CHAPITRE III
A l'autre extrémité du pays, Saint-Acheul entrait dans une phase nouvelle d'une existence vouée à de perpétuelles métamorphoses. Après avoir abrité pendant quatorze ans une nombreuse etbruyante jeunesse de collège, la vieille abbaye était devenue maison d'étude pour les scolastiques théologiens de la Compagnie. Eux partis à la suite des événements de Juillet, elle était demeurée sans habitants ; les quelques Jésuites, qui n'avaient pas pris le chemin de l'exil, n'y eussent pas été en sûreté. Ils se dispersèrent dans la ville et le diocèse d'Amiens, où leur zèle ne manqua pas d'emploi; mais deux ans ne s'étaient pas écoulés, quand un visiteur inattendu leur permit de l'exercer dans leur propre maison. Le choléra, qui allait pendant quelques années faire le tour de l'Europe, éclata tout d'un coup en plein carnaval à Paris et dans le Nord de la France. (1832.) La Picardie fut particulièrement éprouvée. Les établissements hospitaliers d'Amiens se trouvant insuffisants, le Père Guidée, Supérieur des Jésuites, mit les bâtiments de Saint-Acheul à la disposition de la municipalité. On y installa une ambulance pour les militaires atteints du fléau. Les malades y affluèrent pendant six mois entiers ; les Jésuites, le Supérieur en tête, leur prodiguèrent les soins du corps et de Tânie ; le nombre de ceux qui succombèrent fut relativement peu considérable; et quant à ceux qui revinrent à la santé, le séjour de Saint-Acheul fut pour la plupart "l'occasion de mettre ordre à leur conscience et de revenir à la pratique de devoirs longtemps oubliés.
Le Père Jean-François Barthès avait été d'abord donné comme auxiliaire au curé de Moislains, gros bourg à peu de distance de Péronne. Il lui avait même succédé dans la charge pastorale depuis quelques semaines, quand le choléra commença à sévir sur cette population avec une
violence inouïe. Les gens de Moislains ne se distinguaient pas par leur ferveur religieuse, et ils avaient fait au Jésuite un accueil assez froid. Ce fut pour lui un motif de plus de se dépenser sans compter au service de ses ouailles. Son dévouement fit dans le pays une impression dont on retrouve la trace dans les journaux du temps. « On l'a vu, écrivait un témoin oculaire, passer les nuits entières près des malades, préparer leurs bains, les changer de linge..., pendant que les parents s'enfuyaient effrayés^ » « Sur 1800 habitants, lisait-on dans la Gazette de Picardie^ il y eut 600 malades; le vénérable prêtre n'a manqué à aucun. Des préventions l'avaient accueilli dans la commune; mais les esprits les plus mal disposés ont bientôt cédé en présence de la charité de l'homme apostolique, que les habitants d'une voix unanime appellent le Sauveur de Moislains. » (13 Septembre 1832.) Le Gouvernement, déférantau vœu de la ])opulation, s'apprêtait à décorer le prêtre qui avait donné un si bel exemple de vaillance. Le Jésuite, persuadé qu'il n'avait fait que son devoir, déclina cet honneur ; il ne put toutefois refuser la médaille gravée à son nom qui lui fut remise par l'administration départementale. Mais il trouva une récompense meilleure dans la libéralité de quelques âmes généreuses, qui lui permit d'élever un modeste hôpital et un presbytère qu'il eut la consolation de laisser comme souvenir de ses trois ans de séjour dans la paroisse de Moislains.
L'épidémie ayant cessé à l'automne de 1832, l'ambulance de Saint-Acheul fut évacuée; dès lors les Jésuites auraient pu reprendre possession de leur demeure et y vivre en paix; le fléau n'avait pas peu contribué à calmer les passions. Ce ne fut pourtant que sur la fin de l'année suivante que la communauté y fut reconstituée de façon régulière. Le Père Renault poursuivait la tâche qu'il s'était assignée à son entrée en charge. Il s'était adjoint