CHAPITRE II
Bordeaux. La plupart étaient franchement mal disposées pour les Jésuites, et c'était à tout propos de ces coups d'épingle dont les femmes du monde ont le secret. ^lisérés sans doute, que le religieux pouvaitmépriser, mais indices, entre autres, d'une situation qu'on cherchait à rendre intolérable. Dans sa correspondance avec le Père Général, le Père Druilhet donnait clairement à entendre que lui et son compagnon avaient été sur le point de demander leur congé. Le Père Roothaan répond, à la date du 17 septembre :
«... Je ne conçois pas que vous ayez pu avoir cette pensée, et je remercie bien le Seigneur de ce que vous n'avez pas cédé à cette tentation. Non, vous ne devez, ni ne pouvez vouloir décider cette affaire. Vous êtes là, non par votre choix ou par votre désir; vous y êtes parce que vous y avez été appelés., demandés. Si ceux qui vous ont appelés., demandés., vous disent : Vous ne pouvez rester, alors vous partirez en bonne conscience. Dans ce cas-là, dontje serais bien fâché, bien plus pour d'autres que pour vous et pour nous, je pense qu'on ne vous refusera pas du moins le témoignage que vous avez droit de demander, par quoi la vérité conste., c'est-à-dire comment vous, aussi bien que nous, n'avons été pour rien dans toute cette affaire, tant pour la commencer que pour la terminer ou abandonner. Car on pourrait publier toute cette histoire, tout ce qui s'est fait, tout ce qui s'est écrit, il n'y aurait rien qui ne fut honorable devant Dieu et devant les hommes. Ainsi, mon cher Père, de quelque manière que la chose tourne, la Compagnie ne se trouvera pas dans une fausse position, pas plus que vous-même... »
. Les deux Jésuites attendirent donc qu'on leur rendît leur liberté. Pendant six semaines encore ils demeurèrent en suspens; leur sort était entre les mains du futur gouverneur qui pouvait, s'il le voulait, maintenir le statu quo. On avait fait appel au vieux général de Latour-Maubourg, lequel, tout en acceptant le titre, mais redoutant le climat de Bohème, se fit remplacer par le général marquis
d'Hautpoul. Mgr Frayssinous, nommé précepteur, avait fait venir de Rome, pour le seconder, l'abbé Trébuquet. Aussi, en arrivant à Prague, fut-il surpris d'y trouver encore ies Jésuites; il en manifesta même quelque mécontentement et, sur la proposition qui lui fut faite de maintenir le Père Déplace à son poste, il refusa net. On était alors aux derniers jours d'octobre ; la famille royale s'était rendue à Léoben pour s'y rencontrer avec la duchesse de Berry. Il fallut attendre son retour pour installer dans ses fonctions le nouveau personnel. Nous citons ici la relation à laquelle nous avons déjà fait des emprunts :
« La présentation de Mgr d'Hermopolis et de M. Trébuquet annonçait assez au jeune prince que l'espérance de conserver le baron et MM. Déplace et Druilhet était à peu près évanouie. Il en fut très affecté et pleura beaucoup, après que Mgr d'Hermopolis fut parti. Le soir, il le trouva chez le Roi avec M. d'Hautpoul. A cette vue, d'un air sombre et sans leur dire un mot, il se relira dans un coin du salon, les yeux rouges de larmes et le cœur très gros. La Dauphine se lève, s'approche et veut le consoler. — « Laissez-moi, lui dit-il, le cœur me crève « de douleur » ; et s'élançant dans la pièce voisine, il versa un torrent de larmes. Le baron le suit, le mène dans sa chambre et lui donne les plus tendres consolations. Le prince pleurait toujours et M. Gauchy, témoin de cette scène touchante, ne put la raconter, sans être lui-même profondément ému ^ »
Enfin le 1" novembre, fête de la Toussaint, le baron de Damas remit son élève aux mains du général d'Hautpoul, et le surlendemain il le quittait pour ne plus le revoir de vingt ans. On peut bien dire qu'il ne fut remplacé ni dans l'attachement du jeune prince ni dans la confiance affectueuse du vieux roi. Quelques semaines plus tard, le duc
1 . Op. cit., p. 624. Le baron Cauchy avait été appelé à Prague pour enseigner les mathématiques au duc de Bordeaux. Voir aux Pièces justificatives, N* Vil, sa déclaration lors de son entrée en fonctions.