préfet des classes à Bordeaux et au Passage. 11 était depuis trois ans appliqué à la prédication, quand il fut envoyé à Prague. A son retour, il passa successivement dans diverses résidences, fut Supérieur de celle de Lyon de 1889 à i8'|2; il mourut à Avignon le i^ octobre 1846, à l'âge de 61 ans.
•1. Cf. Replie des Deux Mondes. Article cité, p. G18.