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DOCTRINES ET PRINCIPAUX ÉCRIVAINS

Préambule : LE RATIO STUDIORUM

121. — Le Ratio Studiorum, « Plan des études », est le code des règles communes aux établissements enseignants de la Compagnie. Il a été rédigé d’abord sous forme provisoire, en 1584- 1585; puis examiné, remanié à plusieurs reprises, enfin mis à l’essai dans les provinces. Après quoi, le P. Aquaviva, en 1599, promulgua le texte qui, avec quelques modifications, est resté en usage jusqu’à nos jours.

Il comprend les méthodes d’enseignement pour toutes les disciplines, depuis la grammairejusqu’à la théologie inclusivement. Les directions les plus générales sont contenues dans les Règles du Provincial, du Recteur et du Préfet des Études , ainsi que dans les Règles communes aux professeurs, soit des cours supérieurs, soit des classes inférieures. Des instructions entrant plus dans les détails constituent les Règles particulières pour les professeurs de chaque classe.

Ce Ratio est le premier ouvrage offrant un programme, presque complet, d’études propres à

former les jeunes chrétiens, qu’ils soient appelés aux carrières du monde ou au service de l’Eglise, et un programme comprenant une direction méthodique et précise pour enseigner toutes les matières qu’il renferme. Cependant, quant aux idées fondamentales, le plan existait déjà dans la quatrième partie des Constitutions de S. Ignace. Et la plupart de ses prescriptions pratiques représentent ce qui se faisait depuis longtemps dans tous les grands collèges de la Compagnie. Nous avons vu que cette pratique, à l’origine, procède surtout du modus Parisiensis; elle a aussi beaucoup profité de l’expérience de près d’un demisiècle ; puis les rédacteurs du Ratio n’ont pas dédaigné de lui chercher encore des perfectionnements dans les coutumes des écoles étrangères, y compris les protestantes.

On a jugé inutile de faire une place dans le Ratio à l’enseignement primaire. La Compagnie ne le donne pas habituellement, non qu’elle le juge au-dessous de sa dignité : car, comme dit son Fondateur, « d’apprendre aux ignorants à lire et à écrire serait une œuvre de charité, si la Compagnie avait assez de sujets pour suffire à tout ; mais à cause de la pénurie de personnel, nous n’enseignons pas cela d’ordinaire » ( Constit ., p. 4, c. 12, Decl. C). Pourtant les Jésuites n’ont pas laissé de s’intéresser beaucoup à l’éducation populaire : nous n’en citerons pour preuve, outre les écoles qu’ils ont ouvertes aux indigènes dans toutes leurs missions, que les écoles dominicales, fondées par eux ou sous leur inspiration, avant la fin du xvie siècle. Dès 1563, à Trêves et à Mayence, tous les dimanches, ils apprenaient à lire et à écrire aux pauvres et aux ouvriers, avant de les inviter au catéchisme. A la même époque ou peu après, ils

le mouvement scientifique

organisaient, en Belgique et dans le nord de la France, des écoles dominicales de catéchisme et d’instruction professionnelle pour garçons et filles : celles de Valenciennes et d’Anvers furent longtemps célèbres. Ajoutons que les instances des parents ont obligé en plus d’un collège, notamment en Espagne, d’ajouter des cours préparatoires, qui étaient de véritables écoles primaires.

Le collège complet, dont le Ratio expose les règles, embrasse les trois ordres de sciences : humanités, philosophie et théologie. Ces trois ordres y sont hiérarchisés, de telle sorte que la théologie seule,* à proprement parler, est enseignée pour elle-même, parce qu’elle sert directement le but commun des études et de toutes les œuvres de la Compagnie, qui est d’aider le prochain à connaître et à aimer Dieu et faire ainsi son salut. Les autres disciplines ne sont enseignées que parce qu’elles « préparent et forment les esprits pour la théologie » ( ingénia disponunt ad thcologiam. Constit. 4, 12, 3), et qu’elles sont utiles ou même nécessaires pour la parfaite connaissance et l’emploi de cette science suprême. Cette vue de la hiérarchie et de la subordination des sciences domine la législation de l’enseignement dans la Compagnie, mais ne la conduit pas à mêler ou confondre leurs méthodes et leurs procédés.

Par le fait, la plupart des collèges de l’ancienne Compagnie, surtout dans les villes importantes, ontdonnél’enseignementcomplet,aumoinsjusqu’à la philosophie inclusivement. D’autres encore l’auraient donné même avec la théologie, sans les oppositions jalouses des universités séculières. Le plus grand nombre toutefois, établi dans les

localités secondaires, dut naturellement se limiter aux humanités, en les couronnant d’ordinaire par une philosophie plus ou moins complète.

Nous ne pouvons analyser en détail les Règles que le Ratio donne successivement pour tous les cours supérieurs et inférieurs, suivant l’ordre de dignité; mais nous essaierons d’en indiquer au moins l’esprit etles principes généraux.

Commençons par la base. Les Humanités , que le Ratio appelle encore les « études inférieures», ont pour objet l’étude des langues et des plus beaux modèles de style. Elles doivent amener les élèves à posséder ces langues et à imiter ces modèles le plus parfaitement possible. Mais en même temps elles servent à former leur intelligence et, par l’exercice en des matières faciles, S la rendent peu à peu capable de travailler avec j profit sur l’objet plus ardu des études supérieures, philosophie, sciences naturelles et théologie.

Nous devons insister sur le second but, parce qu’on a souvent accusé la Compagnie, dans son enseignement des humanités, de ne s’occuper que de la forme et de ne viser qu’à faire de beaux parleurs, et encore en latin. Pour montrer combien plus haut était le rôle assigné aux humanités par les Jésuites, dès la première organisation de leur enseignement, et ce qu’ils en attendaient pour l’éducation même de l’intelligence des enfants, nous aimerions à citer en entier la belle lettre écrite au nom de saint Ignace par son secrétaire, le P. Polanco, le 21 mai 1547. Nous en extrayons du moins quelques lignes caractéristiques :

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La lettre répond à des scrupules manifestés par le Père Lainez. Le célèbre théologien du concile de Trente redoutait pour les jeunes gens les études d’humanités, qui, poussées un peu loin, lui semblaient produire le dégoût de ce qui n’est pas élégance de langage, et l’aversion pour les études austères et plus difficiles, telles que la philosophie et la théologie scolastique. Polanco admet que l’excès dans Létude des humanités aurait des inconvénients; mais on peut s’en tenir à une mesure suffisante, qui n’apportera que des avantages. Le premier est formulé par lui en ces ternies : « De même qu’il faut se mettre peu à peu aux travaux du corps, en s’exerçant dans les moins pénibles jusqu’à ce qu’on ait pris l’habitude de travailler, de même, avant d’entreprendre des études qui requièrent un grand travail de l’esprit, comme sont les arts (la philosophie et les sciences) et la théologie scolastique, il est nécessaire que l’intelligence s’accoutume à travailler, et cela en des matières ni très difficiles, ni trop sèches : telles les humanités, qui sont plus à la portée des intelligences non exercées ni robustes; elles les ouvrent et les rendent capables de s’appliquera des choses plus sérieuses. — D’ailleurs (ceci est le 7e avantage) le talent et les forces de l’esprit trouvent déjà un bon emploi dans les exercices de rhétorique (concertations), ainsi que dans les travaux d’invention personnelle, soit vers, soit discours et lettres.

Les humanités que la Compagnie enseigne suivant le Ratio, sont les traditionnelles humanités classiques; elles ont pour objet d’étude principal les langues et les chefs-d’œuvre littéraires de la Grèce et de Rome. On a tout dit pour et contre ces humanités; mais les hommes les plus compétents de tout bord sont décidément en leur faveur. Pour elles militent, en effet, la tradition et la nécessité de connaître, avec la langue-mère de toutes les

langues romanes, deux littératures et deux civilisations dont l’influence a été si considérable sur la littérature et la civilisation de tous les peuples chrétiens. Il faut ajouter les avantages qu’offre l’étude grammaticale et littéraire des idiomes classiques, pour éveiller et former l’intelligence des enfants : ce qui est, nous venons de le voir, uu des buts, etnon le moins important, des humanités. En particulier, ;le latin, à ce point de vue, est éducateur, comme ne saurait l’être aucune langue moderne. Les difficultés qu’il présente au débutant, sont juste assez sensibles pour stimuler par l’effort, sans la rebuter, l’activité de la jeune intelligence; et celle-ci trouve ensuite une satisfaction, qui l’encourage et la tient en haleine, dans la simplicité des formes grammaticales, la netteté des règles de syntaxe et la « logique immanente» de la construction latine.

On reproche au Ratio de faire négliger la langue maternelle : ne va-t-il pas jusqu’à interdire l’usage, dans les classes, de toute autre langue que le latin, dès que les élèves sont en état de le comprendre quelque peu? En réalité, la langue maternelle n’est pas sacrifiée, elle gagne même, à cette méthode, beaucoup plus qu’il ne paraît au regard superficiel. Elle n’est pas exclue de fait ; car la prélection ou explication des auteurs latins ou grecs, qui se fait à toutes les classes, doit se terminer habituellement par une traduction préparée avec très grand soin du texte commenté en langue vulgaire. Au cours de la prélection même, les professeurs, spécialement en Humanités (Seconde) et Rhétorique, sont invités à chercher aux belles locutions et aux textes classiques des parallèles intéressants dans la langue maternelle. Enfin les exercices prescrits aux élèves consistent

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pour une grande partie en traductions, soit thèmes, soit versions, et les obligent ainsi constamment à réfléchir sur leur propre langue, à en creuser les propriétés, pour la faire répondre correctement et fidèlement au latin et au grec. Les connaisseurs affirment que ce travail de comparaison entre deux langues est le meilleur moyen d’apprendre à fond l’une et l’autre.

Il est vrai que les prescriptions du Ratio sur l’usage du latin peuvent paraître aujourd’hui un peu absolues : aussi ne s’expliquent-elles entièrement que par les exigences du temps où elles ont paru. Il faut se rappeler qu’au xvie siècle, le latin n’était pas seulement la langue de l’Eglise et des savants, c’était encore comme la langue universelle des classes instruites ; et donc elle formait la base nécessaire de toute éducation libérale. Le protestantisme n’y changea rien pendant assez longtemps. Mais jamais les Jésuites ne suivirent les Humanistes dans leur mépris pour le parler du peuple : en effet, comment auraient-ils pu remplir leur mission principale à l’égard des âmes ? D’ailleurs S. Ignace, dans ses Constitutions et dans des lettres spéciales, leur a inculqué le devoir de « bien apprendre la langue vulgaire ».

Nous montrerons plus loin que les écrivains , Jésuites ont leur part honorable dans la renaissance des littératures nationales. Le mouvement qui s’est produit au xvn® siècle, surtout dans les nations romanes, en faveur de leurs idiomes propres n’a guère été combattu par des Jésuites que , dans ses excès. Ainsi ils ont maintenu, et avec raison, contre les fameuses Méthodes Françaises de Port-Royal l’enseignement du latin par le latin. i Mais ils ont donné davantage dans les classes inférieures à l’enseignement direct de la langue

vulgaire. C'est naturellement dans cette vue que dès le milieu du xvue siècle, ils ont publié leurs grammaires et d'autres livres élémentaires pour l’étude des langues nationales. Les commentateurs officiellement autorisés du Ratio , Sacchini (1625) et Jouvancy (1705), ont déjà beaucoup accentué l’interprétation favorable à cette étude : tout ceia néanmoins sans rien diminuer de l’importance du grec et du latin.

Dans 1’enseignement des Humanités, la Compagnie de Jésus s’est approprié les progrès réalisés par la Renaissance.

De là, d’abord, la division du cours de grammaire en trois degrés, que les élèves régulièrement parcourent en trois ou quatre années. Dans cette échelle, les préceptes théoriques sont gradués, aussi bien que les textes classiques, qui les montrent appliqués, et les exercices pratiques, qui habituent à parler et à écrire suivant les règles et les modèles. Les règles grammaticales doivent être soigneusement assimilées et imprimées dans les mémoires; mais la tâche principale du professeur consistera dans la prélection ou l’explication des auteurs. Celle-ci devra intéresser les jeunes esprits, puis provoquer et diriger leur travail personnel. Ce travail se fera dans des exercices fréquents et variés, depuis la simple répétition des leçons entendues, jusqu’à la composition et à la concertation. Dans l’un, l’élève s'efforce de rendre, conformément aux préceptes appris et aux exemples des auteurs lus, des pensées, soit suggérées, soit librement conçues. Dans l’autre, l’intérêt pour les .élèves est doublé par l’émulation; car ils s’interrogent et se répondent entre eux, se corrigent au besoin réciproquement, et cela tantôt sur une matière convenue et toute

le mouvement scientifique

“ préparée d’avance, tantôt même sur des difficultés b non prévues, que fera surgir spontanément l’in- 1 telligence des jeunes émules.

5 Cette activité de l’esprit est partout recom-

! mandée par le Ratio , qui répète : ingenium exco latur, excitetur ingenium ; il la provoque dès les classes de grammaire, il y pousse surtout dans les cours d’Humanités et de Rhétorique. La fonction des professeurs est ici d’initier les élèves aux secrets de la perfection du langage et aux procédés de composition des maîtres incomparables du style et de l’éloquence humaines. Plus les jeunes humanistes et rhétoriciens auront pénétré ces secrets et ces procédés, plus ils seront capables de se les approprier, et ainsi l’imitation à laquelle ils doivent viser dans tous leurs travaux de classe sollicite l’exercice de toutes leurs facultés et surtout de leur intelligence.

L’exposé des principes du Ratio , pour l’enseignement de la Philosophie, de la Théologie et des sciences connexes, aura sa place en tête des développements qui vont suivre sur l’histoire des doctrines dans la Compagnie. Il nous reste à ajouter quelques lignes concernant les professeurs.

Les meilleures méthodes ne donnent des résultats qu’en proportion du zèle et de la capacité de ceux qui ont à les appliquer. C’est à son Ratio, si sagement conçu et si pratique, mais encore plus à ses professeurs, que la Compagnie de Jésus est redevable de la faveur dont ses collèges ont joui dans tout l’univers catholique. Aussi bien a-t-elle toujours eu à cœur de ne placer dans toutes ses chaires, les plus humbles comme les plus honorées, que des hommes suffisamment préparés.

La première préparation, la plus efficace, n’est

Brucker.-- La Compagnie de Jésus. 29

autre que la formation que reçoit tout Jésuite c avant de remplir un emploi quelconque dans v son Ordre. Durant les deux années de novi- ti ciat, sans songer à autre chose que son avance- p ment spirituel, le futur régent prend les qualités ci dont il aura le plus besoin dans l’enseignement, le Par l’habitude de se vaincre et de soumettre tous 21 les mouvements de son cœur à la raison, il 3 acquiert la possession de soi, nécessaire même ï pour conduire le petit monde d’une classe. En ; méditant sa vocation, il s’enflamme d’ardents désirs de sauver les âmes rachetées par le sang de Jésus-Christ; et aux âmes des enfants, si précieuses devant Dieu, il donnera avec joie les prémices de son zèle. Ces dispositions qu’il emporte du. noviciat, il les entretiendra, les fortifiera i constamment par ses méditations journalières, If par tout le progrès de sa vie religieuse. Ainsi, de son éducation, le professeur Jésuite reçoit l’amour de ses pénibles fonctions et devient capable de i s’y livrer avec un dévouement désintéressé absolu.

Et de là un type d’une réelle nouveauté au i xvi8 siècle, en face des pédagogues mercenaires, pour qui l’enseignement n’était que le gagne-pain, ou le degré menant à une situation plus aisée et plus lucrative.

Outre cette préparation fondamentale, qui n’a 1 pas manqué même aux plus jeunes de ses professeurs, la Compagnie de Jésus ne néglige pas de procurer à tous une formation pédagogique spéciale. Le Ratio inculque aux Provinciaux et aux Recteurs toute une série de prescriptions, et j déjà édictées antérieurement dans cette vue par les Congrégations générales et les Supérieurs généraux: création de séminaires (juvénats) pour préparer les jeunes Jésuites à l'enseignement;

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roil conférences et cours pédagogiques, qu’ils dek vront suivre pendant quelque temps avant d’enwi trer en fonctions ; visite fréquente des classes nus par les Recteurs et les Préfets des études, pour lit contrôler et corriger au besoin la façon dont ner les élèves sont enseignés et tenus. D’excellents toi manuels pédagogiques ne leur manquent pas » non plus : Perpinian, Possevin, Sacchini, Bonikrfacio, Jouvancy, Wagner et d’autres complètent ü pour eux le Ratio en leur apprenant comment, daf ce qu’il ordonne, on arrive à l’exécuter.

pi Nous n’avons parlé de l’enseignement qu’au spt point de vue de l'instruction : le Ratio et les pédaipon gogues de la Compagnie se préoccupent encore t plus de Y éducation morale et chrétienne de ierti l’enfant ; car c’est là le but principal proposé au isi, dévouement de ses professeurs. Inutile ici d’in- .iiE sister sur les moyens qu’on leur indique pour le iie : procurer : avant tout, solide instruction religieuse, k donnée à son heure dans chaque classe, au moins té ! une fois la semaine; leçons de vertu, mêlées à prolaifl posaux prélections et aux conversations ; encoura- .pc gement à la confession fréquente ; industries en aéi: rapport avec le caractère des enfants pour les attirer à la piété, spécialement envers la sainte ni: Vierge; enfin, discipline exacte, mais obtenue par s p' l’amour plus que par la crainte. Dans tout cela, repe maître Jésuite tâchera de faire siens et de ip suivre les sentiments du Cœur de celui qui disait :

<u! Laissez venir à moi les petits enfants.

LA. COMPAGNIE DK JESUS

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