IL — MISSIONS CHEZ LES INFIDÈLES
Le généralat du Père Aquaviva, qui fut l’épo- ! que du plus rapide accroissement de la Compagnie en Europe, donna aussi une grande impulsion aux missions dans toutes les parties du monde. Et le mouvement se continua sans faiblir sous le Père Vitelleschi.
Asie. — • Indes
85. Le P. Valignani, Visiteur. — Les missions fondées par saint François Xavier avaient reçu du Père Everard Mercurian un Visiteur, que le Père Aquaviva maintint et à qui elles sont redevables plus qu’à aucun autre, l’Apôtre des Indes mis à part, Alexandre Valignani, né d’une noble famille de Chieti, dans le royaume de Naples, en 1539, et reçu dans la Compagnie à Rome en 1565, n’avait que trente-cinq ans, lorsque le Père Général, au lieu d’un poste obscur de missionnaire qu’il avait plus d’une fois sollicité, lui confia, avec de larges pouvoirs, la charge d’inspecter tous les établissements de l’Ordre dans l’extrême Asie. Il s’embarqua le 23 mars 1574, à Lisbonne, emmenant 41 compagnons, dont 32 désignés par le Père Mercurian, les autres recrutés par le
Visiteur lui-même, en Espagne et en Portugal il débarqua avec eux à Goa le 6 septembre 1574 Après trois années consacrées à parcourir les missions de l’Inde propre, le Père Valignani fit sa première visite du Japon de 1578 à 1582. Ensuite, par ordre du Père Aquaviva, il gouverna directement comme provincial les mêmes missions pendant plusieurs années; nommé derechef Visiteur, pour le Japon et la Chine seulement, il retourna deux fois au Japon et organisa la nouvelle mission de Chine. Enfin jusqu’à sa mort, en 1606, il a déployé, au service des missions d’Extrême-Orient, un zèle ardent et inlassable, mais que dirigeait une merveilleuse prudence : il mérita d’être appelé leur second fondateur, après saint François-Xavier.
Inde péninsulaire. — L’œuvre d’évangélisation commencée dans Y Inde, par son « nouvel Apôtre » n’avait point dépéri entre les mains de ses successeurs ; cependant elle reçut en quelque sorte une vie nouvelle, par l’accroissement d’esprit apostolique que le Père Valignani sut communiquer aux missionnaires anciens, autant que parle renfort de collaborateurs nombreux et choisis. La liberté, et par suite le progrès de l’apostolat, dépendait beaucoup de la bienveillance des potentats grands et petits, qui alors se partageaient l’Inde: le Père Visiteur, qui en alla voir plusieurs, les gagnait par sa personnalité à la fois sympathique et imposante; chez lui en effet un tact parfait s’unissait à une physionomie comme princière, que parait un reflet de la sainteté intérieure.
La mission parmi les « chrétiens de Saint- Thomas », fut une de celles qui profitèrent le plus de la visite du Père Valignani. Les chrétiens
MISSIONS d’àSIE
ainsi appelés, parce qu'ils se disaient descendus des néophytes faits par l’apôtre saint Thomas, étaient alors environ 150.000, et vivaient en groupes plus ou moins compacts au milieu des païens, surtout aux environs de Gochin, sur la côte de Malabar, dans le sud-ouest de l’Inde. On les trouvait aussi, quoique moins nombreux, à l’est, sur la côte de Coromandel, près de Meliapour, où était vénéré le tombeau de l’apôtre. On sait que le voyait. geur Cosmas Indicopleustès atteste, au moins pour la première moitié du vT siècle, l’existence i> de chrétiens dans l’Inde, notamment dans la région de « Malé, où croît le poivre », et qui est sans ; doute le Malabar. Des prêtres venus de la Syrie ou de la Perse, apportèrent en ce pays la liturgie a; syriaque de l’Eglise syro-perse; mais ils apportèrent aussi le nestorianisme. Le patriarche nestorien de Babylone (Bagdad) envoyait à ces chrétiens de l’Inde des évêques nestoriens comme lui. Vers 1577, il y en avait un nommé Abraham, qui U r résidait à Angamale, près de Cochin, avec le titre d’archevêque; une centaine de prêtres compo- K saient son clergé. Pour s’assurer la protection K des Portugais, le prélat s’était plus ou moins sinp, cèrement soumis à l’autorité du Pontife romain, jjj Le Père Valignani obtint de lui par écrit la peri, mission pour les Jésuites de s’établir au milieu eC|, de ses ouailles, et aussitôt il fit ouvrir à Vay- I picota un petit collège, destiné à être comme un séminaire d’enfants du pays, où on enseigna I non seulement le latin, mais encore le syriaque,
?! langue liturgique de la chrétienté. Le premier but de cette nouvelle mission était de ramener à la pureté de la foi catholique une population ; si digne d’intérêt pour sa longue fidélité au Christ. Déplus, les qualités naturelles de caractère
et d’intelligence qu’on remarquait chez elle avec la solidité de son christianisme, faisaient concevoir l’espérance d’y former de bons prêtres indigènes pour l’Inde entière.
Les chrétiens de Saint-Thomas firent bon accueil aux deux Pères que leur envoya Valignani, et dont l’un était originaire de leur pays. Ils étudièrent surtout avec ardeur le catéchisme, que les missionnaires leur offrirent imprimé en caractères malabares. C’était le premier livre imprimé dans l’Inde (1577) : les types en avaient été dessinés et fondus par un Frère coadjuteur de la Compagnie, Jean Gonçalve, Espagnol. Ces chrétiens avaient grand besoin d’instruction religieuse; leurs prêtres eux-mêmes étaient fort ignorants. Cependant la peine que prenaient les Jésuites pour extirper de leurs esprits les erreurs de Nestorius, n’agréait pas à tous, et l’archevêque lui-même démentait par des instructions secrètes ses protestations publiques d’obéissance au Saint-Siège de Rome. Il fit néanmoins une fin catholique, en recommandant aux siens de continuer à écouter les Pères, parce qu’ils prêchaient la vraie foi des Apôtres: mais il laissait l’autorité intérimaire à un archi diacre, entêté nestorien, qui ne tarda pas à interdire les églises aux Jésuites et aux prêtres latins, Mais alors intervint l’archevêque de Goa, Alexis de Menezes. Chargé par le pape Clément VIH. dès 1590, d'empêcher à tout prix que le siège vacant ne fût occupé par un envoyé du patriarcat de Babylone, il se rendit personnellement, et non sans risque, au milieu des chrétiens de Saint- Thomas. Après avoir désarmé les défiances par sa douceur et sa prudence, il persuada aux prêtres de se réunir en synode, sous sa présidence, à Diamper, en 1599. Dans cette assemblée, tous
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firent sous serment profession solennelle de foi catholique et romaine; puis ils acceptèrent, après discussion, les corrections que réclamaient, pour être parfaitement orthodoxes, les livres dont ils se servaient dans la liturgie et l’administration des sacrements. Gomme complément de ses heureuses opérations, où il avait été bien secondé par les Jésuites dont il se faisait accompagner, Menezes demanda au pape de nommer évêque le Père François Roz, missionnaire jésuite. Les chrétiens eux-mêmes le désiraient : sa manière de traiter avec eux pour les instruire, le leur avait rendu sympathique; et non seulement il parlait l’idiome vulgaire du Malabar, mais encore il connaissait le chaldaïque et le syriaque. La résistance du Père Roz, opposant l’Institut de la Compagnie, dut céder au Souverain Pontife, qui lui ordonna d’accepter l’épiscopat : c’était du reste un épiscopat de mission, où il y avait à récolter moins d’honneurs que de travaux et de fatigues. Consacré à Goa en 1601, le Père Roz fut autorisé par Paul Y, en 1608, à transférer sa résidence d’Angamale à Cranganore et à porter dorénavant le titre d’archevêque de Cranganore. Il remplit pendant vingt-trois ans, jusqu’à sa mort (1624), tous les devoirs d’un bon pasteur avec l’aide des Jésuites, demeurés ses confrères. Nous verrons comment il appuya l’heureuse initiative du Père de Nobili.
86. Mission du Mogol. — Les Portugais ont appelé Mogol ou Mogor, non seulement un empereur, mais l’empire même fondé dans le nord de l’Inde au commencement du xvie siècle, par le conquérant mogol Baber, et qui, sous la domination de son petit-fils, Akbar le Grand (1556-1605),
embrassait toute la moitié septentrionale de la péninsule. Une mission du Mogol ou du Jf<?gorfut entreprise en 1580, pour répondre au désirexprimé par cet empereur, de recevoir à sa cour des Jésuites, afin d’être instruit par eux dans la religion chrétienne. Les trois premiers Pères qu’on lui envoya de Goa, et dont le chef était le futur martyr Rodolphe Aquaviva, jugèrent après trois années qu’ils perdaient leur temps, et se firent rappeler. Deux autres, qui, sur la demande réitérée d’Akbar, allèrent le trouver à Lahore en 1591, restèrent encore moins de temps. Cependant l’empereur continuant ses instances en 1594, on lui donna le Père Jérôme Xavier, neveu de saint François Xavier, avec le Père Emmanuel Pinheiro et le Frère Benoît Goes. Akbar traita toujours ces missionnaires avec la plus grande faveur, ne voulant pas se séparer d’eux, même dans ses voyages et ses expéditions militaires, les interrogeant fréquemment sur les dogmes et les pratiques de la religion chrétienne. Il fut assez instruit et convaincu par leurs réponses, pour prendre en mépris le mahométisme, dans lequel il avait été élevé, aussi bien que les cultes idolâtriques de l'Inde, 11 se plaisait à témoigner son respect pour les images du Sauveur, de sa Mère et des Saints chrétiens. Arrivé presque à la porte de la véritable Église, il ne sut jamais néanmoins se décider à y entrer. Il objectait la difficulté d’admettre la Trinité et l’Incarnation; il aurait voulu n’être pas obligé de croire, mais comprendre ces mystères, En réalité, il semble avoir reculé devant l’humilité que Jésus-Christ demande aux siens. Le puissant empereur ne se résignait pas à n’être qu'un des disciples du Crucifié. Il voulut se faire luimême fondateur et chef d’une nouvelle religion,
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: qu’il s’efforça de construire avec des éléments ï choisis dans les diverses religions qu’il connaissait. Peut-être songeait-il à réclamer pour luitn|: même un culte divin : une secte hindoue l’avait U déjà fait son dieu. Sa mort presque subite, en U;; 1605, détruisit l’espoir qu’on avait pu nourrir jju quelque temps de voir un Constantin dans l’Inde, jp Le salut que l’empereur Akbar a négligé de |j s’assurer, beaucoup de ses sujets l’auront dù à sa r{î, bienveillance pour les missionnaires. Ceux-ci eu- ;1p rent toute liberté de prêcher l’Évangile; en 1600, ^ il la leur garantit par un édit, où, à leur requête et malgré l’opposition de ses ministres euxejr mêmes, il fit insérer une permission générale s jp d’embrasser le christianisme.il protégea, et lesmise„ sionnaires etleurs convertis, contre la rage de leurs ennemis acharnés, les mahométans. En 1602, fut eMj élevée la première église chrétienne à Agra, une des capitales de Pempire, et ce fut là désormais •jjj le centre de la mission du Mogol, qui compta plum sieurs autres postes et que la Compagnie main- ^ tiendra jusqu’à sa suppression.
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jp 87. Nouvelles missions. — L’exemple du grand
Akbar ne fut pas sans influence sur d’autres ' princes en dehors de sa domination, qui autoril ^ sèrent ou même invitèrent les Jésuites à s’établir “ dans leurs n.tats. Avant la fin du xvi9 siècle, des [ collèges ou des résidences existaient dans toutes n eJ; les villes importantes du littoral de l’Inde, tant à ■J. l’est qu’à l’ouest, et l’intérieur même du pays était 111 fortement entamé : après la mission du Mogol, s L en plein milieu de l’Indoustan, nous verrons tout à ejr8' 'l’heure se fonder dans le sud la grande mission du 5 Jl Maduré. Déjà d’ailleurs l’action des missionnaires er - débordait l’Inde* proprement dite : en l’année 1598
Brucker. — La Compagnie de Jésus.
furent commencées en même temps la mission du Bengale et celle de Pégu dans la péninsule birmanique, chacune avec deux missionnaires qui recevront bientôt du renfort. On se préparait aussi à passer plus loin, dans l’Indo-Chine, au Siam, au Cambodge, au Laos. Observons que ces missions prenaient pied d’abord dans des localités où étaient établis des Portugais, soit comme maîtres du territoire, soit seulement en qualité de commerçants. Les missionnaires commençaient par donner les secours nécessaires aux Européens; mais bientôt ils rayonnaient au delà; dès les débuts ils enregistrent des conversions d’infidèles.
A la fin de l’année 1599, le Père Nicolas Pimenta, qui gouvernait alors toutes les missions de l’Inde, y comptait 169 églises et évaluait le nombre des chrétiens, dont les Pères de la Compagnie avaient le soin, à plus de 270.000. Quoique bien > faible enregard de l’immense population de l’Inde, ce chiffre n’en représente pas moins une récom- il pense consolante pour un demi-siècle de travaux. ■' En 1610, la province de Y Inde orientale , vraiment trop vaste pour un Supérieur, fut divisée : les deux provinces qui en sortirent furent appelées provin i ces de Goa et de Malabar, et se partagèrent à peu i près l’Inde par moitié : Goa prenait le nord, et en outre les missions d’Éthiopie et de l’Afrique sud australe; Malabar, le sud avec les missionsdu te Bengale et de Pégu. )
Les missionnaires achetaient volontiers de leur sang le succès de leur apostolat. Ainsi firent les ;e cinq, tués ensemble par les infidèles de Pile de :: Salsette, le 15 juillet 1583. Le premier immole était le Supérieur, le Père Rodolphe Aquaviva, rc qui avait conduit la première mission au Mogol; sé neveu du Père Général, il n’avait que trente-trois ti
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ans, dont il avait passé la moitié dans la Compai gnie de Jésus. Les autres étaient les Pères Alphonse Pacheco, espagnol, Antoine Francisco, ». portugais, Pierre Berna, italien, et le Frère Fran- « çois Aranha, portugais, simple coadjuteur tempoi rel, quoique neveu d’un archevêque de Goa. Ces i cinq martyrs ont été béatifiés par Léon XIII, le t 2 avril 1893. La terre arrosée de leur sang, et qui et: jusque-là s’était montrée rebelle à la culture dirham tienne, devint aussitôt fertile : dès l’année 1584, il on y voyait le baptême conféré à 1.500 païens; en et 1589, il y eut 3.800 baptisés dans l’île de Salsette.
à 88. Maduré (1606-1656). — Des hommes héroïli ques, pour porter l’Évangile dans des milieux Dij longtemps impénétrables, se sont soumis à un t] genre de vie qui ne paraît guère moins méritoire le! que le martyre. Tel le Père Robert de Nobili, au et! Maduré. Ce célèbre missionnaire était né à Rome, ilt en 1577, d’une noble famille de Montepulciano, vu; apparentée au cardinal Bellarmin. Entré dans la lei Compagnie de Jésus à dix-neuf ans, il n’avait pas §r tardé à solliciter son envoi aux Indes; il partit de 3nt Lisbonne en 1604, et en 1606 nous le trouvons D faisant son apprentissage de l’apostolat dans l’exil trême sud de l’Inde. Le christianisme, planté dans ssj cette région par saint François Xavier, y était toujours florissant, mais il n’avait guère dépassé j|i le littoral; le vaste intérieur de la péninsule lui lu restait à peu près fermé. Cependant un Jésuite il portugais, Gonçalve Fernandès, résidait depuis M- quatorze ans dans la ville de Maduré, capitale du ^ royaume de même nom, où il avait été admis à jf séjourner pour le soin spirituel de quelques chré- I tiens, venus de la côte de la Pêcherie. Mais dans
tout ce long espace de temps, ce missionnaire quoique vraiment zélé, n’avait pas pu faire une seule conversion parmi les gens du pays. A quoi cela tenait-il?
Le Père de Nobili, en constatant de ses yeux l’insuccès du Père Fernandès, qu’il visita en compagnie de son supérieur, le Père Laerzio, en 1606 se posait aussi la question; mais ayant déjà beaucoup réfléchi sur le sujet, il voyait la réponse et du même coup le remède. Il lui était apparu depuis longtemps avec évidence qu’une profonde aversion pour les missionnaires portugais empêchait les Hindous de l’intérieur, non seulement d’accepter l’Évangile, mais même d’écouter le prédicateur. Quelle était la cause de cette aversion? C’est que, pour tous les Hindous imbus des idées brahmaniques, les Portugais ou les Pranguis, comme ils les appelaient, représentaient une race infâme : d’abord parce qu’ils étaient mangeurs de bœuf et buveurs de vin, deux choses abominables suivant les Brahmes; ensuite, parce qu’ils fréquentaient ouvertement et sans distinction les individus des castes les plus basses, même les parias , que leurs compatriotes de condition plus relevée ne regardent pas autrement que comme de vils animaux. Les missionnaires vivant habituellement au milieu de gensde caste infime, tels que les Paravers de la côte, n’échappaient point, quelle que fût leur vertu, au mépris et à l’aversion que cette manière d’agir provoquait chez tout bon Hindou. Quiconque eût osé entrer en relation avec eux, se fût déshonoré aux yeux de ses concitoyens et se serait vu repoussé par les autres membres de sa caste, voire par sa propre famille. Par le fait, le christianisme partageait l’opprobre pesant sur ses apôtres et "
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; ses néophytes. Si l’on voulait qu’il put atteindre, je ne dis pas les hautes classes, mais même la masse de la population hindoue, en dehors de quelques pêcheurs et de pauvres gens appartenant aux derniers rangs de la société, il fallait nécesi sairement changer la méthode d’évangélisation, r: Tandis qu’il méditait son plan, probablement, le |i, Père de Nobili avait présent à sa pensée l’exemple que venait de donner le Père Mathieu Ricci I en Chine. Comme lui, en tout cas, il chercha la n solution de son problème dans l’application du 3. principe de saint Paul : « Se faire tout à tous , ■uli Juif pour les Juifs, — ici, Hindou pour les Hindous, — afin de les gagner, de les sauver tous » [[{1, (I Cor., ix, 20, 22).
j|! Ayant mûri son courageux dessein, Nobili le çsj soumit à l’archevêque de Cranganore, Mgr Roz, SC1Ï et à son provincial, le P. Laerzio ; tous deux l’aps(l prouvèrent et l’encouragèrent; puis voici comme |w il l’exécuta. Il reparut dans la ville de Maduré, (1 sous l’extérieur d’un saniassi ou pénitent hindou. |(|: Il ne chercha pourtant jamais à passer pour un Jt; indigène ; il profita seulement du fait qu’il n’était ln pas Portugais, ce qui lui permettait de décliner le qualificatif ignominieux de Prangui. Il se présenta f, comme un radja (noble) Romain, qui désirait vivre i ê à Maduré dans les pratiques de la pénitence, la e|( prière et l’étude de la loi divine. Il évita soigneusement de se rencontrer avec le P. Fernandès, et l'r{ alla se loger dans le quartier des Brahmes, sur un terrain que lui concéda un parent du roi. Il jj n’admit à son service que des Brahmes. Du riz, ^ du lait, des herbes et de l’eau, pris une seule fois ^ le jour, firent toute sa nourriture. Une longue robe de toile jaunâtre, recouverte d’une espèce
, de roeliet de même couleur, un voile blanc ou
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rouge sur les épaules, une sorte de turban sur la tête, une semelle de bois fixée sur un support de deux pouces de hauteur et accrochée à chaque pied par une cheville qui passe entre les doigts, formèrent son costume.
Ajoutons qu’il échangea bientôt le titre àeradja contre celui de brahmane ou brahme, qui disait mieux ce qu’il était et ce qu’il voulait. En effet les radjas ou hchatryas , formant la seconde des trois hautes castes de l’Inde, étaient une classe militaire. Les professions intellectuelles étaient quasi le monopole des brahmes. Ceux-ci étaient de temps immémorial en possession de gouverner au spirituel toute la nation et de dicter à tous ce qu’ils devaient croire, adorer ou abhorrer. II faut remarquer néanmoins que les brahmes n’étaient point une caste sacerdotale ; ils n’avaient nullement un droit exclusif de faire les fonctions du culte religieux.
Nobili trouva dans la ville de Maduré plus de dix mille étudiants, distribués en classes de deux cents à trois cents; tous étaient brahmes et entretenus, ainsi que leurs maîtres, à l’aide de riches fonds tions dues aux rois du pays. L’arrivée du saniassi étranger ne resta pas inaperçue et les visiteurs ne tardèrent pas à frapper à sa porte. Il les charma par la perfection avec laquelle il parlait leur langue, le tamoul; puis par les citations de leurs plus fameux écrivains, qu’il semait dans ses dis- j cours ; enfin surtout par les fragments de leurs poésies nationales, qu’il récitait ou mêmechan- 1 tait avec un art consommé. Ayant ainsi prépare ' ses auditeurs à l’écouter volontiers, il passait peu à peu à leur enseigner la religion; s’efforçant avant tout de redresser leurs idées sur les vérités J naturelles, concernant Dieu, l’âme, pour leur
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découvrir ensuite par degrés les dogmes de la foi chrétienne. Il tirait aussi avantage de la connaissance qu’il avait pu acquérir des Védas , c’est-àdire des livres révérés par les Hindous comme sacrés et divins. Nobili est le premier Européen qui ait réussi à se faire communiquer ces livres et qui ait su les lire dans les originaux sanscrits. Pour cela, il s’était mis à l’école d’un savant Brahme, qu'il convertit ensuite, et il profita si bien de ses leçons, grâce à une rare intelligence et à une heureuse mémoire servies par un travail acharné, que les docteurs indigènes étaient stupéfaits de voir un étranger familiarisé avec leur langue sacrée et leur littérature comme l’étaient sans doute bien peu d’entre eux-mêmes. Nobili s’était ainsi rendu capable de trouver dans les Yédas des témoignages, irrécusables pour les Hindous, à l’appui des doctrines qu’il leur annonçait et contre les erreurs qu’il voulait leur faire abandonner.
Par cette méthode, et non moins par le prestige de sa vie pure et austère, le missionnaire eut bientôt dissipé beaucoup de défiances et de préventions; et, avant la fin de l’année 1608, il avait conféré le baptême à plusieurs membres de hautes castes, notamment à de jeunes brahmes aussi distingués par la science que par la noblesse. A tous ses néophytes il faisait un devoir rigoureux de rejeter les pratiques idolâtriques ou superstitieuses, mais il leur permettait de conserver les usages nationaux en tant qu’ils lui paraissaient indifférents, et n’avoir qu’une signification civile ou politique, non religieuse. Ainsi les convertis continuaient, par exemple, à porter le costume distinctif de leur caste; les brahmes en particulier gardaient leur codhumbi (touffe de cheveux au
sommet de la tête) et leur cordon jeté sur l’épaule gauche. Tous restaient fidèles à l’habitude de s’orner le front avec de la poudre de santal, tandis qu’ils s’interdisaient de porter sur la tête des cendres de bouse de vache, qui étaient d’usage non moins général, mais de signification idolâtrique avouée.
Si loin que Nobili poussât le respect des traditions hindoues, ses prédications contre les idoles, qu’il ne ménageait point, devaient irriter leurs dévots fanatiques et leurs prêtres; aussi lui firentils sentir leur colère par toute sorte de vexations/ et de mauvais traitements. Au milieu d’une persécution presque incessante, l'œuvre de l’apôtre avançait néanmoins ; en avril 1609, le troupeau de fidèles autour de lui avait grossi tellement qu’une chapelle ne suffisait plus à le contenir et qu’il dut leur construire une église. En même temps, il obtenait de son supérieur provincial un compagnon pour partager les travaux de son ministère, devenu trop lourd pour un seul homme.
Mais voici que ces heureux résultats furent troublés par une contradiction, venue du côté d’où il devait le moins l’attendre. Le Père Fernandès, toujours confiné dans le soin de ses Paraver9: n’avait pu s’expliquer le succès de Nobili que par d’illicites compromissions. Il se crut obligé de déférer à ses supérieurs ce qui lui apparaissait, dans la conduite de son confrère, comme insincérité coupable (rejet du nom de Prangui ou Portugais), connivence avec l’idolâtrie (permission de porter les insignes de castes), acte de schisme (séparation de ses chrétiens d’avec ceux d’autre caste). Vivement émus par cette dénonciation, le Père Visiteur de l’Inde et le Père Général défendirent au missionnaire saniassi l’emploi de sa
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nouvelle méthode; le cardinal Bellarmin luimême, en 1618, écrivit à son parent une lettre de reproche sur sa manière d’agir téméraire. Cependant Nobili, cité à Cochin et à Goa, pour s’expliquer devant ses confrères et d’autres théologiens, justifia ses procédés de façon à persuader ses adversaires les plus décidés. Ses explications eurent le même succès à Rome, où elles furent d’ailleurs chaudement appuyées par l’archevêcjue de Cranganore et par l’inquisiteur de Goa. En 1614 et 1616, Bellarmin et Aquaviva lui écrivirent de nouveau pour se déclarer pleinement satisfaits.
La difficulté principale portait sur l’observation des coutumes nationales. Nobili montrait, d’une part, combien ce point était important pour le progrès de l’Évangile dans l’Inde; il établissait, d’autre part, que l’idolâtrie n’était pour rien dans les coutumes qu’il permettait à ses néophytes de conserver. Pour les Hindous, ces coutumes faisaient partie du système social et politique reçu des aïeux, et par suite ils y tenaient de toute leur âme, mais ils n’y attachaient aucune idée religieuse. C’est ce que Nobili prouvait par l’interprétation authentique des Hindous eux-mêmes, d’abord à l’aide de nombreux passages des livres sanscrits qui font autorité dans l’Inde; ensuite par le témoignage de 108 des plus savants Brahmes du Maduré : interrogés par lui, tous avaient confirmé par écrit la signification qu’il donnait aux usages en question. 11 ne prétendait pas cependant que nulle superstition ne fût mêlée par les païens à ces usages, par exemple, lorsqu’ils recevaient leur cordon avec certaines cérémonies; mais, faisait-il remarquer, « ces cérémonies superstitieuses touchent au mode et non à la
substance de la pratique dont il s’agit. La même difficulté peut être faite contre le manger, le boire le mariage, etc., car les païens mêlent leurs cérémonies à toutes ces actions. Il suffit de retrancher les cérémonies et c’est ce que font les chrétiens. »
Il ne manquait, pour détruire tous les scrupules, qu’une approbation du Saint-Siège. Le 31 janvier 1623, Grégoire XV, par sa lettre apostolique Romanae Sedis autistes , décidait provisoirement la question en faveur du Père de Nobili. Le codhumbi , le cordon, le santal et les bains étaient permis aux chrétiens de l’Inde, « tant que le Saint-Siège n’aurait pas pourvu autrement». Seulement quelques conditions étaient prescrites (elles avaient déjà été imposées parle missionnaire lui-même), pour éloigner tout mélange de superstition et toute occasion de scandale. En ce qui concerne la séparation des castes, le pape se bornait «à prier et à conjurer instamment les nobles de ne pas témoigner de mépris au bas peuple, spécialement dans les églises, en écoutant à part la parole de Dieu et recevant à part les sacrements». Le Souverain Pontifecomprenait que la séparation des castes, profondément enracinée comme elle l’était dans les idées et les habitudes des Hindous, ne pouvait être brusquement supprimée, même parmi les convertis. De fait, en l’interdisant par un ordre positif, il eût prononcé l’arrêt de mort de la chrétienté naissante du Maduré. L’Église devait agir ici comme elle l’avait fait pour l’esclavage, le servage et d’autres institutions analogues du passé. Elle n’avait jamais attaqué directement ces coutumes invétérées ; mais elle prêchait la douceur, l’humilité, la justice et la charité envers tous,
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l’amour du Sauveur qui a souffert et est mort pour le salut de l’humanité entière : c’est ainsi que l’esclavage, le servage et bien d’autres abus ont été peu à peu éliminés de la société chrétienne.
En s’inspirant de cet exemple dans les concessions à la faiblesse de ses néophytes, Nobili ne négligeait rien pour leur inculquer les sentiments qui conviennent aux vrais chrétiens à l’égard de leurs plus humbles frères. Jusque dans une déclaration solennelle, adressée à ses amis et à ses ennemis, qu’il afficha près de l’entrée de son habitation, en 1609, il insistait sur ce point que « de même que le vrai Dieu est le Seigneur de toutes les castes, sa loi est de toutes les castes », bien qu’elle « n’oblige personne à renoncer à sa caste, ni à faire quoi que ce soit de contraire à l’honneur de sa caste ». Déplus, quand il expliquait le précepte de la charité envers le prochain, il avait bien soin d’avertir que la charité était due par tous et à tous ; mais il lui était permis d’ajouter qu’elle n’obligeait pas d’ordinaire à aller, par exemple, visiter chez eux les gens des castes inférieures, ni même à s’agenouiller ou à s’asseoir à leurs côtés dans les églises, au moins si par là on s’exposait à être dégradé de sa propre caste. Aussi bien, comme il le faisait observer dans son apologie, en Europe même, on reconnaissait le droit aux personnes des hautes classes de ne pas se mêler aux autres, même dans les églises.
Les missionnaires pouvaient-ils user de ces principes pour leur propre compte ? Cela paraît incontestable. A la vérité, la charité impose des devoirs particuliers aux pasteurs des âmes; mais elle ne saurait les obliger à sacrifier l’intérêt spirituel du grand nombre au bien de quelquesuns. C’est pourquoi Nobili, au début de son
apostolat, évitait toutes relations apparentes avec les basses castes, qui lui eussent fermé l'accès de toutes les autres. Il ne refusait pas néanmoins d’accueillir en secret même les parias. Plus tard il s’aperçut qu’il y avait chez les Hindous, outre les Saniassi brahmes, une classe de pénitents appelés Yogues ou Pandaras , moins considérés que les premiers, mais auxquels on permettait les relations publiques avec les castes inférieures aux brahmes, et même avec les parias. En conséquence, sur sa proposition, les supérieurs de la mission, d’accord avec l’archevêque de Granganore, décidèrent qu’il y aurait désormais deux classes de missionnaires, les uns brahmes et les autres pandaras. Le Père Balthasar da Costa, en 1640, fut le premier qui se présenta sous le nom et le costume de pandaram ; il fit beaucoup de conversions, non seulement parmi les parias, mais aussi dans les castes.
A cette date de 1640, trois Jésuites partageaient le genre de vie et les travaux de Nobili. Après le réconfort que lui avait apporté la décision de Rome, il s’était empressé d’étendre ses prédications au delà de la ville de Maduré, et grâce à son zèle et à celui de ses compagnons, l’Évangile commença à être connu dans toute l’Inde australe intérieure. En 1646, le fondateur, épuisé par quarante-deux ans de travaux et de souffrances, se retira d’abord à Jafnapatam, dans l’ile de Ceylan, puis à Meliapour, près du tombeau de saint Thomas, où il mourut le 16 janvier 1656. Il laissait la mission en pleine voie de progrès. En 1667, elle s’étendait bien au delà du Maduré propremenc dit, vers le nord et le nord-est, dans les royaumes de Marava, de Tanjaour, de Gingf etc. On y comptait plus de 40.000 chrétiens, avec
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32 églises publiques, sans parler des chapelles.
Il y avait alors neuf missionnaires, dont sept pandaras et deux brahmes, les uns et les autres obligés par leur petit nombre et par l'extrême dispersion des néophytes à un mouvement presque perpétuel.
Japon
89. — Au Japon , sur les glorieuses traces de saint François Xavier, l’apostolat ne cessait de progresser, ici favorisé par les daïmyos (seigneursde provinces), ailleurs luttant contre leurs persécutions, et surtout troublé par les guerres ' presque continuelles entre ces petits potentats instables. En 1577, avant l’arrivée des grands renforts envoyés par le Père Valignani, les mis- ! sionnaires du Japon n’étaient que vingt-trois, * mais avec au moins autant d’auxiliaires indigènes.
Ils avaient des chrétiens dans une douzaine de ! « royaumes », formant un total de près de
1 100.000. Miyako même, la capitale, avait une chré- ,r tienté florissante, ayant coûté plus qu’aucune autre à établir, et maintenant une de celles qui 1 donnaient le plus de consolations. Gréée par la 1 patience du Père Vilela, qui construisit sept égli- ! ses dans un rayon de douze à quinze lieues au- Ë tour de la ville, cette chrétienté prit de nouveaux accroissements, quand ce missionnaire, après fS être resté sans voir aucun prêtre pendant six ans, reçut comme compagnon le Père Louis Froes • (1565), et surtout lorsque, Vilela épuisé ayant dû iltf se retirer, le Père Organtino (Soldi Gnechi) de i Brescia vint rejoindre le Père Froes (1569).
1 C’étaient, par leurs talents comme par leur zèle,
; les hommes qu’il fallait dans ce poste important.
Aussi les conversions allèrent se multipliant, notamment parmi les seigneurs, dont l’exemple entraînait des centaines, des milliers de sujets. 11 y en eut même parmi les bonzes, dont la plupart cependant sont toujours restés les pires adversaires de l’Évangile.
Les plus belles espérances s’ouvrirent pour le christianisme, lorsque le fameux Nobunaga eut pris le pouvoir suprême. Ennemi déclaré des bonzes, il donnait au contraire des preuves de grande bienveillance aux missionnaires. Sous la protection de l’énergique souverain, et grâce a la sécurité qu’elle donnait contre les tyranneaux des provinces, le mouvement des Japonais vers le christianisme devait s’accentuer de plus en plus. Alors qu’on enregistrait déjà de dix à vingt mille baptêmes d’adultes chaque année, qu’on en avait huit mille en six mois (1577), rien que dans la capitale et ses environs, parmi la population la plus intelligente du Japon, il n’est pas étonnant que le Père Organtino écrivît à Rome, le 15 octobre 1577 : « En dix ans, tout le Japon sera chrétien, si nous avons le nombre suffisant de missionnaires. »
Le premier acte du Père Yalignani, pour le bien de cette belle mission, fut de renforcer son personnel surchargé. Dès 1577, il lui envoya de l’Inde, où il était encore retenu, quatorze Pères ou Frères; il en ajoutera d’autres d’année en année, jusqu’à atteindre le chiffre de 150 avant la persécution de Taicosama (1587). Quant à la qualité, qui importe plus que le nombre, les missionnaires du Japon, semblait-il, ne laissaient rien à désirer. Par ce qu’il apprit sur place et ce qu’il vit de ses propres yeux, le Père Visiteur se convainquit vite que ni le zèle ni l’abnégation
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apostolique n’avaient besoin d’être stimulés chez ces vaillants apôtres. Ses rapports au Père Général débutent par l’expression de son admiration pour tant de vertu, au milieu de tant de privations, de fatigues, de souffrances. Mais le Visiteur devait se préoccuper de l’avenir ; il était sage de parer aux inconvénients d’une situation qui pouvait devenir trop pénible et dangereuse, même pour des vertus peu communes. Il remédia d’abord à la trop grande dipersion et à l’isolement trop prolongé des missionnaires, en diminuant le nombre des stations et formant des résidences ou petits collèges de sept religieux. Pères et Frères, sous l’autorité d’un Supérieur, avec trois ou quatre (logiques ou catéchistes japonais. Les chrétientés d’une région étaient partagées entre ces sept, qui les visitaient et y donnaient les soins spirituels aux fidèles, sans perdre tous les avantages de la vie de communauté et de l’obéissance religieuse. Pour mieux assurer encore l’uniformité des méthodes et l’unité d’action, le Père Yalignani divisa tout le vaste terrain de l’évangélisation en trois sections, placées chacune sous le contrôle d’un chef, qui prenait lui-même ses directions du Supérieur de toute la mission. En même temps ce dernier vit ses pouvoirs augmentés, en recevant le titre de vice-provincial. A la nouvelle vice-province du Japon, qui sera province complètement indépendante de l’Inde en 1612, était aussi attribué Macao avec la mission naissante de Chine. Toutes ces mesures furent ordonnées par le Père Visiteur d’accord avec les missionnaires : à peine arrivé (juillet 1579), il avait appelé auprès de lui tous les Pères, à l’exception de ceux de Miyako, trop éloignés (à 200 lieues), et il n’avait rien voulu décider qu’après avoir entendu chacun
d’eux sur ses travaux, ses succès, ses difficultés et après discussion en commun des moyens propres à promouvoir l’œuvre de tous.
Le Père Valignani donna ensuite son attention particulière à la formation des débutants et des aspirants à la mission. Il s’efforça donc de constituer deux ou trois maisons, semblables aux collèges-scolasticats d’Europe, où les nouveaux arrivés étudieraient la langue et s’initieraient aux usages du pays. Les jeunes religieux venus avant d’avoir terminé leurs études et ceux que fourniraient les noviciats à créer au Japon même, y recevraient le complément nécessaire de leur instruction. Ces maisons accueilleraient aussi de temps en temps les missionnaires, pour leur permettre de retremper dans quelques jours de retraite l’esprit religieux, inévitablement un peu émoussé par les occupations absorbantes du ministère.
90. Novices et séminaristes indigènes. — Quant au noviciat, les candidats ne manquaient pas : depuis longtemps, beaucoup de jeunes Japonais aidaient les missionnaires comme (logiques ou catéchistes, et leur vif désir était d’être admis à la Compagnie. Le Père Visiteur en choisit six en 1580 pour faire un noviciat dans toutes les règles, à Usuki, dans le Bungo : il tint à commencer lui-même leur éducation spirituelle. En 1581, furent admis douze autres novices japonais, avec huit portugais ; dans les années de 1582 à 1593, on compta successivement 6, 10, 7, 20, 15, 4 et 5 Japonais reçus. Les Lettres Annuelles de la mission font le plus grand éloge des novices indigènes. Grâce à eux, le nombre des Jésuites japonais, qui n’étaient guère que deux ou trois en 1579, s’accrut
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notablement d’année en année : de 1582 à 1593, il est monté de 12 à 87. Avant même qu’il y eût parmi eux des prêtres, ils rendirent de précieux services dans les catéchismes et la prédication, grâce à leur connaissance plus parfaite de la langue et des habitudes japonaises.
Le Père Valignani pressa surtout la création des séminaires ou des collèges pour les jeunes chrétiens. La grande liberté à laquelle sont accoutumés les enfants japonais par la tendresse de leurs parents, paraissait rendre le succès de cette œuvre très problématique; mais il dépassa , les espérances. Une maison, construite à Arima avec les secours généreux de Don Protais, roi de la contrée, et inaugurée en 1580, renfermait, deux ans après, 26 petits séminaristes, dont plusieurs fils de seigneurs, et la plupart âgés de [ treize ou quatorze ans. A leur sujet, le Père Gaspar Coelho, premier vice-provincial du Japon, écrivait au Père Aquaviva, le 15 janvier 1582 : « Je ne saurais exprimer la joie que nous éprouvons avoir le progrès de ces jeunes gens, dans la piété et la bonne conduite comme dans les lettres. » Un second séminaire fut ouvert en 1581 à Anzu- , shyama (Azutchi), où résidait alors Nobunaga, à . une journée de chemin de Miyako : 25 ou 26 en- ! riants de familles nobles en furent les premiers .élèves. Suivant le désir du Père Valignani, on ! 3ssaya d’en créer un troisième à Amagutchi ;
( mais la persécution l’étouffa dès sa naissance, et bientôt elle obligea même de réunir les deux I séminaires. En décembre 1587, les 19 séminaristes de Miyako vinrent rejoindre les 51 i’Arima. Dès lors il n’y eut plus qu’un séminaire, mais qui dut encore plusieurs fois
changer de lieu. A Arié, en 1596, il y avait sitf ° ’ ’ J
Brucker. — La Compagnie de Jésus. 21
90 élèves; 70, en 1598, à Nagasaki, où il était encore en 1613, à la veille de la dispersion forcée de tous les missionnaires. Pour ce qui concerne les études, nous trouvons que les séminaristes apprenaient le latin dans trois classes graduées • de plus ils consacraient chaque jour un temps notaljle à se perfectionner dans leur langue maternelle Après le cours de latin venait un cours d’histoire ou <¥ antiquités japonaises. On les préparait à coopérer au ministère apostolique par un cours de théologie élémentaire ; et on leur faisait connaître aussi les doctrines des sectes japonaises, avec les arguments propres à réfuter leurs erreurs. Tous les séminaristes étaient exercés à la musique et au chant religieux. On formait encore parmi eux des peintres, des graveurs, des imprimeurs.
91. Clergé indigène. — Dans ces séminaires, le Pèr Yalignani, et avec lui ses coopérateurs, voyaient l’œuvre la plus importante pour la propagation de l’Évangile au Japon ; cela surtout à cause des excellentes recrues qu’ils fourniraient soit pour la Compagnie, soitpourun futur clergé séculier indigène. En fait, des séminaires sont sortis non seulement les novices japonais Jésuites, mais encore la plupart des (logiques, qui servaient eux aussi très utilement la mission comme catéchistes ou même comme prédicateurs japonais. En 1592, pour les 137 Pères et Frères de la Compagnie, on comptait 180 de ces auxiliaires ; en 1601, ils étaient 250 pour 107 Jésuites.
Le séminaire fonctionnait depuis quatorze ans, quand pour la première fois le sous-diaconat fut accordé à trois Japonais ; ils furent envoyés pour le recevoir à Macao, car le premier évêque noffiflié pour le Japon, Sébastien Moralès, mourut tandis
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qu’il se rendait à son poste, en 1588 ; le second, Pierre Martinez, n’arriva au Japon qu’en 1596. Il donna la tonsure cléricale à 6 Japonais Jésuites et à 25 dogiques; il espérait élever prochainement à la prêtrise dix ou onze séminaristes Japonais et i leur confier ensuite des paroisses. Mais il fut forcé de quitter le Japon en 1597. Ce fut seulement en 1601 que son successeur Mgr Louis Cer- ; queira, profitant de l'accalmie des premières années de Daifusama, put commencer à se constituer un clergé séculier. Pour fondement il choisit huit élèves du séminaire, dont deux Portugais et 1 six Japonais, leur conféra les ordres mineurs et les appliqua à l’étude de la théologie morale et pastorale. C’est également en 1601, au mois de septembre, qu’eut lieu la première ordination sacerdotale du Japon : les nouveaux prêjres étaient des Jésuites japonais, et l’un d’eux, le bienheureux Sébastien Kimura mourut martyr en 1622.
En 1613, on signale sept prêtres séculiers japonais, dont cinq chargés du ministère paroissial à ; Nagasaki. Et alors, sur 62 prêtres que comptait la Compagnie au Japon, sept étaient japonais ; il y !G avait en outre 49 scolastiques ou frères indigènes,
' et 245 séminaristes et dogiques. On voit que si la ‘in Compagnie de Jésus (avec les évêques du Japon, Jésuites eux aussi) s’est montrée difficile pour l’élévation des Japonais au sacerdoce, elle Pa été I,; pour ses propres sujets à peu près autant que pour les séculiers. On lui a reproché sa réserve, et même d’autres que des ennemis sont allés, dans l’ignorance absolue des faits ou par une étrange irréflexion, jusqu’à dire que la religion eut été conservée au Japon, si les Jésuites s'étaient empressés davantage de former un clergé indigène. Comme si la persécution avait été moins
impitoyable pour les prêtres indigènes, alors que ceux-ci, de fait, ont tous été martyrisés ou exilés, quand ils n’ont pas eu le malheur d’apostasier, ce qui est arrivé, hélas! à quelques-uns. Ou comme s’il y avait eu pour eux la moindre chance de * continuer leur ministère, en dépit des atroces ^ tyrans qui, dans leur rage d’exterminer le christianisme au Japon, ne distinguaient ni entre les rangs, ni entre les âges ou les sexes, mais faisaient traquer avant tous, par leurs espions et par les renégats soudoyés, les ministres de la religion! La vérité est que les Jésuites furent toujours, et dès le début de leurs missions, très désireux de former un clergé indigène, tant séculier que régulier : ils n’auraient pas eu le zèle des âmes, qu’on ne saurait leur refuser, s’il en avait été autrement. Mais ils redoutaient avec juste raison d’appeler trop vite au sacerdoce des jeunes gens, que la meilleure éducation pouvait difficilement dépouiller de tout le fond vicieux de paganisme hérité de leurs aïeux. Le scandale causé et le mal fait aux néophytes par des prêtres indigènes apostats, quoique très peu nombreux fort heureusement, justifia ces craintes et la réserve des Supérieurs. Au reste, on aurait osé davantage, à mesure qu’une plus longue pratique de la religion eut enraciné l’esprit chrétien dans les familles.
Pour ce qui est du clergé séculier, plus spécia- j lement, voici, d’après l’évêque Gerqueira, les obstacles principaux qui empêchaient de le constituer, é D’abord difficulté de le faire vivre : l’évêque n’ayant aucun revenu, ne pouvait assurer la subsistance des clercs qu’il ordonnerait et des curés j qu’il établirait; et les fidèles en général étaient J trop pauvres, trop pressurés par leurs seigneurs, '
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pour être en état de pourvoir au traitement de leurs pasteurs. Puis surtout, instabilité politique du pays. Tantôt par la violence de seigneurs ambi- - tieux de s’agrandir, aux dépens des voisins plus faibles, tantôt par l’arbitraire des maîtres que les révolutions portaient au pouvoir suprême, les domaines féodaux changeaient presque à tout instant cle possesseurs. Dans ces mutations, les chrét tiens passaient souvent d’un seigneur de leur foi j ou tolérant, à un païen persécuteur, et étaient ! alors forcés d’opter entre l’apostasie et, à tout le s moins, l’exil, avec perte de tous leurs biens. l( | Quelles paroisses pouvait-on former avec ces [e chrétientés, perpétuellement menacées d’avoir à ,njse dissoudre du jour au lendemain? Un essai :1, unique fut faità Nagasaki, qui était une ville toute e3 chrétienne, où les gouvernants japonais ménajit| gèrent plus longtemps le christianisme, par intéuï| ret, pour ne pas éloigner les commerçants portude^ Sais-
uX 92. Dépenses et biens de la mission. — Les resja sources matérielles nécessaires à la mission furent toujours un poignant souci de ses supérieurs. Il s’agissait de faire vivre non seuleins ment les Jésuites, mais aussi leurs catéchistes, et les séminaristes également entretenus par les qa. Pères. Il faut compter encore d’autres auxiliaires l)£> appelés cambos , laïques respectables qui, dans r les chrétientés où ne résidaient pas habituellenue ment ^es missi°nnaires, avaient la garde et le V S0^n ProPreté des églises; avertissaient
ire5 lorsqu’il y avait des malades ou qu’autre chose ient cIuelconclue réclamait la présence du missionnaire ; nrs. as?lsfa'ent les mourants et enterraient les morts ; faisaient répéter le catéchisme aux enfants et
lisaient des livres pieux au peuple, quand les Pères ou les dogiquesne pouvaient venir prêcher, les dimanches et jours de fêtes, etc. Tous ces serviteurs de la mission, avec les domestiques indispensables, formaient un nombre de personnes à sa charge, que le vice-provincial, en 1582, évalue à plus de 500, et que Mgr Cerqueira, en 1603, estime s’élever jusqu’à 900. A cette cause de dé- ! penses déjà considérables, s’en ajoutaient plusieurs j autres : ainsi c’est encore la mission qui faisait 1 presque tous les frais de la construction des | églises et de leur reconstruction ; car, dans les persécutions de 1587 à 1600 seulement, presque toutes furent détruites trois fois. Les fidèles ne prenaient qu’une très faible part de ces charges; plusieursavaienteux-mêmesbesoin d’être secourus par les missionnaires; les autres n’étaient pas 5 assez riches pour donner beaucoup du leur, et en “ dehors des cas d’extrême besoin, on s’interdisait s même l’appel à la générosité des fortunés, afin 1 d’éviter toute ressemblance avec les bonzes, âpres " à exploiter leurs dévots.
Finalement, c’est grâce à la charité d’Europe que subsistaient les missionnaires du Japon et f leurs œuvres. Le Père Valignani fit beaucoup pour exciter cette charité. C’est en partie à cette inten- tion qu’il institua la rédaction et la publication r régulière desRelationsannuelles, si intéressantes, de la mission. L’ambassade japonaise dont nous ® parlerons tout à l’heure, devait également servir ■» ce but. Mais il y employa surtout ses démarches j na personnelles, et en particulier ses sollicitations mai auprès des Souverains Pontifes et des princes k. catholiques. Ce ne fut pas sans fruit, et pourtant mis l’existence matérielle de la mission du Japon demeura toujours précaire. Elle n’eut jamais de t
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fondation correspondant à ses besoins; les subventions qui lui étaient promises, ne lui arrivaient pas régulièrement et bientôt s’arrêtaient complètement.
Les pamphlets n’en ont pas moins attribué aux Jésuites du Japon des richesses immenses, qu’ils auraient obtenues par le commerce. Il est vrai qu’ils ont, pendant quelque temps, profité du commerce des Portugais avec le Japon. Voici dans quelles conditions. Les aumônes d’Europe ne leur parvenaient que par la voie de Macao, la colonie portugaise de Chine. Quand elles leur étaient adressées en espèces, ils subissaient une perte de 20 ou 30 °/0, par suite du change. Pour y obvier, ils prirent le parti d’acheter avec leur argent à Macao une certaine quantité de la soie que les marchands portugais chaque année envoyaient en commun pour être vendue au Japon. Après la vente, l’agent des marchands remettait aux Pères de la mission la part qui leur revenait du prix réalisé. Ils recevaient ainsi leur argent avec un sérieux bénéfice. C’était leur meilleur revenu, quand le système fonctionnait, c’est-à-dire, tant qu’ils avaient de l’argent à Macao pour acheter une part convenable de soie, et pourvu que le vaisseau atteignît le Japon sans encombre et ne se perdît pas dans une tempête ou ne fût pas enlevé parles corsaires hollandais. Pour en faire un revenu fixe et certain autant que possible, le Père Valignani, à son premier passage à Macao, avait obtenu de la ville et de la communauté des marchands que, dans l’envoi annuel de 1.500 quintaux de soie, 50 fussent toujours réservés à la mission du Japon, payés de son argent à Macao, puis censés vendus au premier prix dont on conviendrait avec les Japonais. Il paraît que le bénéfice
réalisé sur ces 50 quintaux variait entre 1.500 et 5.000 ducats (ou environ 15.000 et 50.000 francs), tous frais déduits. Voilà donc à quoi seréduisaient les trésors amassés dans leur commerce par les Jésuites du Japon.
Mais n’y avait-il pas là un véritable commerce, interdit par l’Église à ses clercs et aux religieux? La question, d’abord étudiée dans la mission avec toute l’attention que devaient y mettre des hommes qui tenaient à ne pas se damner eux-mêmes pour sauver les autres, fut aussi soumise aux plus sages théologiens de Rome; ils conclurent qu’il n’y avait rien là d’illicite. Cependant le Père Aquaviva, pour dissiper tout scrupule, exposa le fait avec toutes ses circonstances au Souverain Pontife, et comme il l’écrivit le 10 février 1582 au Père Valignani, Grégoire XIII « ne fit aucune difficulté d’approuver la chose et dit clairementau Père Général qu’à son jugement cela ne pouvait s’appeler proprement un commerce, puisqu’on le faisait par pure nécessité ». Observons que tous les ordres religieux, qui ont eu des missionnaires au Japon, y ont fait le même commerce, si commerce il y a, que les Jésuites. Il est vrai que ce qui avait été autorisé par Grégoire XIII a été interdit par | Urbain VIII, en 1633, et par Clément IX, en 1669, , soit parce que les circonstances du fait s’étaient ■ modifiées en partie, soit plutôt parce que la pratique, qui n’occasionna jamais l’ombre d’un scandale au Japon, pas plus du côté des chrétiens que des païens, a été trop facilement étendue à d’autres missions, où elle se justifiait moins bien.
93. La mission en 1581. L’ambassade en Europe — Tandis que le Père Valignani terminait sa visite par les résidences de la capitale et du Japon
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central, en 1581, Nobunaga témoigna le désir de le voir. Il le reçut avec grand honneur et des démonstrations de bienveillance extraordinaires. La faveur montrée par le puissant maître du Japon aux missionnaires chrétiens n’était pas un simple calcul politique, mais s’inspirait, semblet-il, d’une sympathie sincère pour leur œuvre. Il aimait à s’entretenir de la religion avec eux, et lui-même faisait à ses courtisans l’éloge de la loi du Christ, disant combien il la trouvait supérieure au Bouddhisme et au Shintoïsme. Non content d’accorder la plus large liberté de la prêcher et de l’embrasser, il invita les Pères à se bâtir une maison et une église dans la nouvelle ville d’Azutchi, qu’il venait de créer pour sa résidence ; bien plus, à cet effet il leur donna un grand terrain et une subvention d’argent. Tout cela fit naître le bruit public que Nobunaga était à demi chrétien; il n’en était pas là, mais il fut cause -que beaucoup, même de son entourage, commencèrent à estimer le christianisme, se rapprochèrent des missionnaires pour s’en faire instruire, puis, plus conséquents que le souverain, se soumirent à la vérité connue et reçurent le baptême.
En se préparant donc à quitter le Japon au commencement de l’année 1582, le Père Valignani laissait la mission dans une situation pleine d’espérances. D’après les informations qu’il avait recueillies, le nombre total des chrétiens était d’environ 150.000, dont 125.000 dans les provinces occidentales, 25.000 dans le Japon central. Parmi eux un bon nombre appartenaient à la noblesse du pays; car outre les rois de Bungo, d’Arima et de Tosa, beaucoup d’autres seigneurs féodaux, spécialement dans l’ouest, étaient chrétiens, et
avec eux leurs parents et vassaux. Il y avait deux cents églises et chapelles et quatorze ou vingt maisons de missionnaires, y compris le collège (scolasticat) de Funai, le noviciat d’Usuki, et les deux séminaires d’Àrima et d’Azutchi. Soixantequinze membres delà Compagnie, Pères ou Frères, occupaient ces maisons, établies au milieu des groupes principaux de fidèles, et de là se répandaient, suivant les besoins, dans les nombreux centres secondaires.
L’ambassade en Europe (1584). — Le dernier acte de la visite du Père Valignani fut l’organisation d’une ambassade , chargée de porter les hommages du Japon chrétien au Souverain Pontife. Pour cela furent choisis dans le séminaire, avec l’agrément de leurs parents, quatre jeunes seigneurs, dont deux neveux de rois. « Nous avons jugé utile, écrit le Père Valignani à un protecteur de la mission en Europe, de vous faire connaître les Japonais, et aussi de faire voir à ces jeunes gens l’Europe chrétienne. Ils constateront les bienfaits de notre sainte religion et la majesté des cours de Rome et de Lisbonne; rentrés dans leur patrie, ils pourront rendre témoignage de ce qu’ils auront vu, et le peuple japonais comprendra ce que nous voulons réaliser chez lui, en apprenant ce que réalisent en Europe notre civilisation chrétienne et la loi que nous prêchons. »
Puis, par ces représentants de la nation et de la chrétienté japonaise, l’Europe pourrait se faire une idée de l’une et de l’autre; et le Père Valignani ne doutait pas qu’en se rendant compte par eux-mêmes de l’intelligence et de toutes les bonnes qualités de ces jeunes gens, le pape et les princes catholiques n’estimassent bien employé
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ce qui se ferait pour aider l’apostolat dans leur pays.
Le Père Valignani s’embarqua avec la petite ambassade à Nagasaki, le 20 février 1582; mais il ne put la conduire lui-mêine jusqu’en Europe, comme il l’aurait désiré. A Goa, il trouva une lettre du Père Aquaviva lui ordonnant, sa visite achevée, de continuer ses soins à l’Inde et aux missions du Japon et de Chine comme Provincial. Il confia donc les jeunes Japonais à deux autres Pères, dont l’un leur servait d’interprète. Partis de Goa le 20 février 1584, ils touchèrent la terre d’Europe à Lisbonne, le 10 août suivant. Le Père Yalignani, qui ne voulait pas de parade, en les annonçant au Souverain Pontife et à Philippe II, alors roi d’Espagne et de Portugal, ainsi qu’au Père Aquaviva, avait instamment prié qu’on les reçût simplement et sans pompe. Mais rien ne pouvait empêcher qu’ils fussent accueillis par les plus brillantes manifestations d’honneuret de sympathie, dans toutes les villes où ils passèrent, en Portugal, en Espagne, en Italie. A Rome, le pape Grégoire XIII tint à les recevoir solennellement comme les ambassadeurs des plus grands souverains, dans un consistoire public; on y lut les lettres qu’ils apportaient, et où les rois de Bungo et d’Arima et le prince d’Omura assuraient le Vicaire de Jésus- Christ de leur vénération et de leur obéissance la plus. filiale.
Tous les pays catholiques d’Europe, la France, l’Allemagne impériale demandaient à voir lesjeunes chrétiens japonais et à leur faire fête, mais leur absence s’était déjà trop prolongée pour leurs familles : ils repartirent de Rome le 3 juillet 1585, après avoir vu mourir Grégoire XIII et créer un nouveau pape Sixte V, qui n’eut pas pour eux moins
de faveurs et de bontés paternelles. Toutefois on ne leur fit pas regagner Lisbonne, par Gênes et Barcelone, sans quelques détours, qui leur permirent de visiter la Santa Casa de Lorette, les tombeaux de sainte Glaire à Montefalcone, de saint François à Assise et de saint Dominique à Bologne; puis en Espagne, les sanctuaires de Notre-Dame de Montserrat et del Pilar à Saragosse, etc.
Ils se rembarquèrent enfin le 13 avril 1586. Leur retour à Goa, le 29 mai 1587, délivre le Père Valignani de plus d’une cause d’anxiété. Heureux de les retrouver sains et saufs, pour les rendre, comme il fit l’annéesuivante, bien portants à leurs mères qui les avaient vus partir avec tant de justes appréhensions, il fut plus heureux encore de constater que ce qu’ilyavait de meilleur en eux n’avait subi aucun déchet. Ils revenaient en effet pleins d’admiration pour les splendeurs d’Europe, pénétrés de reconnaissance pour l’accueil reçu de toutes parts, mais surtout vivement frappés de la haute estime, en laquelle l’Occident catholique tenait sa religion et qui leur était apparue dans la magnificence des églises, dans l’éclat des cérémonies du culte, dans les manifestations de* la piété populaire. Enfin ils revenaient tout embaumés de l’édification qu’ils avaient trouvée dans la régularité des communautés religieuses et dans les rapports avec plusieurs saints personnages,, parmi lesquels futl’angélique prince Louisde Gonzague. Eux-mêmes avaient laissé, partout où ils avaient passé, la meilleure et la plus édifiante impression par leur piété, leur modestie, leur distinction naturelle et aimable. Ils prouvèrent bientôt que, ni leur simplicité n’avait été altérée, ni la solidité de leur vertu ébranlée par les séductions du monde
qu’ils avaient entrevu, et par tant d’honneurs reçus; car, à peine de retour dans leur patrie, ils sollicitèrent comme la plus haute faveur leur admission dans la Compagnie de Jésus, pour y travailler désormais au salut de leurs compatriotes. Leur vœu fut exaucé. L’un des quatre, Julien Nacaura, que nous retrouvons prêtre en 1614, ayant alors 47 ans d’âge et 23 de vie religieuse, aura la gloire, en 1633, de recevoir la palme du martyre, par le cruel supplice de la fosse, enduré quatre jours.
94. Première persécution générale. — Pendant les cinq années d’absence des ambassadeurs, de graves événements avaient eu lieu, et à leur suite, de grands changements s’étaient faits dans le pays et dans la mission. En juin 1582, Nobunaga, trahi par un de ses généraux, disparaissait par une mort violente. Son successeur, Hideyochi Fachiba, plus connu sous le nom qu’il se donna plus tard de Taicosama, commença à faire du Japon une vraie monarchie. S’étant emparé par les armes de presque toutes les provinces, il les redistribua entre ses partisans comme il lui plut, et n’octroya ç pour les gouverner que des pouvoirs révocables à ( sa volonté. L’unité politique ainsi établie eût été un bien pour la propagation de l’Évangile, sous j, un souverain ami, comme Nobunaga; elle fera, sous Taicosama et ses successeurs, que les persé- ■ cutions seront organisées pour la destruction À générale du christianisme. Cependant le nouveau J maitre ne parut pas d’abord hostile aux chrétiens. J ^ quelques-uns des plus connus pour leur attaj Peinent à la foi, il avait donné de hautes situations M ^ans sa cour et son armée ; en 1583, il fit un 1(jel exceHent accueil au Père Organtino et lui accorda
un terrain dans sa " nouvelle capitale d’Osaka; encore en 1586, le Père Goelho, vice-provincial, fut reçu par lui comme ne l’aurait été aucun seigneur japonais.
Tout à coup, le 25 juillet 1587, il lança un édit ordonnant à tous les missionnaires de quitter le Japon dans les vingt jours. Le motif donné, c’était qu’ils prêchaient une loi incompatible avec le culte national, et faisaient détruire par leurs néophytes les temples anciens des héros et des dieux du Japon. En. réalité, Taicosama avait peu de préoccupations religieuses, mais était irrité par les progrès du christianisme dans les hautes classes de la société japonaise. Tyran qui ne reconnaissait d’autre loi que sa volonté, il ne pouvait souffrir que ses gouverneurs de provinces et ses chefs militaires se liassent à une religion, dont les préceptes les obligeraient peut-être quelque jour à résister à ses caprices.
Grâce à la sagesse des Pères, cette première ■ persécution générale, en dix ans, ne causa guère que des ruines matérielles. Des 200 églises, 140 furent détruites avec 24 résidences. Quant aux j missionnaires, tous, excepté deux ou trois qui restèrent cachés dans les environs de Miyako, se I rendirent à Firando, où Taicosama voulait qu’ils s’embarquassent; mais là, par une résolution unanime, ils décidèrent de ne point partir et de tout souffrir plutôt que d’abandonner leurs troupeaux. | Ils se dispersèrent par groupes dans les domaines des princes et seigneurs chrétiens du sud, qui réclamèrent à l’envi l’honneur de les recevoir, au mépris du risque qu’ils couraient d’attirer sur eux-mêmes la colère de Taicosama. Seulementpour essayer d’apaiser ce dernier, s’il était possible, par une obéissance au moins partielle à ses ordres, les
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Pères quittèrent leur costume habituel avec manteau, pour se contenter de la robe longue que portent les Japonais retirés du monde. Il est en effet passé en usage que les proscrits, même par autorité publique, ne sont pas inquiétés, du moment qu’ils se dissimulent dans un vêtement de ce genre, en évitant de se laisser voir en public et abandonnant d’ailleurs tout leur avoir. Dans le même but, les missionnaires se retirèrent de leurs résidences dans des maisons moins en vue, restreignirent leurs sorties et tâchèrent de remplir leurs ministères le plus possible à l’intérieur.
L’attitude des chrétiens devant la persécution menaçante fut telle que leurs Pères pouvaient la souhaiter. De grand cœur ils se préparaient au martyre; plusieurs même voulaient le provoquer par des manifestations, qu’il fallut empêcher pour ne pas exciter davantage le persécuteur. Un très petit nombre faillirent, surtout dans le Bungo, dont le jeune roi, indigne fils de l’ami de saint François Xavier, devint par crainte de Taicosama renégat et fit des martyrs : deux chrétiens, par ses ordres, furent immolés pour leur foi (1589). Les pertes furent bien compensées par le gain de beaucoup d’idolâtres, que le spectacle de la constance des fidèles convertit, même sans autre prédication. Dans le seul royaume d’Arima, où Don Protase avait recueilli 70 Pères et Frères, outre les séminaristes au nombre de 67, il y eut, dans l’année 1588, plus de 5.000 baptêmes d’adultes.
Taicosama n’ignorait pas sans doute que les missionnaires n’avaient point obtempéré à son arrêt d exil ; cependant il n’en pressait pas l’exécution, soit qu il ne sentit pas encore son pouvoir assez affermi pour s’attaquer aux princes chrétiens, !; Protecteurs de leurs coreligionnaires, soit qu’il
fût adouci par la soumission partielle des Pères.
Le retour du Père Yalignani, comme ambassadeur du vice-roi des Indes, rendit ses dispositions encore plus conciliantes. Taicosarna n’avait pas encore publié son édit quand, à la suggestion du Père vice-provincial du Japon, le Père Yalignani pria le vice-roi de faire des avances de courtoisie, qui pourraient* être utiles à la mission. D. Duarte de Menezes avait aussitôt résolu d’envoyer une ambassade, dont il voulait que le Père Visiteur fût le chef officiel. Après avoir quitté Goa, en avril 1587, avec les quatre jeunes Japonais, rentrant de leur voyage d’Europe, et dix-sept nouveaux missionnaires, Yalignani était déjà à Macao, quand il apprit le revirement dans l’attitude de Taicosarna à l’égard des chrétiens. S il ne s’embarqua pasimmédiatementpourle Japon, ce , fut parce qu’il ne trouva pas de navire; mais enfin il put atteindre Nagasaki, le 21 juillet 1590. L’annonce 1 d'une ambassade du vice-roi des Indes et des présents qu’elle lui apportait, flattait l’orgueil du souverain japonais : il s’empressa d’appeler Yalignani à Miyako. Ce ne fut pas néanmoins sans lui donner bien des heures d’anxiété par de brusques changements, qui remirent plus d’une fois toutes choses en question. Enfin, après cinq mois i de voyage, qui furent comme une mission continuelle, le Père Visiteur put faire son entrée solennelle dans la capitale. Tandis que lui-même, avec les deux Pères qui l’accompagnaient, avait gardé la simple robe des religieux, sa suite comprenait les quatre seigneurs revenus de Rome, qui s’étaient revêtus des riches costumes rapportés d’Europe, et vingt Portugais, qui n’avaient rien négligé, dans leur habillement, pour donner une haute idée de la grandeur et de la richesse
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de leur nation. Il fallait cet éclat pour impressionner Taicosama : les présents magnifiques, dont une bonne partie venait aussi d'Italie, achevèrent l’effet, qui fut très grand. Le tyran . charmé déploya toute la pompe possible dans i l’audience où il reçut l’ambassade, le 3 mars 1591, e puis témoigna de sa vive satisfaction, en s’entretenant longuement et familièrement, tant avec lu le Père Valignani, qu’avec les quatre Japonais, le qu’il aurait voulu retenir à sa cour, lit I On ne pouvait attendre de lui le retrait de son es édit, contre les prédicateurs de l’Évangile : aussi et se contenta-t-il, après avoir confirmé la liberté du ait trafic aux Portugais, d’ajouter en leur faveur l’auaus torisation pour dix Pères de rester à Nagasaki. SJ iMais il y avait lieu d’espérer qu’il fermerait plus ci que jamais les yeux sur la présence de plus de y E 120 autres dans le pays, supposé du moins qu'on ncî [ne provoquât pas trop son attention : et c’est ce das [qui arriva. Avant 1597, s’il y eut pour les missionuej| paires des moments d’angoisse ou même de séiei(, rieuses alertes, en somme ils jouirent d’assez de sans |paix relative, pour continuer avec précaution leur imJ apostolat et accroître sensiblement le troupeau fidèle. Ainsi, dans les deux années 1591-1592, le n]J nombre des adultes baptisés dépassa 12.000; il onJ s’éleva à plus de 10.000 en 1595 ; enfin, pour les est] dût aimées qui s’écoulèrent depuis la proscripênJ tlon de 1587 jusqu’au grand martyre de 1597, on aval c5)mPta plus de 65.000 convertis. Ce résultat decoffit vrlnt P°ssible, grâce à la prudence que le Père JValig™ni faisait observer par tous, chrétiens et ppor- ^missionnaires.
pin ^ansles provinces du sud, où beaucoup de seioonetj É>aeurs étaient chrétiens et où les païens euxliessij mêmefb sachant Taicosama loin, étaient tolérants,
Brucker. — La Compagnie de Jésus. 22
souvent sympathiques, les ministères avaient été bientôt repris à peu près comme auparavant. Dans le Japon central et au voisinage du souverain, il fallait plus de réserve. En 1597, rien que dans la région entre Sacaï et Miyako, il y avait 35.000 chrétiens. Le Père Organtino, chargé de ces fidèles conquis par lui en grande partie, avait du, après l’édit, accepter un asile dans l’Etat de l’amiral chrétien Augustin. Il en sortait pour aller de côté et d’autre exercer son ministère en grand secret, donnant les sacrements et ses instructions d’ordinaire la nuit, disant la Messe tantôt dans un endroit, tantôt dans un autre. En 1592, il réussit à obtenir une autorisation expresse de rentrer et de résider à Miyako, à condition de ne point prêcher ni baptiser. Il divisa alors les fidèles de la capitale en sept ou huit groupes, qui s’assemblaient séparément et dans des maisons différentes, de manière à ne pas former de foules qui attirassent l’attention. Les Pères et les catéchistes, Frères Jésuites ou séminaristes, se rendaient les dimanches dans ces réunions pour y prêcher, et les chrétiens passaient là une bonne partie de la journée à prier ensemble, à faire des lectures pieuses, sur lesquelles ils s’entretenaient ensuite ; ils s’y rencontraient même, spécialement le vendredi, pour se livrer en commun à des pratiques de pénitence. Pleine de ferveur au milieu d’une situation si incertaine, l’Église de la capitale s’accroissait de 500 fidèles et davantage par an, la plupart appartenant à la noblesse japonaise; en 1594, on écrit qu’il ne se passe pas un jour sans un ou plusieurs baptêmes.
Parmi les moyens qui secondaient et, au be-
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soin, suppléaient l’action personnelle des missionnaires, il faut signaler les livres , comme un des
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plus goûtés et des plus utiles. Le Père Yalignani i avait fait venir d’Europe une presse typographi- 1 que, pour laquelle des Frères intelligents, euro- 1 péens et japonais, gravèrent et fondirent des caractères, tant latins que japonais. Établie au collège principal(scolasticat) de la mission, l’imprimerie fonctionnait en 1591. Sans parler des grammaires et dictionnaires pour l’étude des lan- 1 gués latine, portugaise, japonaise, elle produisit “«des traités de théologie pour les séminaristes : tel le catéchisme du Concile de Trente en latin, imprimé à Amakusa, en 1596, qu’on explittSi^quait la même année à trente séminaristes indi- «gènes. Elle fournit surtout beaucoup de volumes Pcïd’instruction religieuse et de piété, qu’on district buait aux fidèles.
foi qu’en 1593, les Jésuites restèrent seuls chargés de > la mission du Japon. Ils étaient alors dans le pays ■H 127, dont 52 prêtres; ils y avaient 23 maisons )0® ou résidences. Les églises relevées depuis 1587 ta étaient au nombre de 207, et Ton comptait dans ta I les chrétientés organisées 217.000 fidèles. La en®1 prudence des Pères durant la persécution n’avait île®1 donc nullement ralenti leur travail apostolique, les]1 1 ni arrêté le développement du christianisme japo- . nu] j nais. Mais leur nombre devenait de plus en cap'' plus insuffisant pour recueillir la vaste moisson, par Assurément ils n’auraient pas demandé mieux )0"aS que de voir encore d’autres ordres religieux u" Il venir partager leurs fatigues, moyennant les précautions exigées par la situation du pays. Il ( a" est vrai que l’entrée du Japon avait été réservée Biisd par autorité pontificale et royale à la CompaubI gnie de Jésus. Les missionnaires ne l’avaient
pas demandé; ils s’étaient contentés, après avoir discuté la question en 1579 et 1580, sous la présidence du Père Visiteur Valignani, de soumettre au Souverain Pontife et au roi d’Espagne et Portugal leurs raisons, tant pour que contre l’appel aux autres ordres. On le comprend : contre, il y avait surtout le besoin d’unité de direction et de concorde, difficiles à assurer entre des missionnaires de différents instituts. C’est ce qui décida principalement Grégoire XIII et Philippe II : « Quoique (le Japon), dit le pape, soit très vaste, et réclame un grand ou plutôt un très grand nombre d’ouvriers, cependant, comme l’efficacité du travail ne dépend pas tant de la multitude des ouvriers que de la bonne méthode d’action et d’enseignement et de la connaissance du génie de la nation, par suite, il importe beau- . ’ coup d’empêcher que des hommes sans expérience et peu sûrs n’arrivent dans ce pays et, par 1 des manières de procéder nouvelles et particu- p lières, ne produisent une impression nuisible, capable d’entraver ou de troubler l’œuvre de Dieu. » En conséquence, le Souverain Pontife, par le bref Ex pastorali officio du 28 janvier 1585, interdit sous peine d’excommunication majeure, à tous prêtres ou clercs, séculiers ou réguliers, î ceux de la Compagnie de Jésus exceptés, d’aller au Japon pour y exercer des fonctions ecclésiasti- P ques quelconques, sans une permission expresse i du Saint-Siège. De son côté, Philippe II ordonna i l’exécution de ce bref dans les Indes.
Comment ces défenses n’empêchèrent-elles jüs point quatre Franciscains espagnols, en 1593, de : venir au Japon pour y fonder une nouvelle mis- sion ? Leur meilleur argument, pour justifier leur « venue, c’était que le gouverneur des Philippines ü
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et la ville de Manille les envoyaient en ambassade, afin de s’assurer l’amitié de Taicosama, dont on redoutait, non sans fondement, quelque entreprise contre la colonie. Aussi bien, quand le Père Pierre-Baptiste de San Estevan, prié de conduire l’expédition, s’en excusa, objectant l’interdiction de Grégoire XIII, de doctes théologiens, séculiers et religieux, lui persuadèrent que l’envoi de l’ambassade n’était pas contre le bref de Sa Sainteté, « vu qu’il s’agissait du bien général de ces îles, et que la loi positive perdait sa force d’obligation, alors qu’obligeait en sens opposé la loi divine et naturelle ». Seulement, si cette raison avait quelque valeur, elle permettait aux Franciscains tout au plus de se rendre au Japon en ambassade, mais non d’y prêcher, comme ils firent.
On s’appuya aussi sur un bref par lequel Sixte Y, en 1586, aurait autorisé les religieux de saint
[François à annoncer l’Évangile « dans toutes les Indes occidentales », et l’on prétendit que le Japon était compris dans les Indes occidentales. Mais c’était là une géographie de fantaisie, imaginée en vue d’étendre le plus possible le domaine attribué à l’Espagne par la fameuse ligne de démarcation d’Alexandre YI.
Plus que par ces raisons, sans doute, les Franciscains se laissèrent entraîner par leur zèle, qui leur montrait le Japon en grand besoin de leur ministère. Ils avaient subi eux aussi l’impression des rapports mensongers d’un Indien, dogique indigne, renvoyé par les Jésuites. Celui-ci était allé raconter à Manille, entre autres faussetés, que les missionnaires de la Compagnie, frappés de terreur, avaient fui à Macao, ou s’étaient cachés, laissant leurs néophytes à l’abandon.
A Firando (Hirado), où il débarqua avec ses compagnons, en juin 1593, le Père Pierre-Baptiste fut accueilli avec une grande charité par le Père Pierre Gomez, vice-provincial des Jésuites, qui lui donna deux interprètes et des livres pour étudier la langue japonaise, qu’un seul des nouveaux venus connaissait. Taicosama agréa le message et les présents du gouverneur des Philippines, et permit aux ambassadeurs de visiter Miyako, mais en les avertissant qu’il maintenait pour eux, comme pour les Jésuites, la défense de prêcher la foi chrétienne. Cependant les Franciscains reçurent, en 1594, cinq autres confrères de Manille et ne tardèrent pas à donner libre cours à leur zèle : ils se bâtirent, en pleine capitale, un couvent et une grande église, où ils appelèrent au son de la cloche le peuple aux offices et à leurs prédications. Alors les Jésuites, qui exerçaient leur ministère secrètement à Miyako, et qui, du reste, avaient rendu aux nouveaux missionnaires tous les services en leur pouvoir, crurent devoir leur faire quelques représentations : en contrevenant ainsi publiquement aux ordres du souverain, ils risquaient en effet de l’irriter à la fois contre eux et contre toute la mission. Mais ces bons Pères avaient en petite estime la prudence des Jésuites, qui leur apparaissait comme timidité excessive, sinon comme lâcheté. Ils ne tinrent donc nul compte de ces avertissements ; ils n’écoutèrent pas davantage ceux de certains ministres de Tai-
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cosama, qui étaient bienveillants pour le christianisme, quoique païens. Le Père Pierre-Baptiste alla même fonder un second et un troisième couvent dans les deux autres villes principales du Japon, à Osaka, puis à Nagasaki, où il prêcha publiquement avec ses compagnons, tout un carême.
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Sur ces entrefaites, un vaisseau espagnol, le galion San Felipe , vint faire naufrage sur les côtes du Japon (octobre 1596); sa riche cargaison fut confisquée par ordre de Taicosama. Pour essayer de sauver quelque chose, le capitaine et les Franciscains de Miyako ne voulurent pas de l'intervention des Jésuites, qu’ils s’imaginaient trop liés avec les Portugais pour bien servir les intérêts de leurs rivaux espagnols; ils aimèrent mieux se livrer à des intermédiaires japonais, qui les trahirent. L’imprudence d’un pilote du galion acheva leur perte. Ce marin crut effrayer les Japonais, en leur décrivant la puissance de son roi et les conquêtes qu’il avait faites en Amérique et aux Philippines ; le malheureux ajouta que toutes ces conquêtes étaient préparées par les religieux missionnaires, que leur roi envoyait en avant, et dont les néophytes aidaient ensuite les Espagnols à s’emparer du pays. Le San Felipe portait précisément sept religieux, dont deux r Franciscains venant du même couvent que ceux ni qui étaient déjà au Japon. On se Figure la colère ril qui saisit Taicosama, quand ses fonctionnaires lui : répétèrent ces dires insensés et lui détaillèrent , avec exagération l’armement du galion espagnol, tel Immédiatement, le 9 décembre 1596, il ordonna de r saisir, pour les mettre en croix, tous les missioniBnaires de Miyako et d’Osaka et les chrétiens qui f fréquentaient leurs maisons. Les fonctionnaires T® qui reçurent cet ordre, ne l’exécutèrent pas dans ]r toute sa rigueur; cependant tous les Pères Franti- ciscains qu’on trouva dans les deux villes furent cc arrêtés, à savoir cinq à Miyako, dont trois prêtres, s et un seul à Osaka, également prêtre ; quinze chréi||; tiens furent pris avec eux, dont cinq interprètes 3 ûts servants de messe, âgés de 11 à
13 ans. A Osaka furent aussi arrêtés trois Jésuites japonais, non prêtres, Paul Miki, scolastique, déjà remarquable prédicateur, et deux novices, Jean de Goto, scolastique, et Jacques Kisaï. coadjuteur temporel. Il y en eut en tout vingt-quatre (ils devinrent vingt-six par l’adjonction, en cours de route, de deux chrétiens), que Taicosama condamna à être crucifiés à Nagasaki. « Ces gens, déclarait-il dans sa sentence, sont venus des Philippines comme ambassadeurs, et sont restés à Miyako pour prêcher la loi chrétienne, que j’ai sévèrement interdite il y a plusieurs années; c’est pourquoi j’ordonne de les faire mourir avec les Japonais qui se sont faits chrétiens. »
Les Franciscains n’attendirent pas le dernier moment pour dissiper toute froideur entre eux et les Pères de la Compagnie : parlant à leurs supérieurs, ils leur demandèrent humblement pardon de la peine qu’ils leur avaient causée par un excès de zèle bien intentionné. Les trois Jésuites, qui leur devaient le martyre, n’étaient pas tentés de leur en vouloir. Le 5 février 1597, tous les vingtsix subirent la mort, avec des chants d’action de grâces à Dieu pour leur bonheur. Les religieux continuèrent, du haut de leurs croix, à exhorter la foule présente au supplice. En particulier, le jeune Jésuite, Paul Miki, qui avait converti plusieurs infidèles durant sa détention, ne cessa de prêcher chrétiens et païens, jusqu’à ce qu’il reçût le coup de lance des bourreaux. Le tyran n’avait pas atteint son but, d’intimider les chrétiens, ni en promenant ses victimes à travers le Japon, ni par l’appareil de leur supplice.
Si Taicosama n’a pas compris les missionnaires Jésuites ni leurs chrétiens dans sa répression sanglante, c’était pour les raisons qui l’avaient
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déjà empêché de presser son édit de 1587 : ménagements politiques à l’égard des princes japonais chrétiens ; satisfaction de voir les Pères s’abstenir de tout prosélytisme bruyant. En outre, il venait de recevoir le nouvel évêque du Japon, Mgr Pierre Martinez, qui lui avait apporté une réponse du vice-roi des Indes, avec de nouveaux présents, et cette seconde ambassade lui avait été très agréable. Par une heureuse rencontre, le prélat s’apprêtait à visiter pour la première fois son Église, au moment où le Père Yalignani revenait dans l’Inde avec la lettre et les présents du potentat japonais ; c’est ce qui lui permit de se présenter lui aussi au Japon comme ambassadeur du vice-roi et chargé de sa réponse. Mgr Martinez profita du bon accueil pour exercer, bien qu’avec discrétion, ses fonctions épiscopales. Il donna le sacrement de confirmation à plusieurs milliers de fidèles, notamment à Miyako même. Les chrétiens en reçurent un tel accroissement de ferveur que, peu après, lors de l’arrestation des Pères Franciscains, ils se dénonceront eux-mêmes en masse aux ministres du persécuteur.
Taicosama tenait beaucoup aux relations de commerce avec les Portugais; pour ce motif, il était allé, en 1594, jusqu’à permettre la réouverture d’une église- à Nagasaki pour l’usage exclusif des Européens. Mais la bienveillance du tyran pour les chrétiens et les missionnaires était intermittente, et ne s’étendait pas à la religion elle-même. Il lui venait des accès de rage persécutrice, fomentée d’ailleurs par des conseillers, ennemis jurés du christianisme. Aussi, après le supplice des vingt-six martyrs, il donna l’ordre d’embarquer tous les missionnaires, à l’exception d’un petit nombre, qui pourraient rester à Nagasaki en
faveur des Portugais. Eludé à peu près en 1597, cet ordre fut sur le point d’être rigoureusement exécuté l’année suivante. Déjà, d’ailleurs, le gouverneur de Nagasaki avait détruit le collège-scolasticat de la Compagnie à Amakusa, ainsi que le séminaire d’Arima, et incendié 154 églises, avec toutes les résidences des missionnaires, dans les terres d’Arima et d’Omura. La nouvelle de ces désastres accueillit Mgr Louis Cerqueira, succédant à Mgr Martinez, et le Père Yalignani, de nouveau Visiteur, quand ils abordèrent au Japon, le 5 août 1598. Par bonheur, dans le même temps, on apprit la maladie, puis la mort de Taicosama (18 septembre 1598).
Dans l’interrègne qui suivit, l’église du Japon retrouva assez de paix, pour réparer ses ruines matérielles et s’agréger de nombreux fidèles. Le mouvement des conversions, préparées depuis longtemps par l’évangélisation patiente et prudente des Jésuites, s’activa particulièrement dans les deux années qui suivirent le martyre des vingtsix, sans doute sous l’influence de ce triomphe de la foi. L’on compta plus de 7.000 baptêmes de païens, de fin 1598 à octobre 1600. Il y avait alors au moins 300.000 chrétiens au Japon.
96. Persécution de Daifusama (1600-1616). — Les choses changèrent de face quand, en 1600, la guerre civile éclata entre les régents et que Daifusama réussit à prendre pour lui seul le pouvoir. Le vainqueur fit mourir les seigneurs chrétiens qu’il avait eus pour adversaires, et donna leurs Etats à des païens : de là, pour beaucoup de fidèles, des persécutions cruelles, souvent un bannissement plus dur que la mort. Les exécutions sanglantes pour la foi recommencèrent par
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le martyre d'une femme, en 1.600; elles devinrent de plus en plus fréquentes de 1603 à 1613. A la fin de 1613, Daifusama lancera le décret, avec lequel s’ouvrira l’ère des persécutions générales, pour ne plus se fermer avant que toute l’Eglise du Japon soit noyée dans son sang. Jusque-là pourtant, le nouveau maître de l’empire était resté plutôt bienveillant pour les chrétiens : en 1607, il accordait à Mgr Gerqueira une audience, où il lui prodigua les témoignages d’estime et de respect; il fit également le meilleur accueil au Supérieur de la mission, qu’il avait lui-même demandé à voir. Auparavant, en 1601, il avait, par patentes officielles, autorisé l’établissement des missionnaires dans les trois centres principaux du pays, à Miyako, Osaka et Nagasaki, ce qui emportait pour eux la liberté ou la tolérance dans tout l’empire.
Durant cette sorte de trêve, qui va de 1598 à 1614, les Jésuites n’enregistrent pas moins de 152.080 baptêmes d’adultes. Qu’on se rappelle en outre les 500.000 baptêmes d’adultes, inscrits de 1550 à 1598, et 1’ on ne trouvera pas exagéré le chiffre d’un million d’âmes pour le total de la chrétienté japonaise, au moment où commence à s accomplir la proscription.
Si la trêve de Daifusama ne dura pas plus longtemps, cela tient en partie à des causes sur lesquelles il serait trop pénible d’insister. Des écrivains étrangers à la Compagnie de Jésus, connaisseurs très sérieux des choses du Japon, ont émis 1 opinion que, si les Jésuites étaient restés seuls dans cette mission, non seulement elle n aurait pas été ruinée comme elle l’a été, mais tout le pays serait devenu chrétien. Nous n’irons pas jusque-là : non, toute la sagesse et la prudence
dans la méthode d’apostolat des Jésuites n’aurait, sans doute, pas eu pleinement raison des trois grands ennemis du christianisme au Japon : l’attachement des princes à l’idolâtrie bouddhiste et shintoïste; l’incompatibilité radicale des droits de la liberté chrétienne avec le despotisme des Choguns, et la xénophobie croissante dans la politique de ces derniers. Néanmoins, ils vinrent peut-être trop nombreux, surtout des Philippines si suspectes aux Japonais, les religieux de divers Ordres qui, après la levée des restrictions par le Saint-Siège (1600 et 1606), accoururent braver les édits impériaux. Il est vrai que, s’ils y trouvaient le martyre, leur vœu le plus ardent était satisfait; seulement il en résultait toujours une recrudescence de la persécution pour les chrétiens plus faibles. Un autre inconvénient, c’était les froissements entre les missionnaires de la Compagnie et les nouveaux venus, aspirant à être leurs collaborateurs indépendants. De là des querelles, toujours regrettables, mais qui, entre candidats au martyre, se résolvaient généralement dans la charité et la fraternité. Malheureusement, il en est parvenu des échos grossis en Europe, où elles ont été exploitées par la passion et surtout par la haine janséniste.
L’édit de Daifusama, signifié aux missionnaires au commencement de l’année 1614, les condamnait tous à être transportés à Nagasaki et embarqués pour Macao et Manille. Les Jésuites étaient alors 123, répandus à travers tout le Japon : il y avait de plus dix Pères Franciscains, neuf Dominicains, trois Augustins et sept prêtres séculiers. Vingt-neuf Jésuites, dont 22 prêtres, purent se soustraire à l’expulsion, ainsi que quinze des autres religieux et cinq prêtres séculiers. Avec ceux
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qui furent embarqués en novembre 1614, durent partir également des chrétiens indigènes notables et plusieurs dames. Les églises et les maisons de la mission furent rasées, les fidèles partout sommés d’apostasier. Pour les y contraindre, on commença par des traitements ignominieux, auxquels les Japonais sont particulièrement sensibles; par des tortures cruelles, mais ménageant la vie ; par la déportation loin de la province natale. Cependant les ordres officiels, appliqués par quelques fonctionnaires plus violents, avaient déjà, en 1616, fait environ soixante-dix martyrs, une dizaine étant brûlés vifs, les autres décapités.
97. Fin de l’ancienne mission du Japon. — Le successeur de Daifusama, Hidetada, en 1616, renforce les décrets de proscription et commence, surtout à partir de 1618, à en presser l’exécution sans pitié. Entre plus de 300 chrétiens qu’il fit immoler jusqu’à la fin de son règne (1623), il faut signaler, au 25 novembre 1618, 14 Japonais, dont 5 femmes et 4 enfants de 10, 7, 4 ans et de 9 mois, tous brûlés vifs; au 7 octobre 1619, m 52 hommes, femmes et petits enfants, également livrés au feu. En 1622, il y eut 121 exécutions, ni C’est l’année du «grand martyre », qui le 10 septembre, offrit à Nagasaki, l’admirable spectacle iti: i de la glorieuse mort de 22 religieux des divers at ordres et de 30 fidèles. On en décapita d’abord b trente, surtout des femmes et des enfants depuis isi tr°is ans; les autres furent brûlés à petit feu. il I Parmi ces héros de la foi, la Compagnie comptait o® le bienheureux Père Charles Spinola avec sept iefi de ses novices Japonais, et le bienheureux Père iti Sébastien Kimura, également Japonais. Avant la sat| fin de l’année furent encore couronnés deux
autres Pères, les bienheureux Camille Costanzo et Pierre Navarro, avec trois de leurs catéchistes reçus dans la Compagnie.
Les quatorze exécutions de 1622 réduisaient à 28 (23 prêtres) le nombre des Jésuites qui restaient au Japon : les autres religieux ensemble n’étaient plus que onze ou douze. Tous s’employaient de leur mieux à soutenir la foi et le courage de leurs chrétiens. Ils avaient la joie de constater la I fermeté d’un très grand nombre, bien prouvée par tant de supplices et de voir même que les conversions des païens n’étaient point arrêtées par la terreur du martyre : dans cette annéel622, les Pères de la Compagnie avaient fait 2.236 baptêmes d’adultes. Malheureusement, les pasteurs, j décimés et surtout recherchés par les satellites, j allaient manquer de plus en plus au troupeau, en proie à toute la fureur des loups.
Sous le Chogunat de Yemitsu (1623-1651), la persécution prit un caractère de férocité inouïe.
En particulier les édits contre les prédicateurs furent renforcés de mesures, calculées avec une science diabolique pour les découvrir et rendre impossible leur entrée dans le pays. D’autre part, la menace des Japonais de rompre toute relation avec les commerçants portugais et espagnols faisait qu’à Macao et à Manille, les missionnaires se j voyaient refuser le passage sur tous les navires pour le Japon ; les autorités mêmes le leur interdi- 4 saient. Toutes ces entraves ne purent empêcher un lft bon nombre d’intrépides d’aller encore au secours 4 delà chrétienté désolée. La plupart, il est vrai, du- ! rent bientôt expier leur charité dans les tour- 51 ments : du moins l’exemple de leur héroïsme ser- vit à fortifier les fidèles. La constance de ceux-ci passait par des épreuves de plus en plus dures. (il
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Les bourreaux de Yemitsu s’acharnaient avec un art infernal à inventer les tortures les plus atroces pour vaincre la fermeté des confesseurs de la foi. Us réussirent à faire tomber un certain nombre de malheureux. Même un missionnaire Jésuite, le P. Christophe Ferreira, en 1633, causa à ses confrères l’immense douleur de le voir, sous la pression de l’affreux supplice de la fosse, renier la foi qu’il avait longtemps prêchée avec zèle. Plus tard, bien tard, hélas ! en 1652, il réparera sa faute par une mort courageuse dans le même supplice. Mais les faibles qui ont succombé disparaissent devant la masse de ceux qui ont résisté et qui, par leur indomptable énergie, méritent d’être comparés aux plus glorieuses victimes des Néron et des Dioclétien.
Les chiffres des . martyrs authentiquement connus, la plupart même parleurs noms, ont été établis à 925 pour la période 1597-1626 et à 2.190 pour , 1626-1660, soit au total 3.115. Bien plus nombreux
, sont ceux qui moururent des misères de l’exil, de la faim, du froid et d’autres souffrances de tout genre, endurées pour la confession de leur foi. Un ,f juge japonais, au procès de l’abbé Sidotti en 1709, (j. évaluait à 200.000 ou 300.000 le nombre deschré- I tiens ayant péri d’une manière ou de l’autre jusqu’au milieu du xvne siècle.
• Les Jésuites qui avaient pu rester au Japon ‘ après 1616, furent la plupart martyrisés ; les autrès s’éteignirent épuisés par les travaux du ministère et les privations. Dix-huit Pères survivaient encore au début de 1626. La même année vit le . martyre par le feu de trois Pères, dont le provincial, avec six Frères, et le décès de trois autres 1 missionnaires anciens. L’initiative résolue du L ^re Sébastien Vieyra, vice-provincial, en 1632,
le ramena au Japon avec deux Pères indigènes, et il fut suivi de huit religieux Dominicains, Franciscains, Augustins. Ses compagnons ne tardèrent guère à être pris. Quant à lui, il échappa aux satellites par une sorte de miracle, durant dix-huit mois qu’il passa, se dissimulant à peine, à visiter, pour leur consolation, missionnaires et chrétiens. Capturé enfin, et transféré à Yedo, la capitale, par ordre de l’empereur, qui voulut recevoir de lui un exposé de la religion, il excita l’admiration du tyran, mais n’en fut pas moins livré à la fosse, puis au feu, où se consomma son triomphe, le 8 juin 1634. Avant cet illustre vétéran de l’apostolat, au cours de l’année 1633, avaient déjà été immolés vingt-quatre membres de la Compagnie et parmi eux onze prêtres dont quatre étaient Japonais, comme les treize Frères.
En même temps que les persécuteurs cherchaient ainsi à détruire les derniers appuis de la religion, ils multipliaient les précautions pour couper toute possibilité aux missionnaires de tirer du dehors les ressources indispensables, qu’ils ne pouvaient trouver au pays, telles qu’argent pour l’entretien des nombreux auxiliaires de la mission, vin de la messe, etc. Le commerce portugais, i après toute sorte de vexations, fut complètement et définitivement interdit en 1639. Les marchands Hollandais s’efforcaient depuis bien des armées d’amener le gouvernement japonais à ces mesures, spécialement en lui rendant suspects les mission- I naires catholiques ; leurs honteuses intrigues n’obtinrent qu’en partie, et pas pour longtemps, le résultat voulu par leur cupidité, de rester sans concurrents.
L’effroyable assassinat des 61 personnes de l’ambassade de Macao, ordonné par l’empereur du
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î Japon, en 1640, prouvait combien le tyran était , ‘ déterminé à supprimer toute influence chrétienne ut dans son empire. Cependant les Jésuites ne pou- :!• vaient prendre leur parti d’abandonner à la ruine »it les chrétientés qui avaient coûté tant de peines. etljOr, en 1639, quatre Pères de la Compagnie résultaient seuls dans la mission, et l’on apprit en 1640, alîlqu’un d’eux était martyr, deux en prison, et l’on if ignorait si le quatrième vivait encore. Dans son .tin] désir de secourir à tout prix cette extrême dénJ tresse, le Père Antoine Rubino, Visiteur, n'eut que l’embarras du choix parmi les généreux volonit, Jtaires de toutes les provinces de la Compagnie ; nolaiet il ne voulut laisser à aucun autre l’honneur de pan conduire la troupe des élus au sacrifice. Il forma anal deux bandes. La première, avec laquelle il partit de Manille en 1642, comprenait quatre Pères àl(parmi lesquels un Polonais), plus trois séculiers, s del qui s’étaient offerts à servir gratuitement dans , j;: ce périlleux voyage. Le 11 août, ils baisèrent le sol letiJ du Japon. Découverts au bout de peu de jours, ay ils furent conduits à Nagasaki, où ils subirent jt J courageusement de longues et cruelles tortures : ja J le combat se termina pour tous, du 21 au 25 mars. rti; La seconde bande, qui s’embarqua en 1643, se gteJ composait de quatre Pères, avec un Frère JapolC! nais. Eux aussi purent aborder au rivage souhaité,
, anne mais pour être bientôt arrêtés.
0$ Un mystère douloureux plane sur la fin de ces fflissiE cinq derniers missionnaires de la Compagnie au ntnr:- Japon. Des marins hollandais et chinois, venus du Japon au Tonkin en 1646, ont témoigné avoir vu, j,r; deux ans auparavant, à Yedo, ces cinq Jésuites, qu’ils nomment par leurs noms. J^es missionnaires 3 jel’j: étaient déjà tellement affaiblis par les tourments, Pieut ^ un seul d’entre eux pouvait encore répondre
Bruche». — La Compagnie de Jésus. 23
aux juges qui les interrogeaient sur la religion etil le faisait d’ailleurs avec grande intrépidité. Après cela, on leur infligeait en pleine rue le supplice de la scie de bambou (appliquée par les passants); puis trois moururent en prison. Les mêmes témoins ajoutaient que les deux Jésuites restants avaient profité d’une amnistie générale, à l’occasion de la naissance d’une fille de l’empereur, mais , qu’ils demeuraient internés dans la maison d’un J renégat, où on les obligeait à recevoir les services ! de femmes effrontées : ce qui, au dire de l’un d’eux, était le martyre le plus pénible qu’ils eussent encore eu à endurer. Des auteurs japonais affirment que tous ces missionnaires auraient renoncé la foi et que les deux derniers se seraient mariés : il est très permis de ne pas croire des témoins aussi intéressés. Suivant un récit fait à Siam par un capitaine japonais, en 1680, un prêtre chrétien aurait, encore vers cette date, été arrêté ! pendant qu’il disait la messe, la nuit de Noël, dans la maison d’un grand de la cour.
Le sort du Père Rubino et de ses compagnons ni n’a point découragé la ferveur de leurs confrères. Les Supérieurs de la Compagnie se sont vus constamment sollicités par des sujets qui brillaient du désir de tenter, au risque de leur vie, la rentrée ;i dans la mission. Ils ont, en effet, sérieusement al considéré la question plus d’une fois : par exem* ! pie, lors du grand départ de missionnaires français sous le règne de Louis XIY, plusieurs avaient ie leur destination pour le Japon, mais ne purent k la suivre. En 1708, un prêtre séculier sicilien, Jean- 'o Baptiste Sidotti, trouva moyen de se faire dépo- an ser dans une île japonaise. Aussitôt pris, il fut ai conduit à Yedo et jugé; on ne sait ce que devint à ensuite le courageux abbé.
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Un siècle et demi passera, avant que le Japon revoie un prêtre. Cependant on ne se résignera pas, dans le monde catholique, à la pensée que tant de sang de martyrs ne fera pas renaître une nouvelle moisson. On ne s’y résignera point, surtout, dans la Compagnie, qui a donné cent martyrs à l’Église de ce pays. Ce sera donc pour elle une consolation tout particulièrement sensible, d’apprendre, en 1865, la découverte de plusieurs milliers de chrétiens au Japon : précieux reste, qui s'est conservé à travers d’affreuses tribulations, grâce à la solidité de la foi puisée dans l’enseignement des missionnaires et à la sage organisation qu’avaient reçue d’eux les groupes fidèles.
Chine (1552-1650)
98. Fondation de la mission : Valignani et Ricci. Jy — La Chine a connu l’Évangile au moins dès le vu® siècle, par la prédication des prêtres sy- , riaques nestoriens. Sous les empereurs Yuen tgj (mongols), vers la fin du xme siècle, elle a eu des , missionnaires Franciscains, qui établirentun siège J archiépiscopal à Khanbalik (Pékin), et un siège elr épiscopal, suffragant du premier, à Zayton (proifî bablement Tsiuan-tcheou, dans leFou-kien). Mais eî 1 cette première mission catholique ne dut guère ;S[ survivre à la chute de la dynastie Yuen (1368). Il atij n’en subsistait nulle trace et nul souvenir parmi P les Chinois au xviB siècle, quand les Pères de la nj I Compagnie réussirent à pénétrer dans le grand e|ij empire, alors si peu hospitalier pour les étrans , gers. Après l’essai infructueux de saint François gll Xavier (1552), le premier prêtre catholique pour lequel ses portes s’entr’ouvrirent un peu de temps
fut le Père Melchior Nunez Barreto, provincial de l’Inde, qui, à deux reprises, fut autorisé à séjourner un mois à Canton (1555). L’année suivante, un Père Dominicain, Gaspar da Cruz, fut également admis pour un mois dans cette ville, sans pouvoir davantage y fonder une chrétienté. D’autres encore Jésuites, Augustins, Franciscains, en 1568, 1575, 1579 et 1582, ne parvinrent sur le sol chinois que pour être forcés, parfois avec mauvais traitements, à le quitter aussitôt. Au Père Valignani appartient le mérite d’avoir vu et su réaliser enfin les conditions de succès qui manquaient à toutes ces tentatives.
Jusque-là on avait procédé par assauts et, en quelque sorte, à l’aventure, avec des hommes insuffisamment préparés, incapables même de profiter des bonnes circonstances qu’ils auraient rencontrées. Valignani y substitua le siège méthodique avec formation préalable, soigneuse, des missionnaires qui, une fois la place ouverte, devraient y implanter le christianisme. Dans cette vue, en 1578, il appela de l’Inde à Macao le Père Michel Ruggieri (1543-1572-1607), en lui ordonnant de s’appliquer tout entier à posséder la langue mandarine, c’est-à-dire le chinois, tel qu’il était parlé dans tout l’empire par les lettrés et les fonctionnaires.
Les Portugais avaient eu permission, on ne sait trop comment, vers 1557, de s’établir à Macao, en territoire chinois, à une trentaine de lieues de Canton : cette colonie attirait déjà beaucoup d’indigènes, venant soit pour le trafic, soit pour gagner leur vie au service des étrangers. Les Jésuites y avaient, depuis 1562, une résidence, dont le Père Valignani, en 1595, fit un collège, rattaché à la mission du Japon, où les scolastiques
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destinés à cette mission pouvaient tranquillement poursuivre leurs études. Ce collège de Saint-Paul à Macao devint comme le quartier général des missions de la Compagnie de Jésus au Japon, en Chine et en Indo-Chine, et leur a rendu des services incalculables. Il fut, pendant deux cents ans, à la fois centre de ministères locaux pour les Européens et les Asiatiques ; école et noviciat pour les jeunes apôtres, parmi lesquels il y eut beaucoup de Chinois et de Japonais ; escale hospitalière, où se sont arrêtés presque tous les missionnaires d'Extrême-Orient ; souvent leur refuge pendant les persécutions ; enfin intermédiaire charitable pour procurer à tous des moyens de subsister et de soutenir leurs œuvres.
Dans cette maison, où il arriva en juillet 1579, le Père Ruggieri fit, quoique péniblement, assez de progrès dans l’étude du chinois, pour pouvoir déjà utiliser avec fruit deux séjours à Canton, autorisés par une complaisance inusitée des mandarins, en 1580-1581. Le 7 avril 1582, il fut rejoint par le compagnon auquel Dieu réservait le grand rôle dans la fondation de la nouvelle mission. Le Père Mathieu Ricci, né à Macerata (États Pontificaux) le 6 octobre 1552, entré dans la Compagnie de Jésus à Rome le 15 août 1571, avait reçu au Collège Romain, tout en étudiant la philosophie, les leçons de mathématiques, d’astronomie et de cosmographie du célèbre Père Christophe Clavius. Envoyé sur sa demande, en 1577, dans les missions de l’Inde, il était à Goa le 13 septembre 1578; puis, après trois ans employés à terminer sa théologie, à enseigner les humanités et à un commencement de ministère apostolique, il lut appelé lui aussi par le Père Yalignani à Macao pour apprendre le chinois.
A la fin de l’année 1582, le Père Ruggieri obtenait du vice-roi de Canton la permission de s’établir avec le Père Ricci à Tchao-king, chef-lieu administratif de la province. Bientôt expulsés de cette ville, ils y rentraient le 10 septembre avec une nouvelle autorisation, et cette fois y fondaient définitivement la mission. A vrai dire, les deux Européens étaient en quelque sorte mis à l’essai dans ce coin de terre chinoise; il fallait conquérir à l’Évangile le droit de rayonner dans tout l’immense empire, et pour cela il s’agissait de gagner à ceux qui l’apportaient l’estime et la confiance des Chinois. Tâche ardue, que les missionnaires sauront accomplir à force de tact, de prudence et de patience inaltérable!
Une extrême prudence, seule, devait leur permettre de rester dans le pays où ils avaient eu tant de peine à entrer. Aussi ne diront-ils rien, d’abord, de leur intention de prêcher la foi chrétienne : aux grands mandarins qui les interrogent sur leur but, ils se bornent à répondre qu’ils sont « des religieux, amenés du lointain Occident par le renom du bon gouvernement delà Chine, où ils désirent demeurer jusqu’à leur mort, en servant Dieu, le Seigneur du ciel ». S’ils avaient immédiatement manifesté le dessein d’annoncer une nouvelle religion, ils n’auraient jamais été reçus; • ils eussent en effet heurté l’orgueil chinois, qui ne pouvait admettre que la Chine eût quelque chose à apprendre de l’étranger, et surtout ils eussent alarmé la politique des gouvernants, qui voyaient un danger national dans toute innovation.
Cependant jamais les deux Jésuites n’ont fait mystère de leur foi, ni dissimulé leur qualité de prêtres chrétiens. Aussitôt installés à Tchao-king, ils mirent en une place bien apparente de leur
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maison une image de la Sainte Vierge ayant l’EnfantJésusdans sesbras. Leurs visiteurs manquaient , rarement de demander ce que cela représentait { et les Pères en profitaient pour donner une pref mière idée du christianisme. Ils attendront, pour lt parler directement de religion, qu’ils aient vu lh l’antipathie et les défiances à l’égard de l’étranger ni* devenues moins fortes que le désir d’entendre lit, leurs instructions. Mais ils excitent ce désir en j, faisant comprendre aux Chinois, sans le dire, qu’ils 1È!; ont des choses nouvelles et intéressantes à leur enseigner. A cette fin, les Pères employèrent inffl, génieusement un certain nombre *d’objets qu’ils avaient apportés et qui, déjà assez communs en Europe, étaient encore tout nouveaux en Chine. C’étaient des horloges grandes et petites, des instruments de mathématiques, de physique et d’astronomie; des prismes de verre faisant voir les couleurs; des instruments de musique; des peintures à l’huile et des estampes; des ouvrages de cosmographie, de géographie et d’architecture, illustrés de gravures, de cartes, vues de villes et de monuments; des volumes magnifiquement imprimés et richement reliés, etc. Les Chinois, qui jusque-là s’imaginaient que hors de leur pays il n’y avait que barbarie, étaient stupéfaits à voir tout cela, et encore plus à entendre les explications que les Pères donnaient en réponse à leurs questions. Les plus intelligents recevaient pour la première fois l’impression d’une civilisation à laquelle ils sentaient que la leur, dont ils étaient si fiers, ne pouvait se comparer. Le bruit se répandit bientôt de tous côtés des merveilles que montraient les religieux d’Europe, et leur maison ne désemplissait plus de visiteurs, spécialement de lettrés et de mandarins, toujours nombreux à
Tchao-king. Le résultat fut, comme le dit le Père Ricci, que « tous en vinrent peu à peu à prendre de nos pays, de nos populations et en particulier de nos lettrés, une idée très différente de celle qu’ils avaient précédemment ».
Une pièce du petit musée des missionnaires, qui causa l’impression la plus vive, ce fut une mappemonde. Comme l’observe le Père Ricci, les Chinois avaient bien leurs cartes, intitulées « descriptions du monde », mais on n’y trouvait que leurs quinze provinces, et à l’entour un peu de mer, avec quelques îlots, où leurs géographes inscrivaient lesr noms des contrées dont ils avaient entendu parler : toutes ensemble prenaient moins de place qu’une petite province de Chine. «Cette image qu’ils se faisaient de la grandeur de leur pays et de l’insignifiance du reste, les rendait si fiers, que le monde entier leur semblait sauvage et barbare, comparé à eux; de la sorte, il n’y avait guère à espérer qu’ils écouteraient avec déférence des maîtres étrangers. » Aussi les lettrés de Tchaoking protestèrent d’abord, quand le missionnaire leur fit voir les parties du monde sur sa carte et que la Chine leur apparut réduite dans un compartiment si modeste. Mais après que le Père leur eut expliqué la construction de la pièce et le soin pris par les géographes d’Europe pour assigner à toutes les contrées leurs positions exactes et l’étendue relative qui revient à chacune, les plus sages se rendirent à l’évidence; et tous, à commencer par le gouverneur de Tchao-king, pressèrent le Père de faire une copie de la mappemonde européenne, avec les noms et les légendes en chinois. Le Père Ricci dessina une carte plus grande, où il inscrivit des explications détaillées pour le besoin des Chinois. A peine ce travail terminé, h
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gouverneur le fit imprimer, en se réservant tous les exemplaires, qu’il distribua en présent à tous ses amis de la province et d’ailleurs. Dans la suite, le Père Ricci continua de perfectionner cette mappemonde, qui fut maintes fois réimprimée et se répandit dans toute la Chine : « elle contribua beaucoup au crédit des Pères et valut grand renom aux lettrés d’Europe, qui avaient su trouver tout cela et le peindre avec tant d’art ».
Ricci n’a pas craint d’écrire que c’était « l’ouvrage le plus utile qu’on pût faire dans ces premiers temps, pour disposer les Chinois à écouter les choses de la foi chrétienne ». En tout cas, de nombreux auditeurs furent par là gagnés au désir d’entendre parler de l’Europe. Ce point capital obtenu, les missionnaires purent faire venir plus fréquemment les choses religieuses dans leurs explications. Par exemple, les belles Bibles et les vues de monuments religieux, d’églises, etc., leur donnaient occasion de parler « des bonnes coutumes dans les pays chrétiens, de la fausseté de l’idolâtrie, de la conformité de la loi de Dieu avec la raison naturelle et les enseignements semblables des anciens sages de la Chine ». On voit, par le dernier point, que, déjà à Tchao-king, le Père Ricci savait tirer de ses lectures chinoises des témoignages en faveur de la religion qu’il venait prêcher. Ce sera une des caractéristiques de sa méthode d’apostolat et une des causes principales de son succès.
Les missionnaires eurent bientôt la joie de s apercevoir que pour beaucoup de visiteurs ce qu’ils disaient de la religion n’avait pas moins d intérêt que les curiosités d'Occident. Afin de satisfaire ceux qui désiraient en savoir davantage, ils distribuèrent des feuillets contenant une
traduction chinoise des dix commandements : cet abrégé de code moral fut très goû té des indigènes. Puis ils composèrent un petit catéchisme, où les principaux points de la doctrine chrétienne étaient exposés dans un dialogue entre un philosophe païen et un prêtre chrétien. Cet ouvrage, qu’ils firent imprimer vers la fin de l’année 1584, fut encore très bien accueilli, et les plus hauts mandarins de la province s’estimèrent honorés de le recevoir comme présent. Les Pères en répandirent des centaines etdes milliers d’exemplaires, et ainsi « la bonne odeur de notre Foi commença à se propager dans toute la Chine ». Cette première prédication était bien appuyée par l’édification que donnait la vie régulière des missionnaires, par leur désintéressement, dont l’exemple était nouveau en Chine, parleur charité pour les pauvres, etleur patience à supporter les vexations.
La persécution en effet ne leur fut pas épargnée; se mêlant aux consolations, elle mit plus d'une fois en question le succès de leur œuvre, durant les six ans du séjour à Tchao-king. C’est que le sentiment populaire était très hostile à tous les étrangers, dans cette ville comme dans le reste de la province de Canton, où il l’était plus que partout ailleurs en Chine. Et la bienveillance des hauts fonctionnaires, qui soutenait les missionnaires, était sujette à variation ; eux-mêmes d’ailleurs n’avaient qu’une situation peu stable. Aussi les Pères obtinrent-ils à grand’peine de pouvoir faire venir un compagnon. Puis, par crainte de se compromettre, des mandarins pourtant amis empêchèrent de nouveaux etablissements au Tche-kiang et au Kouang-si. 11 devenait de plus en plus manifeste que la mission n’aurait son existence assurée que quand elle serait autorisée par le pouvoir suprême en Chine.
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C’est pourquoi Valignani, qui suivit toujours la sainte entreprise avec une sollicitude paternelle, revint au projet d’une ambassade à l’empereur de Chine. Cette ambassade, qui devait demander la liberté de laprédication évangélique, ilaurait voulu qu’elle partît de Rome et du Saint-Siège. Dans cette vue, il rappela de Tchao-king le Père Ruggieri, en 1588, et l’envoya à Rome, afin de solliciter dans ce sens le Souverain Pontife. Mais quand le missionnaire arriva dans la Ville éternelle, Sixte V venait de mourir, et trois papes élus après lui ne firent que passer sur le trône de saint Pierre. Ruggieri ne put rien conclure, et finalement alla terminer ses jours à Salerne, où il mourut en
Le Père Ricci, resté seul avec un jeune Père, plutôt élève que collaborateur, eut désormais toute la charge de l’œuvre, mais il n’eut qu’à la continuer sur les fondements posés, suivant les méthodes dues surtout à son initiative propre, et qui l’avaient conduite heureusement jusque-là.
En 1589, les missionnaires furent expulsés de Tchao-king par un vice-roi de Canton, qui avait trouvé leur maison à sa convenance ; mais déjà la mission était trop bien enracinée pour être ruinée par la perte de sa première demeure. Le tyranneau qui chassait Ricci de sa capitale, n’osa pas le chasser de Chine. A Tchao-king, le terrain ingrat et la réserve commandée dans ces commencements n’avaient permis de former qu’une chrétienté peu nombreuse, d’une quarantaine de fervents fidèles ; mais Ricci avait pu y faire la connaissance et gagner l’estime ou même l’amitié de plusieurs mandarins, occupant des postes élevés en diverses provinces. Aussi à Chao-tcheou, où il se retirera d’abord, et dans les autres villes où il portera successivement
son apostolat, le missionnaire retrouvera sa renommée qui l’a précédé et de puissants protecteurs. Certes, les difficultés pénibles, les épreuves douloureuses ne sont pas finies pour lui : c’est comme unCalvaire qu’il lui faudra gravir pour arriver jusqu’à Pékin et y poser définitivement les fondations de l’Église de Chine.
En partant pour Chao-tcheou (août 1589), le Père Ricci était assez familiarisé avec la langue chinoise pour n’avoir plus besoin d’interprète. C’est aussi à ce moment-là que, mieux instruit de la valeur morale des bonzes et du juste mépris où ils étaient généralement tenus, il quitta le costume de ces faux religieux pour celui des lettrés.
En 1595, il pousse une pointe vers Nankin, la fameuse capitale du sud de la Chine : on ne lui permet pas cette fois de s’y fixer, mais il établit la troisième résidence de sa mission àNan-tchang, chef-lieu du Kiang-si, célèbre aussi par le nombre et la science de ses lettrés. En 1598, une tentative hardie le mène jusqu’à Pékin ; contraint de s’en retourner, il trouve, repassant à Nankin, le 6 février 1599, un dédommagement ménagé par la Providence : la situation totalement changée depuis un an, dans cette ville, et les plus hauts mandarins désireux de voir le « saint docteur d’Occident » y prendre sa demeure. Les succès qui récompensent son zèle à Nankin ne l’empêchent pas de penser toujours à réparer son échec de Pékin : l'avenir de la mission en dépend. Le 18 mai 1600, il repart avec le Père Diégo Pantoja, Espagnol, et deux frères catéchistes chinois ; et enfin, après des péripéties où tout espoir humain avait sombré, il entre dans la capitale, appelé par l’empereur, le 24 janvier 1601.
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99. Ricci à Pékin : ouvrages qu’il compose. — C’était une grande victoire : les dix dernières années du Père Ricci seront employées à la compléter et à lui faire porter ses fruits. Sans sortir de Pékin, il ne cessa de consolider et de développer la mission par les mêmes moyens, avec la sagesse et la ténacité qui avaient fait son succès jusqu’à ce jour. L’empereur fut conquis par quelques curiosités d’Europe, notamment par la mappemonde, où il apprenait lui aussi pour la première fois la vraie situation de son empire dans le monde et l’existence de tant d'autres peuples et royaumes ; il en fit faire par le Père Ricci une édition spéciale pour son palais. Ce qui à Pékin, comme à Nankin et ailleurs, excitait surtout l’intérêt des Chinois les plus intelligents, c’étaient les révélations que leur faisait le docteur européen dans le domaine des sciences, même de celles où ils s’imaginaient avoir quelque supériorité. Par exemple, les mathématiques et l’astronomie étaient entrées de temps immémorial dans les institutions officielles de l'empire. Mais lorsqu’ils eurent entendu sur ce sujet le Père Ricci, leshommes qui en savaient le plus durent reconnaître combien leur science était maigre et combien mêlée d’erreurs.
Ce fut toujours en Chine une véritable affaire d’Etat, que la confection du calendrier annuel : or le «tribunal des mathématiques » qui en était chargé, n’avait pour se diriger que quelques règles empiriques, reçues autrefois des astronomes arabes; il était incapable d’éviter des erreurs grossières, notamment dans l’annonce des éclipses et d’autres phénomènes célestes qui, pour les Chinois, sont d’importants événements. Aussi une traduction du calendrier grégorien, que le P. Ricci communiquait en manuscrit à ses néophytes, fit sensation.
Dès lors on pouvait s’attendre à ce que le gouvernement impérial, avant longtemps, recourût aux missionnaires pour corriger l’ignorance de ses astronomes officiels. Dans cette prévision, le fondateur réclamait du P. Général avec instance pour Pékin des hommes de talent et savants, et en particulier un bon « astronome ». 11 fut déféré à son vœu par l’envoi du P. Sabbatinus de Ursis, Napoli- j tain (1575-1597-1620). Ce Père avait reçu au Collège j Romain une bonne formation de mathématicien et d’astronome, qu’il dut compléter en même temps que ses études chinoises, pendant les trois années qu’il passa encore avec le P. Ricci. C’est lui qui sera le premier chargé officiellement de cette fameuse réforme du calendrier chinois qui ne pourra être réalisée que beaucoup plus tard, surtout paroles travaux des PP. Schall et Verbiest. Le P. Ricci eut une juste intuition du rôle de l’astronomie dans l'avenir de la mission de Chine; c’est en effet par l’astronomie qu’elle a été sauvée plus d’une fois de la ruine : le besoin qu’ont eu les gouvernants chinois des missionnaires astronomes j a été, jusque près de nos jours, la protection j principale de l’apostolat chrétien en Chine contre des accès fréquents de xénophobie et de haine contre l’étranger.
Le P. Ricci ne faisait appel aux sciences profanes que pour préparer un terrain favorable et ouvrir i la voie à la prédication évangélique. Il y ajoutait d’autres moyens non moins efficaces, tels que ses écrits de morale. Il ena composé de toute forme, tous adaptés merveilleusement au goût du pays. i Les Chinois, qui sont assez justement très fiers 3 de leur littérature morale, étaiént dans la stu- t peur devoir un Occidental réussir si bien dans le même genre, et leur dire du nouveau sur des 1
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sujets qui semblaient avoir été épuisés par leurs sages. Ils ne pouvaient s’empêcher de reconnaître la beauté des leçons que donnait le Père, si contraires qu’elles fussent à leur pratique; et les citations de la Bible, des Saints et des Docteurs de l’Église, où il puisait largement pour ses développements et ses preuves, leur donnaient une haute idée des philosophes chrétiens. Ils étaient ainsi disposés à écouter volontiers les enseignements plus relevés du dogme évangélique.
Mais l’ouvrage de Ricci qui eutl’influence la plus étendue et la plus heureuse, ce fut son Tien-tchouche-i, « vraie doctrine de Dieu ». C’était le petit catéchisme de Tchao-king, corrigé, augmenté, perfectionné de jour en jour, et amené peu à peu par l’expérience de longues années à la forme servant le mieux son but. Les vérités à admettre préalablement à la foi — existence de Dieu, création, immortalité de l’âme, récompenses et châtiments de la vie future — sont là démontrées avec les meilleurs arguments de la raison, tandis que les erreurs populaires de la Chine, en particulier le culte des idoles et la croyance à la transmigration des âmes, y trouvent une réfutation décisive. Aux preuves prises dans les philosophes et les théologiens chrétiens, Ricci a joint de nombreux témoignages des anciens livres chinois : cela n’a pas peu contribué au crédit de son ouvrage. Chef-d’œuvre d’apologétique etde controverse, le Tien-tchou-che-i devint ajuste titre le manuel des missionnaires : il mettait déjà les plus novices à même d’exercer un ministère fécond. Souvent réimprimé, le livre a fait lui-même l’oflice du plus puissant missionnaire. Le nombre des infidèles qu’il a attirés au christianisme est incalculable, et aux lecteurs quil n’a pas convertis, il a du moins inspiré
l’estime de la religion. Le Père Bouvet, bien placé pour le savoir, témoigne que ce fut la lecture du Tien-tchou-che-i qui détermina le célèbre empereur Kang-hi à publier son édit de 1692 en faveur du christianisme. Et l’action bienfaisante de cet ouvrage de Ricci ne s’est pas arrêtée à la Chine; elle s’est étendue au Japon, au Tonkin, à la Cochinchine et aux autres pays tributaires de la littérature chinoise.
On ne doit pas oublier pourtant, en lisant le Tien-tchou-che-i, que ce n’était, comme l’auteur le déclare explicitement, qu’une introduction à l’enseignement de la foi proprement dit. Il ne laissait qu’entrevoir l’Évangile et la révélation de Jésus-Christ ; mais il amenait tous les lecteurs de bonne volonté au désir d’en savoir davantage, et ceux qui en venaient jusque-là trouvaient chez « les Pères » auxquels il les adressait, de quoi pleinement se satisfaire. Plus tard, en Europe, on accusera Ricci et ses successeurs de n’avoir pas osé montrer aux Chinois le Christ intégral, de leur avoir caché ses humiliations et sa croix : c’est une calomnie. Le fondateur lui-même, dans ses mémoires et sa correspondance, relève la dévotion de ses néophytes chinois pour la Passion du Sauveur, qu’ils manifestent particulièrement le jour du Vendredi Saint.
400. Les rites chinois. — Le Père Ricci a résolu le grand problème d’amener l’orgueil des disciples de Confucius à se courber sous le joug de la loi évangélique, sans leur accorder aucune diminution, aucune altération de celle-ci. A cette occasion se posait devant lui une grave question, qui a réclamé toute sa sagesse : la question des coutumes nationales ou, pour employer le ternie
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consacré, des rites. Il s’agit surtout des honneurs que les Chinois de toutes classes rendent à leurs ancêtres défunts, et de ceux que spécialement les mandarins et les gradués rendent à Confucius. Le Père Ricci a bien compris l’importance qu’ont ces cérémonies pour les Chinois. Consacrées par l’usage immémorial, elles leur apparaissent en quelque sorte comme inséparables de leur nationalité. Aussi, tandis que les pratiques bouddhistes et taoïstes sont entièrement facultatives, suivies par les uns, méprisées par les autres, les rites en l’honneur de Confucius et des ancêtres sont jugés d’obligation stricte, indispensable. Quiconque les néglige, doit s’attendre pour le moins à être stigmatisé comme membre indigne de sa famille et de la nation, et renoncer atout espoir de recevoir un grade littéraire et une charge publique, quelle quelle soit. Dès qu’on fit des chrétiens chinois, il fallut donc prendre un parti sur le point de savoir s’ils pourraient continuer à pratiquer les rites nationaux. La réponse dépendait de la solution qu’on donneraità cette question : les rites « étaientils des actes religieux et impliquaient-ils superstition ? » Ricci étudia longuement cette question, observant avec soin la pratique de ces rites et interrogeant sur leur signification, à la fois, les vieux livres classiques de la Chine, avec leurs commentateurs anciens et modernes, elles nombreux lettrés qu’il connut dans ses dix-huit années d’apostolat. lien vint à la conviction que les rites n’avaient pas de signification religieuse, qu’onles considérât dans leur première institution, ou dans la manière dont ils étaient pratiqués par les Chinois des classes instruites. Les rites ne pouvaient constituer un acte dereligion, puisqu’ils ne renfermaient aucun culte, aucune demande de grâce, et qu’ils
Bruckeu. — La Compagnie de Jésus.
n’étaient qu’une expression du respect filial, de la gratitude des enfants pour leurs parents et des disciples pour leur maître. « Les Chinois, dit Ricci, ne reconnaissent aucune divinité dans Confucius, non plusquedans leursancêtresmorts; ilsn’adressent de prières ni à l’un ni aux autres ; ils ne leur demandent rien et n’attendent rien de leur inter- I vention. » A vrai dire, ils ne font pas plus pour les morts qu’ils ne font pour les vivants à qui ils veulent témoigner beaucoup de respect. « Les honneurs qu’ils rendent à leurs parents consistent à les servir morts comme s’ils étaient en vie. Ils * ne croient pas pour cela que les morts viennent manger ces choses qu’on leur offre (viandes, fruits, etc.) et en aient besoin. Ce qu’ils font, ils déclarent le faire parce qu’ils ne savent pas d’autre moyen de manifester leur affection et leur 1 reconnaissance pour leurs ancêtres. . . De même, ce que font spécialement les lettrés pour Confucius, « ils le font pour le remercier de l’excellente doc- ai trine qu’il leur a laissée dans ses livres, par le i moyen desquels ils ont obtenu leurs grades et } ' leurs mandarinats. Ainsi, en tout cela, il n’y a rien j !» qui sente l’idolâtrie, et peut-être est-il permis de p dire qu’il ne s’y rencontre nulle superstition. » j Le « peut-être » ajouté à la seconde partie de > cette conclusion montre avec quelle conscience le fil fondateur procédait en la matière. II ne prétend pas j f que le vulgaire ou mên^e le plus grand nombre des ! iîi Chinois infidèles ne mêlent rien de superstitieux C à leurs rites nationaux; il ne pouvait pas lui échap- ! il per que les Chinois, comme les païens en général, j portaient la superstition dans les actes de leur vie I ii même les plus légitimes. Il est certain en effet que, dans les honneurs rendus aux ancêtres, et plus par- ! ticulièrement encore dans ceux que reçoivent les <
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défunts, tout de suite après le décès et à l’enterrement, les influences bouddhistes, taoïstes et autres ont introduit bien des additions, où la superstition est flagrante ; mais celles-ci ne participent point à l’autorité des rites vraiment traditionnels. Cet alliage superstitieux, d’après le Père Ricci, ne venait pas de l’institution : il ne tenait point à ce qui était d’essence et d’obligation dans les cérémonies : c’était un élément adventice et arbitraire, qui ne pouvait changer la signification traditionnelle, publique, communément reçue des rites. En conséquence,^ fondateur de la mission jugea qu’on pouvait permettre aux nouveaux chrétiens de continuer à pratiquer ces rites, en s’abstenant seulement de toute admixtion superstitieuse. Ses conclusions, proposées avec ses raisons à ses collaborateurs dans la mission et au Père Yalignani,
I rencontrèrent leur pleine adhésion. Il en fut de même des instructions qu’il traça pour indiquer aux néophytes ce qu’ils pouvaient faire et ce qu’ils devaient éviter dans la pratique des rites. Ces instructions furent envoyées dans toutes les chrétientés pour y servir de règle de conduite uniforme.
A la question des rites se rattache celle des noms de Dieu en chinois. Comme on le voit déjà par le titre de son catéchisme, le Père Ricci préférait, pour
{désigner le Dieu des chrétiens, le nom de Tien tchou , «Seigneur du ciel» ^c’estaujourd’huileseul
} permis et en usage parmi les catholiques chinois. Mais, de plus, Ricci s’était persuadé par l’étude de leurs livres que ce que les anciens sages chinois disaient de l’Être suprême qu’ils appelaient Tien , « Ciel», et Chang-ti, « Souverain Seigneur», s’appliquait entièrement au vrai Dieu : ils le repréj; sentent en effet comme Maître des Esprits et des
hommes, comme sachant tout ce qui se passe en ce monde, comme source de tout pouvoir et de toute autorité légitime, souverain régulateur et défenseur de la loi morale, récompensant ceux qui l’observent et châtiant ceux qui la transgressent. | Par suite, il s’est cru autorisé à dire, comme il le fait dans plusieurs passages de son catéchisme, j que le Tien et le Chang-ti, célébré dans les monuments les plus révérés de l’antiquité chinoise, n’était autre que le Dieu qu’il venait prêcher luimême. Il n’ignorait pas, à la vérité, que cette interprétation était contraire à celle des commen- • tateurs chinois modernes, qui n’entendent communément, sous les termes de Tien et Chang-ti , rien de plus que le ciel matériel. Mais il montrait qu’en cela ces commentateurs ne rendaient pas justice aux textes, et il sut faire admettre par beaucoup de lettrés son opinion sur ce point, qui est d’ailleurs partagée de nos jours par des sinologues très compétents. On conçoit facilement j! quelle force il y trouvait pour combattre les pré- I jugés chinois contre la religion chrétienne. Comme J; il nous l’apprend, les lettrés qui se piquaient de j fidélité à l’enseignement de Confucius et repous- j saient l’idolâtrie bouddhiste et taoïste, lui savaient j gré de l’interprétation bienveillante qu’il donnait ij aux paroles de leur maître. Le Père Ricci n’hésitait * s donc pas à nommer Dieu Tien et Chang-ti , aussi j bien que Tien-tchou. Quelques-uns de ses con- ; frères y ont trouvé plus de difficulté et, pensant j qu’aucun nom chinois ne convenait bien au vrai ,< Dieu, auraient préféré l’emploi d’un nom étranger. ; En général néanmoins, les missionnaires Jésuites ;; ont suivi sur ce point Ricci, comme tous l’ont \ fait dans la question des rites, jusqu’à ce que le j Saint-Siège leur prescrivit une conduite différente. {
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Nous verrons que les rites chinois, avec les réserves indiquées, ont été, d’abord, en 1656, jugés tolérables par le Saint-Siège; puis, cinquante ans plus tard, prohibés et condamnés, parce que, « vu la manière dont ils sont pratiqués », la superstition en est inséparable. Nous ne saurions dire, si la pratique permise par Ricci personnellement — et celle que le pape Alexandre VII a approuvée — échappent à cette condamnation, motivée peut-être par des circonstances de fait, qui n’étaient plus les mêmes, au xvme siècle, que cinquante ou cent ans auparavant. Si tel n’est pas le cas, et si nous devons admettre que Ricci est condamné, il n'y aura du moins de frappée en lui qu’une erreur de jugement, non une défaillance morale : il se sera trompé en pensant que les rites pouvaient être pratiqués sans superstition, mais jamais il n’a eu l’intention de pactiser, dans une mesure si faible que ce soit, avec la superstition . Par tout ce qu’il a fait et souffert pour la religion, parla sainteté sans tache de sa vie, il s’est acquis le droit de n’être soupçonné d’aucune compromission coupable.
101. Résultats de l’apostolat de Ricci. Sa mort (1610). Le P. Longobardi supérieur. — Dans tout ce qu’on peut appeler ses concessions au sentiment national chinois, Ricci visait à dissiper les défiances qu’excitait la prédication d’une religion nouvelle, par des étrangers, dans un pays si attaché à ses vieilles habitudes, et spécialement chez ses soupçonneux gouvernants. C'est aussi pour cela qu’il s’était imposé et qu’il recommandait à ses collaborateurs la propagande prudente, sans bruit, par les livres et les conversations. « Par-dessus tout, il fallait, disait-il, dans ces commencements, tâcher d avoir de bons chrétiens, plutôt qu’une grande
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foule, et, s’il était possible, gagner quelques lettrés gradués et mandarins, dont l’autorité pût rassurer les gens qui auraient peur de cette nouveauté. » Ce programme a été parfaitement exécuté et son succès prouve combien il était sage. Les chrétiens faits par le Père Ricci n’ont pas été très nombreux, mais ils ont été excellents, et ils ont contribué avec leurs missionnaires à former au christianisme un grand renom de science et de vertu dans tout l’empire.
En 1608, les néophytes des quatre centres chrétiens de Pékin, Nankin, Nan-tchang, Chao-tcheou, ’ dépassaient deux mille; dans la capitale même, il n’y en avait qu’un peu plus de trois cents, mais beaucoup d’entre eux lettrés et mandarins. On y remarquait surtout le docteur Paul Siu, déjà dans une grande situation et fervent chrétien ; il montera encore à de plus hautes fonctions publiques et rendra à l’Église de Chine, qu’il honore, de signalés services en des temps critiques. Bien d’au- j très personnages du monde officiel chinois ont ' été conquis par le zèle du Père Ricci, si heureusement mêlé de prudence, sinon jusqu’à la conversion, du moins jusqu’à devenir des amis et des protecteurs du christianisme. C’est grâce à des sympathies de ce genre, que la mission put mainte- I nir ses positions, malgré des persécutions locales fréquentes.
Le prestige du nom de Ricci, qui avait tant de fois défendu ses Frères et leurs néophytes pendant sa vie, ne fut pas éteint par sa mort. C’est le 11 mai 1610 que le fondateur succombait aux fatigues d’un apostolat qui, depuis vingt-huit ans, prenait toutes ses journées et une grande partie de ses nuits. Pleuré comme le père le plus aimé par les missionnaires et par tous les chrétiens de
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Chine, il fut vivement regretté même des païens. L’empereur, par une marque d’honneur très rare, voulut pourvoir lui-même au lieu de sa sépulture. A cette intention, par acte authentique, il attribua en toute propriété aux missionnaires un grand terrain. Cette donation équivalait pour la mission à une reconnaissance officielle, vainement demandée jusque-là. La même sépulture qui, après la dépouille mortelle du Père Ricci, a reçu celles de 88 missionnaires, morts de 16l0 à 1838, est ainsi restée jusqu’à nos jours comme un monument de la pérennité de l’œuvre du grand Jésuite.
Au Père Ricci succéda, désigné par lui-même comme supérieur général, le Père Nicolas Longobardi, Sicilien (né en 1559, entré dans la Compagnie en 1582, arrivé en Chine en 1597 -f- 1654). Il gouverna la mission durant douze ans, toujours suivant les principes de son fondateur. Il ajouta aux quatre résidences anciennes celle de Changhai où le Père Lazare Cattaneo (1580-1640) avait commencé en 1608 une chrétienté, qui ne tarda pas à devenir la plus florissante de toute la Chine.
En 1612,1e Père Longobardi envoya le Père Nicolas Trigault (de Douai, Jésuite en 1594, en Chine depuis 1610) pour représenter en Europe les besoins de la mission. Il devait demander au Souverain Pontife des faveurs facilitant la formation d’un clergé indigène ; au Père Général, un bon renfort démissionnaires et la constitution en Chine d’une province de la Compagnie, indépendante de celle duJapon; enfin aux amis de l’apostolat, des secours matériels. Rendu à Rome, après un voyage de deux ans, fait en passant par la Mésopotamie et la Syrie, le Père Trigault obtint de Paul V, le 27 juin 1615, la permission, en principe, pour les futurs prêtres chinois, d’employer la langue des
lettrés indigènes dans la liturgie au lieu du latin, Le Père Aquavivalui accorda l’érection de la mission de Chine en vice-province indépendante de la province du Japon, mais en laissant à celle-ci Macao. Le Père Vitelleschi confirma cette mesure, mais décida que la charge de Visiteur commun des deux missions serait permanente, de telle manière que son titulaire, choisi dans la province ou la viceprovince et changé tous les trois ans parle Général, eût autorité sur le provincial et le viceprovincial. Le PèreTrigault excita l’intérêt de toute l’Europe pour la Chine et ses apôtres, surtout par , la publication de sa version latine des Mémoires J du Père Ricci sur les commencements de la mis- j sion. Aussi, quand il put reprendre le chemin de j l’Extrême-Orient, én 1618, il emportait de beaux présents, notamment du Souverain Pontife et de J la cour de Bavière ; puis encore ce qui valait J mieux, il emmenait une bonne troupe de nouveaux ] missionnaires, parmi lesquels il y en avait de par- > ticulièrement excellents, tels que les PP. Terren- j tius et Schall.
102. Situation en 1616. Première persécution générale. — En 1616, les missionnaires de la Compa- j gnie étaient établis en sept résidences dans cinq ,i des plus grandes provinces de Chine, celles de ! Pékin, de Nankin, de Tche-Kiang, de Kiang-si j: et de Canton. Il n’y avait encore que 22 prêtres ; pour cultiver ce vaste champ. Le nombre des j chrétiens atteignait treize mille, et il y avait alors h chaque année environ quatre cents nouveaux (, baptêmes. Ces chiffres étaient beaux, si l’on tient | : compte des difficultés qu’offrait le pays. Beaucoup parmi les néophytes appartenaient à la classe des lettrés, seule en possession de l’influence sociale,
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et quelques-uns occupaient déjà des postes élevés. Bientôt, à l’occasion de la première persécution générale, on allait constater combien le Père Ricci avait été bien inspiré de faire porter l’effort principal de son apostolat sur cette classe. Humainement parlant, si la mission fut sauvée de la ruine complète et put se relever après peu d’années, elle le dut surtout à ses mandarins chrétiens : ajoutons, pour une part, aux sympathies que la méthode du Père Ricci avait gagnées au christianisme chez bien des hauts fonctionnaires infidèles.
La persécution commença vers le milieu de l’année 1616, à Nankin, sur les accusations d’un mandarin, nommé Kio-Chin, ennemi acharné du christianisme autant qu’idolâtre fanatique. Les missionnaires de Nankin en furent les premières victimes : les Pères Vagnoni et Semedo furent déportés avec ignominie à Canton et à Macao, tandis que deux Frères chinois et d’autres chrétiens, pris dans leur maison, étaient cruellement torturés. Puis le persécuteur obtint de l’empereur un édit qui, à la date du 4 février 1617, ordonnait l’expulsion de tous les prédicateurs de l’Evangile. Grâce à la connivence de mandarins amis, quoique païens, età l’admirable dévoûmentdes docteurs chrétiens Paul, Léon, Michel, et d’autres disciples influents de Ricci, la proscription n’eut qu’un effet très restreint. Seuls, les deux Pères résidant alors à Pékin, Didace de Pantoya et Sabatino de Ursis, furent conduits à Macao, où ils ne tardèrent pas à terminer leur carrière (1617-1618). Les autres se contentèrent de passer de leurs maisons dans des asiles que leur ménagèrent leurs généreux protecteurs, et ils continuèrent, quoique avec précaution et en secret, à donner leurs soins aux fidèles et même à les réunir pour la messe et les
prédications. Leur grand ennemi Chin, devenu Colao, c’est-à-dire un des principaux ministres de l'État, ne put se maintenir longtemps dans cette haute position ; et l’appui d’un autre Colao favorable, joint aux intelligentes démarches des mandarins chrétiens, avait, dès 1623, obtenu la rentrée des missionnaires à Pékin. C’était par là même la liberté rendue au ministère apostolique dans le reste de l’empire.
L’arrivée des nouveaux collaborateurs amenés par le Père N. Trigault permit d’étendre beaucoup la mission : en 1624 et 1625, elle était établie dans trois nouvelles provinces, Chan-si, Chen-si et Fou- Kien. Trigault lui-même l’avait introduite dans le Chan-si et le Chen-si. Il eut pour successeur, dans la première de ces provinces, le Père Alphonse Yagnoni; revenu de son exil de Macao, celui-ci évangélisa tout le Chen-si avec un succès prodigieux, mais bien dû à son zèle, qui ne fut arrêté que par la mort, après 35 ans d'apostolat en Chine (L640). Vagnoni, de qui son supérieur disait qu’il travaillait à 70 ans comme s’il en avait 30, employait fort utilement ses rares loisirs à composer d’excellents livres religieux en chinois, il fut aussi le créateur du premier orphelinat en Chine; il y recuellit et fit vivre des centaines d’enfants, exposés par leurs parents durant une terrible disette.
C’est en 1625, peu de mois avant l’arrivée du Père Trigault à Si-ngan-fou, chef-lieu du Chen-si, que fut déterrée, à quelque distance de là, une stèle avec inscription chinoise et syriaque, racontant la venue des premiers messagers de l’Évangile dans cette cité en 635. Le texte chinois du monument se composait principalement d’un sommaire, écrit en langue classique, de la doctrine chrétienne.
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La découverte d’un pareil document, qui prouvait l’identité de la prédication des missionnaires du xvi6 siècle avec celle que la Chine avait entendue et reçue avec faveur, près de mille ans auparavant, devait causer une profonde sensation parmi les chrétiens et les païens. Aussi le docteur et mandarin chrétien Léon, à qui un estampage de l’inscription fut envoyé aussitôt après la découverte, s’empressa-t-il de la publier avec un commentaire approprié. Quant au texte syriaque, il fut dès lors aussi lu et interprété avec une exactitude suffisante par le Père Terrentius, déjà nommé et dont nous aurons à reparler bientôt. Il contenait les noms des membres du clergé syro-perse, existant en Chine à la date de 781, où la stèle fut érigée à Si-ngan-fou. Nous pouvons ajouter que ce précieux monument subsiste encore aujourd’hui et que son authenticité, longtemps traitée avec scepticisme par les adversaires des Jésuites, ne fait plus doute pour personne.
Le petit troupeau des fidèles chinois avait parfaitement soutenu les années d’épreuve, et, au retour de la paix, ses accroissements prirent une allure qu’ils n’avaient pas encore connue. On comptait jusque-là les recrues de l’année par trois ou quatre centaines au plus ; vers 1630, c’est par deux et bientôt par trois milliers qu’on les évalue; les renforts d’ouvriers (ils ne sont encore que 26 en 1634) et les progrès de la faveur impériale envers la mission permettront bientôt d’ajouter beaucoup à ces chiffres.
103. La réforme du calendrier chinois. — A Pékin, en effet, un avenir nouveau commençait pour faction des missionnaires. La question de la réforme de l’astronomie, agitée depuis longtemps
dans les conseils de l’empire, était devenue de plus en plus pressante à la suite des grosses déceptions causées par les calculs officiels, notamment dans l’annonce des éclipses. Les mandarins chrétiens profitèrent habilement de la situation, pour proposer et faire agréer leurs maîtres religieux comme correcteurs attitrés du calendrier. Par décret impérial du 27 septembre 1629, le docteur Paul Siu, qui venait d’être appelé à une des premières places du grand tribunal des Rites, reçut le mandat d’accomplir la réforme, avec plein pouvoir pour y employer les savants Européens, Sous sa direction nominale, les Pères se mirent rapidement à l’œuvre.
Celui qui prit le premier la tâche en main, ne put y consacrer que très peu de temps ses aptitudes spéciales. C’était le Père Jean Schreck, connu sous son nom latinisé « Terrentius ». Né à Constance en 1576, il était déjà en réputation comme médecin, botaniste et mathématicien, quand, à l'âge de 35 ans, il se fit admettre dans la Compagnie de Jésus, à Rome. Il pénétra secrètement en Chine, l’an 1621 ; dès 1622, par l’intermédiaire d’un ami d’Europe, collègue, comme il l’avait été lui-même, du célèbre Galilée, parmi les fondateurs de l’académie des Lincei , il cherchait à obtenir de l’astronome « une méthode pour calculer les éclipses, spécialement du soleil, suivant les nouvelles observations » : car, disait-il, « cela nous est souverainement nécessaire pour la correction du calendrier ». La mort enlevait ce savant missionnaire, le 13 mai 1630. Pour le remplacer, Paul Siu obtint de faire venir à Pékin le Père Adam Schall et le Père Jacques Rho. Schall, né à Cologne en 1591, reçu dans la Compagnie à Rome un mois avant le Père Terrentius, en 1611, avait étudié
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les sciences mathématiques sous le Père Clavius, au Collège Romain. Arrivé à Macao en 1619, il ne put entrer en Chine qu’en 1622, et fut d’abord employé dans la mission nouvellement fondée à Si-ngan-fou, dans le Chen-si. Le Père Jacques Rho, appelé en même temps que lui à Pékin en 1630, était Milanais, Jésuite depuis 1616, et en Chine depuis 1624; il assistera le Père Schall dans son travail jusqu’en 1638.
L’entreprise scientifique où s’engageaient les deux missionnaires était hérissée de difficultés. Ils avaient, non seulement à prouver aux Chinois les erreurs de leur calendrier et de leur astronomie actuelle, mais à leur faire comprendre les causes de ces erreurs et à leur démontrer la solidité des principes sur lesquels allait être basée la correction. Les soi-disant astronomes indigènes
(avaient tout à apprendre en cette matière. Il fallait donc que le Père Schall ouvrît à l’usage des 200 membres du Tribunal des mathématiques un véritable cours d’astronomie. Pour cela il dut commencer par rédiger en chinois une série de manuels, embrassant, outre l’astronomie proprement dite, les fondements élémentaires de la science, l’arithmétique, la géométrie et d’autres parties f des mathématiques. En 1634, il n'avait pas composé moins de 137 volumes de ce genre, et l’on en imprimait une centaine. Néanmoins, l’œuvre J' des Pères ne se poursuivait pas sans contradic- ;; bon; les tenants superstitieux des vieilles méthoii* des et les envieux faisaient tout leur possible pour ri la contrecarrer. Eile fut surtout en danger à la js? mort du grand chrétien Paul Siu (1638); mais H empereur Tsung-tcheng, qui la jugeait intelliiit gemment par ses résultats dans l’annonce des i» phénomènes célestes, lui maintint sa protection.
En 1638, quand le Père Schall perdit son compagnon le Père Rlio, la réforme était terminée en principe; elle était devenue loi et n’attendait que la mise en application.
Toutes les provinces de l’empire avaient bientôt su l’importante commission confiée aux missionnaires. Le fait causa une profonde sensation, qui servit étonnamment le progrès de toute la mission. L’honneur fait aux Jésuites de Pékin rejaillissait sur tous leurs confrères ; beaucoup de mandarins se crurent obligés d’en féliciter ceux qui travaillaient dans le territoire de leur juridiction; partout la prédication de l’Évangile jouis- | sait d’une liberté sans précédent. Le Père Schall lui-même en profitait, pour interrompre detemps à autre ses travaux scientifiques par ceux de l’apostolat dans la capitale et ses environs. Notamment, il fonda une nouvelle chrétienté à Ho-kien, chef-lieu d’une des préfectures du Tché-li. Mais son zèle s’exerça surtout à la cour même de l’empereur. Le christianisme, jusqu’alors faiblement représenté dans le palais impérial, y prit une place importante par la conversion de dix eunuques, entre lesquels étaient les principaux serviteurs du souverain. Cette classe de personnages, trop souvent vicieux, avait toujours été très opposée aux missionnaires.
Arrivée de missionnaires non Jésuites. Conquête tartare. — En ce temps-là, c’est-à-dire entre 1630 et 1640, la mission n’eut de persécution à souffrir que dans une province, celle de Foukien et pour des causes que nous devons indiquer franchement, quoique le plus sommairement possible. Le Père Jules Aleni, de Brescia (Italie), avait, en 1625, fondé dans cette province une chrétienté
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devenue bientôt très florissante. En 1630, dix-sept églises s’y élevaient, et le nombre des baptêmes d’adultes était de 800 à 900 chaque année. Malgré les prohibitions des lois chinoises, le Fou-kien avait par contrebande beaucoup de relations avec les Philippines ; des Chinois de cette province formaient déjà une importante colonie à Manille. De zélés religieux des Ordres anciens crurent pouvoir profiter de ces circonstances pour aller en Chine prendre leur part de la grande moisson d’âmes, que les Jésuites, jusque-là seuls, commençaient à y faire. Le Père Ange Coqui, de Florence, Dominicain, réussit le premier, en 1631, à pénétrer dans le Fou-kien, et fut suivi peu à peu d’une dizaine d’Espagnols, soit Dominicains, soit Franciscains. Le Père Aleni, qui, avec son compagnon le Père Manoël Diaz, ne pouvait suffire à la besogne croissante, aurait accueilli ce renfort avec une joie sans mélange, s’il n’était arrivé dans des circonstances qui donnaient lieu à plus d’une appréhension. Il y avait à craindre, d’une part, la colère des mandarins, quand ils apprendraient l’entrée en fraude de tous ces étrangers. 11 fallait, d’autre part, s’attendre à voir les Portugais de Macao réclamer pour leur droit de patronage et pour leur monopole commercial, menacé par la venue de ces Espagnols que suivraient apparemment bientôt des marchands de la même nation. Mais surtout on savait déjà, par plus d’une expérience, que ces religieux avaient sur les méthodes d’apostolat des idées assez différentes de celles des Jésuites, et notamment qu’ils estimaient prudence trop humaine les ménagements de Ricci et de ses disciples pour les préjugés et les susceptibilités des Chinois.
Le Père Aleni se crut donc obligé d’aller trouver
l’un de ces Pères pour lui offrir, ainsi qu’à ses compagnons, sous forme de prière, quelques sages conseils. On l’en remercia, mais on en tint peu de compte. Au lieu de commencer leur ministère avec le moins de bruit possible, les nouveaux missionnaires, qui ne prêchaient encore que par interprètes, attaquèrent tout de suite le plus vivement qu’ils purent, l’idolâtrie chinoise et ce qui leur semblait tel, disant hautement que Confucius et les premiers empereurs, si révérés des Chinois, étaient en enfer, etc. Il en résulta ce que le Père Aleni avait redouté. Dénoncés aux mandarins et arrêtés, les prédicateurs furent conduits par les satellites à Macao. Puis, d'autres étant venus et ayant encore commis plus d’imprudences, les autorités chinoises ne se contentèrent pas de renvoyer ceux-ci, mais prohibèrent toute prédication et toute profession de la religion chrétienne, avec de violentes proclamations qui furent affichées dans toute la province. Cette fois, les deux Jésuites, en dépit des bonnes relations qu’ils avaient eues jusque-là avec les mandarins, étaient nomi- I nativement compris dans la sentence d’exil, et * durent s’éloigner de leurs chrétientés. En même temps, toutes les églises, sauf une, furent prises j par les infidèles et profanées ; les néophytes, trai- , tés comme des malfaiteurs, accablés d’amendes, 1 mis à la cangue, jetés en prison, battus de bain- I bous. Enfin, grâce à la médiation d’autres hauts mandarins, ceux du Fou-kien s’adoucirent en j faveur des missionnaires disciples de Ricci, jus- j : qu’à retirer les édits lancés contre le christia- j nisme. Le 14 juillet 1639, le Père Aleni pouvait J rouvrir l’église de Fou-tcheou et y fêter, au milieu du troupeau fidèle, la liberté rendue.
Il n’avait pas tenu à ces bons religieux Espagnols
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que la belle mission du Fou-kien ne fût détruite pour toujours, et il fallut des années pour la remettre sur l’ancien pied. Il ne tint pas non plus t à deux autres que le mal fait dans cette province v ne s’étendît beaucoup plus loin. Ces deux en effet lo réussirent à pénétrer jusqu’à Pékin, accompagnés ûl> d’un interprète : ils ne prétendaient rien moins que prêcher l’empereur. Les mandarins, qui se contentèrent de les expulser, les auraient traités beaucoup plus durement, si le Père Adam Schall n’avait intercédé pour eux. Et ils n’auraient pas été seuls à souffrir, si les autorités avaient su les propos qu'ils ne craignaient pas de tenir, par exemple en menaçant la Chine, si elle repoussait les missionnaires, d’une intervention armée de gne. « Si la police chinoise, écrivait peu (f après le Père Schall, avait su ce qu’ils ont dit de leurs projets de conquérir la Chine, il y aurait eu de quoi les faire mettre en pièces et nous avec eux. » Cela n’eût pas effrayé ces ardents apôtres; ils se seraient crus martyrs; mais le Père Schall [0f a-t-il tort d’ajouter : « Mieux vaudrait mourir U dans son lit que d’être martyr de cette manière » ?
( , Par leurs intempérances de zèle, des missionnaires étrangers à la Compagnie ont peut-être été j, .bien près de procurer à la mission de Chine le j. sort de celle du Japon. Cela n’a pas empêché queljr ques-uns, rentrés aux Philippines, de rejeter toute la faute de leur déconvenue sur les Jésuites, et t ( leurs plaintes ont passé, amplifiées et fortement ■ assaisonnées de venin, dans les pamphlets jan- ,‘|f sénistes. Les autres, instruits par l’expérience, ont ' reconnu que leur méthode avait besoin de correcnji hon,et devrait se rapprocher de celle des Jésuites;
aussi les missionnaires venus par la même voie, jrll aPr®s 1640, s’adaptèrent mieux aux conditions du
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pays chinois et y travaillèrent en paix avec les ouvriers de la première heure.
En 1640, toutes les provinces de la Chine propre, le Koei-tcheou et le Yun-nan exceptés, avaient entendu la prédication des missionnaires de la Compagnie, qui avaient leur résidence fixe dans neuf 1 d’entre elles. Alors commencèrent ou s’aggravè- ■ rent des troubles insurrectionnels qui, en peu î! d’années, amenèrent la chute de la dynastie régnante et l’établissement de la dynastie Tartare- ^ Mandchoue. La guerre civile coûta la vie à cinq missionnaires, dont trois massacrés par les ban- dits rebelles. Les autres continuèrent, quoiquel t8! très difficilement, à assister leurs chrétiens, etj !a purent même, au milieu du désarroi social, faire ' de nouvelles recrues. Finalement, la révolution po î F* litique profita au christianisme. A Pékin, le Père lp Schall aida le dernier empereur Ming dans ses vains efforts pour soutenir son trône chancelant: ™ sur ses instances, il lui fondit plusieurs canons. 1 Cependant ni le chef de l’insurrection victorieuse, ^ ni les Tartares qui bientôt le supplantèrent, ne !' touchèrent à l’homme sur lequel reposait le soin 11 du calendrier. Les régents qui gouvernèrent la ^ Chine de 1643 à 1649, au nom du jeune Chun-tchi, ‘ premier empereur 7 sing, et celui-ci, quand il eut ! pris les rênes en mains, confirmèrent tous les ® pouvoirs du missionnaire. Chun-tchi fit plus: il traita le Père Schall avec une faveur sans exemple lit et dont nous verrons les heureux résultats pour fu’ l’Église de Chine.
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Indo-Chine
104. Cochinchine et Tonkin. — La mission du Japon a engendré, pour ainsi dire, en mourant les missions de rindo-Chine. Plusieurs Pères, arrêtés à Macao alors que l’entrée du Japon était de plus en plus difficile, et cherchant l’emploi de leur zèle, se tournèrent vers la Cochinchine, le Tonkin, Siam et les autres parties de l’Indo-Chine. Les marchands portugais qui fréquentaient tous ces pays, leur en avaient donné la première connaissance et leur en facilitèrent l’entrée.
La Cochinchine n’avait vu que passer divers prêtres, religieux ou séculiers, dont les essais d’évangélisation s’étaient découragés devant la difficulté de la langue du pays. Elle reçut en janvier 1615 ses premiers missionnaires Jésuites, les Pères François Busomi, Napolitain, et Diégo Carvalho, Portugais. Le second venait d’être exilé du Japon, où il avait travaillé cinq ans; en Cochinchine, il s’occupa surtout des Japonais, qui s’y trouvaient habituellement en assez grand nombre et dont plusieurs étaient chrétiens. Forcé de retournerà Macao en 1616, il rentrala même année au Japon, où il mourut martyr en 1624 : il a été déclaré bienheureux par Pie IX en 1867. L’apostolat en Cochinchine était à peine moins pénible qu’au Japon; le Père Busomi s’y dévoua jusqu’à sa mort, pendant 24 ans. Son meilleur collaborateur fut le Père Alexandre de Rhodes, d’Avignon, qui, en 1640, eut seul toute la charge de la nouvelle mission jusqu’en 1645. Lui-même nous apprend que chaque année lui donnait au moins 1.400 ou 1.500 chrétiens. Dans l’histoire de cette
mission, de courtes périodes de calme et de tolérance alternent avec de fréquentes persécutions. Parfois il suffît aux missionnaires, pour se soustraire à l’exil, de se cacher quelque temps, saufà reprendre ensuite secrètement leur ministère. S’il faut quitter le pays, ils vont porter l’Évangile dans quelque région voisine, comme le Laos, le Cambodge, ou, s’ils ne peuvent éviter le voyage de Maéao, ils saisiront la première occasion pour revenir et retrouver leurs chers chrétiens. Au milieu de ces vicissitudes, le troupeau du Seigneur croît en nombre et en ferveur. En 1649, il comptait 20.000 fidèles, et déjà ils avaient eu plus d’une occasion de montrer leur fermeté : en 1644, 1645 et 1647, six d’entre eux avaient donné leur sang pour leur foi. Des combats plus rudes et non moins glorieux se préparaient.
Les choses se passent de même au Tonkin. Le grand apôtre de ce pays est le Père de Rhodes, qui fut envoyé de Cochinchine pour fonder cette nouvelle mission, en 1627. Son zèle trouva un terrain favorable dans les dispositions exceptionnelles des indigènes; aussi peut-il en baptiser 1.200 dès la première année, 2.000 dans la seconde et 3.500 dans la troisième. Depuis lors, malgré les persécutions,' la chrétienté du Tonkin n!a cessé de progresser et est devenue une des plus h nombreuses et des plus ferventes de l’Orient, h Elle a gagné jusqu’à 1640, en douze ans, 82.000, j et jusqu’à 1663, plus de 350.000 fidèles, et l’on y :a vu constamment fleurir une admirable piété et Pt les plus belles vertus chrétiennes. Ces résultats sont dus pour une bonne part aux catéchistes indigènes, dont le Père de Rhodes a organisé le recrutement et la formation, en s’inspirant des exemples du Japon.
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Les missions d’Indo-Chine fondées par les Pères de la province du Japon continuèrent, avec le collège de Macao, qui fut toujours le quartier général des nouvelles missions, à former une « province du Japon », alors qu’il n’y avait plus ni établissement ni membre de la Compagnie dans le pays de ce nom. Avec le nom de la belle province détruite se perpétuait l’espoir de la voir un jour renaître de ses cendres.
Tibet
105. La recherche du Catay. — Les premières tentatives de mission au Tibet ont eu pour origine le désir de retrouver le merveilleux pays de Catay qui, au xiiT siècle, renfermait tant de chrétiens, au témoignage de Marco Polo et des moines missionnaires de ce temps-là. Au point de vue géographique, les indications de ces anciens informateurs étaient si peu précises, que personne en Europe, au xvi® siècle, ne pouvait dire où était situé leur Catay. Les cartographes les plus savants de ce siècle, notamment Gérard Mercator, le plaçaient au nord de la Chine, au delà du 40® degré de latitude N., et mettaient sa capitale Cambalu par 50°, c’est-à-dire 10° plus au nord que Pékin. Il était réservé au Père Mathieu Ricci de découvrir et de démontrer le premier, que le Catay n’était autre que la Chine et que Pékin occupait l’emplacement de l’ancienne capitale des Khans mongols, Khanbalik. Les relations qu il eut avec les marchands mahométans du furkestan, pendant qu'il était interné avec eux à Pékin dans le quartier des étrangers (1601), lui apprirent en effet que, dans les pays d’où ils venaient et dans toute l’Asie centrale, la Chine
n’était pas appelée autrement que le Catayet qu’on n’y connaissait pas d’autre Gatay que la Chine. Cette constatation s’ajoutant à ce qu’il avait déjà lu dans les histoires chinoises sur les révolutions que le pays avait subies au xm3 et au xiv6 siècle, il ne put douter que le Catay de Marco Polo et des missionnaires franciscains du moyen âge ne fût aussi la Chine.
Mais, vers le même temps, ceux de ses confrères qui se trouvaient à la cour du grand Mogol Akbar étaient émus par les récits que leur faisait, entre autres, un vieux marchand mahométan, du « royaume de Catay , tout entier chrétien », disait-il, et dont il avait habité treize ans la capitale, Cambalu. Le Père Ricci, averti, ne manqua pas d’envoyer dans l’Inde et à Rome les preuves 1 qu’il avait de l’identité du Catay et de la Chine. Elles ne convainquirent pas entièrement, et, en 1602, le Frère Benoît de Goès fut chargé de résoudre de visu le problème. Pour cela il devait aller J 1 de l’Inde se joindre à la caravane qui, tous les trois r Ll ans, se rendait de Kachgar (Turkestan oriental) au •
« Catay ». Ses supérieurs ne se rendaient guère
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compte des difficultés de l’expédition à laquelle ils
l’envoyaient ; mais le bon Frère répondit admirablementàleur confiance, en véritable missionnaire. Il partie 2 octobre 1602, d’Agra, dans l’Indoustan, et se rend d’abord à Kaboul (Afghanistan) ; ensuite, par le plateau désert de Pamir, traversé dans toute sa largeur, à Yarkand et à Khotan (Turkestan); puis, par la merde sable, le Gobi, àTourfan,Hami; enfin, à Kia-yu-koan, il franchit la porte occidentale de la Chine. Arrivé à Sou-tcheou (Chen-si), il meurt, sa mission bien accomplie, le 11 avril 1607. Les débris de son journal de route, arrachés aux griffes de ses compagnons de voyage
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)B mahométans, ont servi au Père Ricci à reconstituer e l’intéressante relation de son voyage, un des plus extraordinaires qui aient jamais été faits.
Après cela, toute hésitation aurait dû cesser, j quant à l’identification du Gatay avec la Chine. [fi Cependant il resta des scrupules aux Jésuites ! de l’Inde. On n’avait encore découvert en Chine aucun vestige de christianisme : si là était le Catay avec ses nombreuses chrétientés, comment n’en serait-il resté nulle trace ? Puis les Pères, à la J cour du Mogol, entendaient parler du Tibet comme T d’un pays où s’observaient beaucoup de pratiques v chrétiennes. N’était-ce pas là qu’il fallait chercher le véritable Catay ? Le Père Antoine de Andrade, supérieur de la mission du Mogol, voulut en avoir le cœur net et se chargea lui-même de la j reconnaissance.
’.j 106. Essais de mission au Tibet (1624-1630). —
I Andrade, parti d’Agra le 30 mars 1624, se rendit trj d’abord à Dehli, à Srinagar, puis gravit, à travers I, ses gorges sauvages, la vallée du haut Gange 1(]: et franchit les monts Himalaya par la passe cle y Mana (5.367 mètres d’altitude); il faillit, plu- ■ sieurs fois, y périr de froid et de faim. Il arriva , enfin à Chaparangue (Tchaprang), capitale d’un Etat du Tibet occidental, dont le roi lui fit très bon accueil. Encouragé par les espérances de conversion que lui donnait ce prince et les disl„ positions qu’il crut remarquer chez les sujets, lu ' ^ de Andrade retourna dans l’Inde chercher jjj * des collaborateurs, et revint à Chaparangue l’an- I née suivante, avec deux autres Pères. L’un, que jJMes Portugais appelaient Alano dos Anjos (Alain Jtt ^s Anges), était Parisien et s’appelait de son yj. vra* nom Alain de la Bauchère ; il passa neuf
années au Tibet. De la capitale, le chef de la mission alla fonder une seconde résidence à Rudok, 1 et songeait à porter sa prédication dans tout le Tibet, quand une révolution politique vint arrêter le progrès de la chrétienté naissante. Les Lamas du pays, mécontents de la faveur que leur souverain témoignait à la religion étrangère, excitèrent contre lui un prince voisin, qui, aidé par les traîtres, le dépouilla de son royaume et de sa liberté, Tandis qu’après quelques années d’efforts, l’essai d’évangélisation échouait dans la région occidentale du plateau tibétain, on tentait une autre expédition dans la région orientale et centrale: i deux Pères, en 1630, partaient d’Hougli, dans le Bengale, où les Portugais avaient une petite colo- c nie, et montaient par le Boutand ou le Népal c jusqu’aux plateaux du Tibet; mais ils ne purent s'yi t maintenir. j
Ces tentatives, malgré leur insuccès, font grand v honneur au courage des missionnaires. Peu de g voyageurs européens ont osé après eux affronter n les mêmes chemins. Aussi c’est au Père de Andrade ij qu’on a dû les premières et, pour longtemps, les a seules informations sérieuses sur le pays et les y habitants du Tibet. La relation de son premier j voyage a été publiée en plusieurs langues dès 1626,1 g sous le titre de « nouvelle découverte (ou redécou- a verte) du grand Catay ». Ce titre, s’il est inexact, si n’enlève rien à la valeur considérable des don- ti nées réellement si nouvelles, qu’apportait l’auteurl à la géographie comme à l’ethnographie del’Asie.l p Andrade, et de même les missionnaires de 1630,1 e ont vu des restes du « christianisme déformé «dans i tj plusieurs des pratiques et des croyances, qu'ils j ont observées chez les Tibétains bouddhistes. Les ressemblances extérieures entre le christianisme •
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et le bouddhisme ont fait illusion à bien d’autres ; mais, d’ailleurs, il n’est nullement impossible que le second ait emprunté au premier.
Amérique. — Brésil (1584-1640)
107. — En 1584, dans la Province-mission du Brésil, il y avait 142 Jésuites. Ils instruisaient les enfants des colons portugais et des métis dans trois collèges, à Bahia, Rio-de-Janeiro et Pernambuco. Ils exerçaient en même temps tous les autres ministères de la Compagnie dans ces villes, ainsi que dans cinq autres centres importants, où ils étaient établis. La population blanche de la vaste colonie avait grand besoin de leur zèle; car partout les mœurs étaient très dissolues et les pratiquesde la religion oubliées:les pasteurs séculiers, vivant à peu près comme leurs ouailles, n’étaient guère en état de leur rappeler leurs devoirs ; et il n'y avait pas encore au Brésil d’autres religieux que les Jésuites. Quant aux Indiens, les Pères avaient réussi à en retirer un bon nombre de la vie errante, où il était impossible de leur donner une instruction suivie. Ils en formaient des villages, où les sauvages s’accoutumaient peu à peu à une demeure fixe, s’appliquaient à la culture du sol et apprenaient simultanément à vivre en chrétiens et en civilisés. Des Pères habitaient au milieu d'eux, ou du moins venaient fréquemment préparer au baptême ceux qui ne l’avaient pas encore reçu et soutenir la persévérance des baptisés, eh remplissant à leur égard tous les offices du bon pasteur.
Les enfants étaient l’objet d’une sollicitude particulière. Le fondateur de la mission, le Père de
Nobrega, avait dès le début créé une sorte de « séminaire », où il réunit jusqu’à 200 enfants indigènes, que lui cédaient leurs parents pour les instruire. Après que furent commencées ces réductions (tel a été dès lors le terme consacré pour désigner la réunion des Indiens en villages), chaque groupe constitué eut avec son église ses écoles, et l’on enseignait aux petits sauvages non seulement le catéchisme, mais encore la lecture, l’écriture, puis la musique, tant vocale qu’instrumentale, pour laquelle ils avaient un goût remarquable.
En dépit de leurs habitudes barbares, les cannibales du Brésil se laissaient gagner à la douceur et au dévoûment des missionnaires Jésuites, et accouraient par milliers auprès d’eux se faire catéchiser. Mais, pour obtenir des résultats stables, les Pères travaillaient de leur mieux à accroître le nombre des villages, où les indigènes de bonne volonté étaient à part. Ils n’épargnaient pas leur peine et risquaient bravement leur vie pour aller parfois à plus de cent lieues dans l’intérieur annoncer les bienfaits de l’Evangile aux sauvages et recruter de nouveaux groupes de catéchumènes. Par malheur, leurs généreux efforts étaient contrecarrés par les colons européens. Ceux-ci, pour exploiter leurs plantations, surtout de canne à sucre, avaient besoin de bras, et ils s’en procuraient en faisant des indigènes leurs serfs et leurs esclaves, par toute sorte de moyens injustes, et souvent par la force ouverte. La suite naturelle de ces violences était que les sauvages prenaient en haine les Européens et le christianisme avec eux. Beaucoup de guerres, qui mirent la colonie portugaise en grand danger, n’eurent pas d’autre cause. Souvent les indigènes
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sauvaient leur indépendance, en s’enfonçant de plus en plus dans l’intérieur du continent vierge, où ils restaient presque inabordables.
Les missionnaires Jésuites n’ont rien omis pour défendre les droits de l’humanité, violée en la personne des malheureux Indiens. Dès que le Père de Nobrega eut vu comment les choses se passaient, il condamna publiquement la conduite de ses compatriotes, sans vouloir admettre aucun des mauvais prétextes dont ils coloraient leurs injustices, par exemple quand ils prétendaient que leurs Indiens s’étaient vendus eux-mêmes, ou avaient été vendus par d’autres ayant droit sur eux. La cupidité intéressée ne voulut pas lâcher sa proie, et ainsi commença le long combat pour la liberté des indigènes, que la Compagnie de Jésus a soutenu, ailleurs encore qu’au Brésil, et où elle a reçff bien des coups, sans jamais biaiser dans l'affirmation des exigences de la justice et de la religion. Les réclamations de ses missionnaires et de ses théologiens ont contribué beaucoup à faire décréter, par les souverains catholiques, des mesures qui auraient pu être très bienfaisantes. Philippe II, le 11 novembre 1595, ne permettait de réduire en servitude que les indigènes pris dans une guerre juste, ordonnée par provision royale expresse. Informé des abus dont cette ordonnance était l’occasion, Philippe III, le 30 juillet 1609, commanda de libérer tous les Indiens asservis, quelque titre que pussent invoquer leurs possesseurs, et cette nouvelle ordonnance fut confirmée en 1610 et en 1640 avec plus d énergie. Malheureusement l’exécution, combattue par les plus vives oppositions, resta toujours fort imparfaite; et nous verrons plus d’une fois, jusqu aux derniers jours de la Compagnie, les
colons se venger sur celle-ci des entraves mises à leur inhumanité. Mais les indigènes surent distinguer leurs défenseurs des Blancs qui déshonoraient ce nom, et ainsi les villages chrétiens continuèrent à recevoir des recrues, et d’autres purent être créés sous la protection des Pères.
Le nombre des ouvriers de la mission augmentait aussi ; à la fin du généralat d’Aquaviva, en 1616, ils étaient 180, et outre les trois collèges anciens, ils avaient seize résidences, où ils s’occupaient à la fois des colons européens et des indigènes. Parmi les nouvelles entreprises apostoliques de ce temps, il faut signaler la tentative faite en 1607 par deux Pères pour porter l’Évangile aux sauvages du Maranon. Elle coûta la vie à l'un des courageux apôtres, le P. François Pinto, qui fut tué par les barbares Tapuyas, le 11 janvier 1608. Cette glorieuse mort couronnait trente années vouées à la conversion des Brésiliens.
En 1597, le V. P. Joseph de Anchieta avait terminé son extraordinaire carrière, à Reritigba. Né aux Canaries en 1537, entré dans la Compagnie à Coïmbre en 1550 et venu au Brésil en 1553, il y passa quarante-quatre ans dans des travauxpresque surhumains, que Dieu semble avoir voulu récompenser dès ce monde par un don de miracles, tel que l’histoire des saints en offre peu d’exemples. Les Indiens qui recouraient à lui dans toutes leurs nécessités, disaient qu’il obtenait de Dieu tout ce qu’il demandait.
Amérique Espagnole. — Floride
108. — Les premiers Jésuites envoyés dans les colonies espagnoles par saint François de Borgia
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à la demande de Philippe II, ne purent leur donner que leur sang de martyrs. Le P. Pierre Martinez, en 1566, fut tué par les auvages de la Floride, dès la première entrevue. Deux autres Pères et six Frères furent reçus de même en 1571, et cette mission dut être abandonnée. Il y eut ailleurs ample dédommagement.
Mexique (1572-1645)
109. — Arrivés au Mexique, en 1572, au nombre de douze, les Jésuites y étaient 107 au commencement du généralat d’Aquaviva en 1580. Ils avaient des établissements dans six localités ; trois étaient des collèges. C’était surtout pour les indigènes que les Pères étaient venus ; cependant les instances des évêques et la vue des besoins les obligèrent à commencer leurs travaux apostoliques par les colons espagnols. En 1582, l’archevêque de Mexico, dans un témoignage donné sous serment, déclarait que les Pères de la Compagnie, qu’il voyait à l’œuvre depuis dix ans dans sa ville r archiépiscopale, « y avaient fait et faisaient un fruit '« si considérable que cette ville lui paraissait toute renouvelée et transformée, depuis que la Compagnie y était, dans tous les états de personnes, ïî quant à la fréquentation des sacrements et à la œ{ conduite de la vie, et que, si ces religieux venaient tel à lui manquer, il en résulterait une grande ruine s; spirituelle ». Mais, sans abandonner le ministère îitjr auprès des Européens, puisqu’il leur était si ci| nécessaire, les Jésuites se lancèrent avec ardeur dans l’apostolat des indigènes, dès qu’ils furent en état de leur parler. On commença par ceux qui vivaient dans le voisinage des colons espagnols : il y en avait bien des milliers qui, baptisés les autrefois, n’avaient de chrétien que le nom et
ignoraient tout de la religion, par suite de la disette de prêtres connaissant leur langage.
Dès 1573, un Père novice, qui savait bien le mexicain, commençait à catéchiser les nombreux Indiens de Mexico. En 1575, de sept Pères parlant diverses langues indigènes, l’un s’occupait des Otomites, un second des Tarascos, et les autres des Mexicains. Depuis lors, toutes les maisons qui se fondèrent dans les centres espagnols, eurent quelque Père chargé spécialement des Indiens du lieu. L’apostolat des peuplades infidèles et sauvages fut inauguré en 1591. La Compagnie de Jésus aura désormais au Mexique, comme d'ailleurs dans toutes les colonies espagnoles, deux champs d’activité très différents : l’un auprès de la population d'origine européenne, l’autre dans les missions proprement dites. Elle dépensera ses forces dans l’un et l'autre avec zèle et fruit, jusqu’à l'heure de son expulsion.
Pour les Européens, les ministères furent les mêmes qu’en Espagne : en particulier, l’enseignement des collèges. Les classes ouvertes à Mexico, le 18 octobre 1574, renfermaient dès 1575 plus de trois cents élèves de latin. Ce collège de la capitale possédait, en 1592, le cycle complet des études classiques et supérieures, avec quinze ou seize professeurs, dont quatre pour la théologie, deux pour la philosophie, deux pour la rhétorique, les autres pour la grammaire, sans compter cinq maîtres enseignant la lecture et l’écriture aux enfants, tant espagnols qu’indiens. On disait que les professeurs des hautes Facultés n’étaient pas inférieurs à ceux des plus illustres universités d’Espagne ; et ils avaient pour auditeurs à peu près quiconque, à Mexico, étudiait la philosophie ou la théologie, quoiqu’il existât déjà, en dehors du
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collège de la Compagnie, une université royale. De plus, en 1588, on ouvrit à Mexico, sous le nom de séminaire de S. Ildephonse, un internat pour l’éducation des enfants des Espagnols : en 1614, il renfermait cent cinquante élèves, qui payaient une pension modique. Un pensionnat semblable, quoique moins florissant, exista depuis 1580 à Puebla. Entre les fruits de ces institutions, on signale spécialement le grand nombre de bons prêtres qui en sont sortis.
C’est dans la province de Sinaloa, à un millier de kilomètres de Mexico, que deux Jésuites abordèrent pour la première fois, en 1591, le vaste pays des infidèles sauvages. Dès le début de la seconde année, le Père Gonzalo de Tapia, supérieur de la nouvelle mission, écrivit au Père Général : « Des langues variées qu’on parle ici, nous en avons appris trois de manière à pouvoir prêcher sans interprète. Les baptisés de l’année, enfants et adultes, doivent être environ cinq mille, et nous continuons d’en baptiser chaque jour. » Les missionnaires louaient l’intelligence de ces Indiens et ne voyaient d’obstacle à leur conversion que dans leurs vices; mais cet obstacle leur paraissait presque insurmontable chez ceux qui avaient passé trente ans. Le Père de Tapia paya par le martyre son zèle à les corriger (11 juillet 1594). Sans se laisser effrayer par son sort, ses confrères continuèrent et développèrent la mission : en 1609, on y comptait 20.000 baptisés et plus de 50.000 Indiens qu’on préparait au baptême; en 1621, les chrétiens étaient 81.000 ; dans la seule année 1623, le chiffre des baptêmes d’adultes dépassa 11.000.
Au moment même où cette première mission était arrosée du sang de son fondateur, deux
Pères en commençaient une seconde chez les belliqueux Chicliimèques. D’autres suivirent chez les Tepehuanes et ailleurs, de telle sorte que presque toutes les tribus du Nord du Mexique avaient leurs apôtres vers 1614. En cette année, il y avait 39 Pères occupés dans ces parages, avec 17 Frères coadjuteurs, qui, en outre de l’aide qu’ils donnaient dans les offices domestiques, apprenaient aux enfants à lire et à écrire.
Les deux moyens que nous avons déjà vu employer au Brésil pour faciliter les conversions, à savoir les réductions et les séminaires d’indigènes, le sont également au Mexique. Ici comme là, les sauvages les plus fiers sont attirés dans les villages chrétiens par le charme de la bonté des missionnaires et par la paix dont on jouissait sous leur paternelle protection. On les aide aussi à disposer plus commodément leurs cabanes et on leur enseigne des cultures utiles, qu’ils ne connaissaient point; mais ils n’ont à payer ces avantages d’aucun sacrifice de leur liberté légitime. Pour l’éducation des enfants, outre les écoles élémentaires déjà mentionnées, existent dès 1592 deux séminaires ou collèges, réservés aux fils des Indiens. On cherche à y réunir surtout des enfants de caciques ou notables, et on s’efforce de leur donner une formation assez complète, pour les rendre capables de bien administrer quelque jour les villages indigènes et d’être à tout point de vue les modèles de leurs inférieurs. On espérait même pouvoir de quelques-uns faire des prêtres, qui auraient beaucoup d’influence sur leurs compatriotes. Un essai dans ce sens avait déjà été tenté en 1592 avec quatre jeunes Indiens, à qui on faisait étudier le latin au collège de la Compagnie à Mexico.
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A la fin du généralat d’Aquaviva, la province du Mexique embrassait tout le Mexique actuel et leGuatémala; elle comptait 340 membres et avait dix collèges, de plus, une maison professe à Mexico, et trois résidences, dont deux servaient de quartier général aux missionnaires du pays indien. Elle s’accrut encore sous Vitelleschi, notamment du collège séminaire de Puebla de los Angeles, fondé magnifiquement, en 1625, par l’évêque Alphonse de Mota. Mais le zèle de ses missionnaires eut de nouveau à payer le tribut du sang : le succès qu’obtenait en particulier le ! Père Jules Pasquale auprès des Chinipes, provoqua la rage d’un apostat qui, aidé de quelques conjurés excités par ses calomnies, tua le Père 1 avec son compagnon le Père Marcel Martinez et 18 néophytes, le 1er février 1632.
PÉRèUJ
if 110. Développement des missions dans l’Amérique i du Sud (1568-1616). — A peine ont-ils commencé %■ leurs travaux à Lima, au Pérou, en 1568, que les If-Jésuites sont réclamés par toutes les colonies et espagnoles disséminées sur l’immense étendue i du littoral et des hauts plateaux de l’Amérique I sud-occidentale. Grâce aux renforts que l’Europe leur envoyait généreusement chaque année, ils lurent en état peu à peu de satisfaire à ces vœux, pi ! Mais, entre les nouveaux établissements qui les jri sollicitaient, leur choix se portait de préférence iif sur ceux qui leur permettaient de faire le plus de ét| bien, non seulement aux blancs, mais encore aux i Indiens. En 1575, la province-mission du Pérou f| se composait de soixante Pères et Frères ; en 1583, elle avait 136 sujets, dont 66 prêtres; le total
Brucker. La Compagnie de Jé sus. 26
en 1601 était monté à 279, et en 1607 à 376. Pendant ce temps, à ses collèges de Lima (commencé en 1568), de Guzco (1571) et de la Paz (1572), elle ajoutait, en 1577, une résidence, bientôt collège, à Potosi, où les mines d’or attiraient habituellement plus de 3.000 Espagnols et de 50 à 100.000 Indiens, et une autre résidence pour 14.000 Indiens à Juli; puis venaient le collège d’Aréquipa (1578); la résidence de Santa Cruzde ] ! la Sierra (1587), encore en plein pays d’indiens; | le collège de Chuquisaca ou la Plata (1589). Ces fondations appartenaient au Pérou proprement 1 dit ; d’autres conduisent bien loin au nord et au s sud du pays. En 1586, le provincial du Pérou 1 envoya quatre de ses sujets à Quito commencer un collège, depuis longtemps demandé. Le Nouveau Royaume de Grenade , comme on appelait alors la Colombie actuelle, reçut aussi des Pères depuis 1588; ils y vinrent d’abord temporairement donner !i des missions aux Espagnols et aux Indiens; en 1604, la Compagnie s’y fixa définitivement en ouvrant deux collèges, à Santa Fé de Bogota et à Carthagène. A l’autre extrémité du continent sudaméricain, le Chili vit les premiers Jésuites s’établir dans sa capitale, Santiago, en 1593. Enfin i en 1595 commencent les excursions au Paraguay, nom plus tard si fameux, mais sous lequel i! faut entendre à ce moment, non seulement le Paraguay moderne, mais encore toute l’immensité !î du pays formant le bassin du Parana, en particu- 1 lier la République Argentine.
Pour suffire à tant de missions, il fallait toute l’ardeur du zèle, que la pensée des grands com- P patriotes, Ignace et Xavier, entretenait dans les J provinces d’Espagne. Toutefois le Père Général 2 recevant de toutes les parties de la Compagnie
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les demandes des aspirants aux missions, des Indipetae, en profita souvent pour adjoindre aux Pères espagnols d’excellents collaborateurs. Ainsi, dans le magnifique contingent de 45 ouvriers que le Père Diego de Torres conduisit au Pérou en 1604, il y avait treize Italiens. Quant aux vocations qui surgissaient en Amérique même, on les accueillait avec beaucoup de précautions; les créoles fournirent quelques bons novices.
L’accroissement du nombre des sujets dans la province du Pérou permit au Père Aquaviva de commencer une division, que l'étendue de son territoire et la dispersion de ses domiciles commandaient. En 1605, d’abord, il sépara le Nouveau Royaume de Grenade avec Quito, sous le nom de vice-province, virtuellement indépendante du Pérou; en 1607, il forma la province du Paraguay, en y rattachant le Chili. Malgré ces démembrements, la province du Pérou, au commencement de 1616, avait 370 sujets, tandis que les nouvelles provinces du Nouveau-Royaume et du Paraguay en avaient, la première 100, l’autre 116.
C’est surtout au Paraguay que l’apostolat des Jésuites entrera décidément en lutte contre l’infidélité sauvage. Cependant les multitudes d’indiens soumis, partiellement civilisés et nominalement chrétiens, qui habitaient aux alentours des villes espagnoles, avaient déjà donné bien de l’occupation au petit nombre des missionnaires. L’instruction chrétienne de ces pauvres gens était presque tout entière à faire; ils n’avaient jamais eu de prêtres capables de les entendre ni de se taire entendre d’eux, sinon par intermédiaires très imparfaits. Ils écoutaient avec ravissement les
Pères les prêchant dans leur langue, et s’empressèrent avidement aux catéchismes, où pour la première fois, à vrai dire, ils recevaient l’idée des vérités de la foi.
Tout le monde, Espagnols et Indiens, admirait la facilité avec laquelle les nouveaux missionnaires apprenaient les idiomes variés du pays. Sans doute, la formation générale qu’ils devaient aux études usitées dans la Compagnie y était pour quelque chose, mais pour beaucoup moins que leur désir de sauver les âmes des Indiens. Quelques-uns, par leur application et leur savoirfaire, diminuèrent la peine pour leurs confrères et d’autres. Le Père Alphonse de Barsana (1527- 1565-1597), apôtre du Pérou et du Paraguay, prêchait quatre mois après son arrivée à Lima dans la ] langue « générale » du pays, le quichua, et un peu plus tard en aymara, langue presque aussi répandue que la première au Pérou; il sut en outre au moins six idiomes particuliers. Tandis qu’il évan gélisait à Cuzco, en 1571, les indigènes de diverses tribus, il composa en espagnol et quichua une explication du catéchisme, avec des homélies et des sermons à l’usage des curés; de plus j une méthode pour administrer et recevoir avec fruit le sacrement de confession ; ensuite il traduisit le tout en six autres languesindiennes.il j rédigea également, sur l’invitation de ses supérieurs, un catéchisme en quichua et en aymara, ainsi qu’une grammaire et des vocabulaires de ces langues. C’est grâce à ces travaux et àceux d’autres Jésuites, que le Concile tenu à Lima en 1582-1583, sous la présidence de l’archevêque saint Turibe de Mogrovejo, put donner le premier catéchisme imprimé à tous les Indiens de 1 Amérique méridionale (1583). Avec son approbation
mil
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MISSIONS d’amÉKIQUE
i et par son ordre, on imprima dans la maison ■ même des Pères un grand et un petit catéchisme composés par eux, et en outre un confessionnaire, avec une instruction pour les confesseurs sur les pratiques idolâtriques et superstitieuses,
; anciennement en usage chez les indigènes du i Pérou, et auxquelles beaucoup restaient encore s secrètement attachés. Pour la réalisation de cette œuvre éminemment utile, comme pour d’autres i mesures qu’il décida, ce Concile trouva un grand iji secours chez le Père Joseph Acosta (v. 1554-1600), :■ qui est resté célèbre parmi les américanistes.
Les premiers contacts des missionnaires Jésuites avec les populations infidèles ne furent pas heus reux, à parler humainement ; bien qu’il faille i parler autrement, si l’on veut juger comme les : apôtres eux-mêmes, pour qui le martyre est la couj i ronne ardemment désirée de leur zèle. En 1597, k le Père Michel de Urrea s’étant avancé seul au milieu des Chunchos, dans l’est du Pérou, en con- I: vertit d’abord un certain nombre; mais ensuite, sis sur les excitations des féticheurs, il fut assommé plj par les idolâtres. En 1610, le Père Raphaël Ferrer a étant allé de Quito, à plusieurs reprises, évangétr User des peuplades qui sont parmi les plus barbais, 1res de l’Amérique, fut jeté dans les eaux d’un i| profond torrent. Enfin en 1612, les Araucans du iît Chili mirent à mort trois missionnaires à la fois, s ■ ^es Pères Martin de Aranda-Valdivia, Péruvien ? créole, Horace de Vecchi, Italien, et le Frère |S; Jacques de Montalvan, Mexicain. Ce furent là les éft Premiers d’une longue et glorieuse série de mislU sionnaires martyrs de l’Amérique méridionale.
Paraguay
111. Campagne pour la liberté des indigènes 1607- | 1616. — Avant la fondation des fameuses réduc - j lions, nous avons à signaler, dans le Paraguay, une phase particulièrement violente des luttes où nous avons vu s’engager les Jésuites pour la liberté de leurs chers Indiens.
Leurs excursions apostoliques à travers ce pays, les rendirent témoins attristés des traitements inhumains que les indigènes avaient à subir des Espagnols sous le régime des commendes. Dans cette institution, rappelant le système féodal du moyen âge, les concessions des terres faites par les rois d’Espagne à des sujets méritants s’accompagnaient de l’attribution d’un certain nombre d’indiens en qualité de vassaux tributaires. Ce n’étaient pas des serfs ou des esclaves qui étaient ainsi donnés en commende; car déjà Charles- Quint avait interdit sous des peines très sévères ' de réduire aucun indigène en servitude. Le bénéficiaire de la concession n’avait droit qu’à une redevance raisonnable, que les Indiens, à défaut d’argent et d’autre moyen de paiement, pouvaient être obligés d’acquitter par un service personnel proportionné. En retour, la commende emportait le devoir de leur procurer l’instruction chrétienne. Malheureusement la faculté, en soi légitime, d'exiger un service personnel prêtait à l’abus ; et s'il y eut en effet des abus dans toutes ‘ les colonies espagnoles, nulle part ils ne furent ' aussi communs et aussi criants qu’au Chili et au Paraguay. Dès 1592, le Père François de Angulo, ^ un des premiers missionnaires Jésuites dans ce dernier pays, peignait la situation à saint Turibe en ces termes : « Les Indiens sont soumis dans
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les commendes espagnoles à une sujétion telle qu’il n’y en a de pareille ni dans la captivité de Barbarie, ni sur les galères des Turcs; car tous, hommes et femmes, parents et enfants, grands et petits, sont astreints, depuis leur naissance jusqu'à leur mort, à servir personnellement dans les plantations de leurs maîtres, sans que les pauvres gens reçoivent une chemise pour se vêtir, ni parfois une poignée de maïs pour se nourrir. Aussi meurent-ils rapidement et en masse. » Le Père termine en priant le saint prélat, comme métropolitain, d’agir auprès du roi d’Espagne et du vice-roi pour la suppression de ce service personnel. Une quinzaine d’années plus tard, des mesures dans ce sens furent édictées, ou pour mieux dire plus énergiquement renouvelées par le gouvernement espagnol ; mais selon toute vraisemblance, elles n’eussent pas eu plus de résultat que les précédentes, sans l’appui qu’elles reçurent des missionnaires de la Compagnie.
Le P. Diégo de Torrès (1573-1638), premier provincial du Paraguay (1607), mena, à la tête de ses subordonnés, une sorte de croisade pacifique contre le service personnel des Indiens, à la fois par la prédication, par les écrits et par les déclarations conformes qu’il sut obtenir des personnes les plus qualifiées par leur position sociale et leur science. Et quand enfin, en 1610, un haut magistrat vint avec pleins pouvoirs de Philippe II régler sur les lieux cette grave affaire, le Père de Torrès, à sa demande, l’accompagna dans sa tournée, l’assistant comme conseil dans ses enquêtes et, comme missionnaire, disposant les intéressés à recevoir ses décisions. Le provincial prenait un pareil rôle par conscience et ne pouvait guère ignorer à quoi il s’exposait, lui et les siens. C’est en effet à
l’inspiration des Jésuites que les colons attribuèrent tout ce qui se faisait pour mettre fin à leurs injustices, et il y eut d’abord de terribles colères contre les importuns censeurs. On les accusa de vouloir la ruine des colonies, qui ne pouvaient se soutenir sans le travail forcé des indigènes. A Santiago et à la Asuncion, chefs-lieux du Tucuman et du Paraguay, l’hostilité de la population espagnole contraignit les Pères d’aban- j donner leurs collèges et de chercher un refuge ' hors de ces villes; ils restèrent exilés pendant J trois mois de l’une, et tout un an de l’autre. Ailleurs, ils avaient grand’peine à subsister au milieu de la désaffection presque générale. Peu à peu cependant, les éloquents plaidoyers de Torrès et de ses confrères produisirent leureffet ; les sentiments chrétiens, auxquels ils avaient fait appel, se réveillèrent dans les âmes des oppresseurs et l’émancipation des Indiens commença. Ainsi, en combinant à propos son action avec celle des missionnaires, le gouvernement espagnol réussissait pour la première fois à faire sortir du domaine de la lettre morte les bienveillantes dispositions de ses ordonnances en faveur des i aborigènes. Pour les Jésuites le résultat de cette rude campagne fut un gain considérable d’estime publique ; leurs fondations, un moment compro- i mises, se trouvèrent finalement fortifiées et étendues; enfin surtout, ils furent bien récompensés par l’affection des Indiens : chrétiens et infidèles jii les regardent désormais comme leurs « uniques et Es vrais protecteurs et Pères » ; la grande œuvre k des réductions en sera singulièrement facilitée. .
Parmi les collaborateurs les plus actifs et les le plus heureux du P. de Torrès, il convient de men lii tionner le P. Louis de Valdivia (1581-1643). Au té
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Chili, où il exerça son ministère, les colons, pour justifier leurs violences, se prévalaient du caractère sauvage et turbulent des Araucans,les aborigènes du pays. Après avoir longtemps fait parler en vain la raison et la religion contre les sophismes delà cupidité, Valdivia alla plaider la cause des Indiens devantle roi d’Espagne. Il revint au Chili, en 1611, avec des pouvoirs de commissaire royal, dont il usa pour faire mettre en liberté plus de dix mille : esclaves. Il apportait aussi un décret royal, dési tiûé à couper la racine des iniquités dont la guerre ■ contre les Indiens indépendants était l’occasion.
3 Par ce décret, toutes les expéditions offensives i étaient dorénavant interdites aux chefs militaires ;!' delà colonie espagnole ; il leur était enjoint de se lej tenir sur la stricte défensive ; et, dans tous les S!1 cas, il était interdit de réduire les prisonniers de «: guerre en esclavage. Pour assurer le succès de ni: cette bienfaisante mesure, le Père de Valdivia traèf vaiï!a,non sans des peines infinies, à réconcilier ÿ les indigènes avec les blancs ; il sut obtenir de leurs chefs les plus intraitables l’engagement de É garder la paix. Il eut la douleur de voir ses généè; reux efforts combattus par les colons, par l’élément t militaire et même par les autorités de la colonie; tel les religieux des autres Ordres critiquèrent vive- .piflj ment son système de guerre défensive et lui reproi« chèrent comme ingérence indue dans la politique n® ses démarches désintéressées pour le faire triomlèltr pher. En 1616, il était de nouveau revenu en e$| Espagne pour soutenirles droitsdeslndiens ; mais devant tant de contradictions, le Général de la Comité pagnie, qui était alors le Père Vitelleschi, crut ils devoir lui faire quitter la lutte. Il passa ses der- 5iît nieres années dans les calmes ministères d’une .il résidence àYalladolid.
112. Les réductions du Paraguay (1609-1645). — Les missions du Brésil, du Mexique, du Pérou nous ont déjà offert des exemples de réductions , c’està-dire de villages formés par transmigration volontaire des sauvages, en vue de faciliter leur instruction par les missionnaires. Mais le nom fait penser surtout aux réductions du Paraguay, qui furent en effet les plus célèbres, et qui d’ailleurs se distinguent des autres par quelques particularités. Elles doivent leur première organisation à ce même Père Diégo de Torrès, que nous avons vu faire une si belle campagne contre le service personnel et pour la liberté des indigènes. C’est le Père Marcel de Lorenzana, recteur du collège de l’Assomption, que Torrès, à la fin de 1609, envoya fonder la première réduction des Guaranis du Parana. Il y avait là 50.000 Indiens guerriers, que les gouverneurs espagnols désespéraient de soumettre ou de contraindre par la force des armes au respect des colons européens ; d’autre part, l’évêque refusait d’y envoyer des prêtres de son clergé, qui risquaient trop d’être mangés par des ouailles de ce caractère. Le Jésuite réussit, pendant l’année 1610, à gagner un certain nombre de familles et en forma le village de Saint-Ignace, à environ douze lieues de la rive septentrionale du fleuve Parana et à une distance double de son confluent avec le Paraguay. Deux autres réductions furent créées plus loin vers l’est, dans le Guayra, la même année 1610, par deux Pères Italiens, Simon Masseta, de Naples, et Joseph Gataldino, de Fabriano.
Peu après arriva sur le même terrain le Père Antoine Ruiz de Montoya; ce grand missionnaire. Espagnol né au Pérou (1582-1606-1652), eut le rôle principal dans la fondation de treize réductions.
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Il a rendu les services les plus signalés à la mission, comme Supérieur aussi bien que par son apostolat de vingt ans, par les ouvrages qu’il a composés pour initier ses jeunes confrères à la langue guaranie, enfin par les voyages entrepris jusqu’en Europe pour y chercher le secours des puissances contre les incursions des chasseurs d’esclaves du Brésil. Jusqu’en 1626, les missionnaires du Paraguay avaient enregistré 94.990 baptêmes d’infidèles et fondé quatorze villages chrétiens, comptant chacun de 2.000 à 3.000 âmes, dans les régions arrosées par le Parana et l’Uruguay. Ces résultats n’avaient été obtenus que par des prodiges de patience, et tous ceux qui y avaient concouru virent plus d’une fois leur vie en grand péril. Parmi les Indiens demeurés rebelles à leurs invites charitables, les missionnaires eurent pour ennemis acharnés surtout les magiciens ou féticheurs, dont ils discréditaient les pratiques et ruinaient l’industrie. Des sauvages, excités par ces ministres de Satan, tuèrent en 1628 le Père Roque Gonzales de Santa Gruz, premier apôtre de l’Uruguay, ainsi que les deux Pères qui travaillaientavec lui; puis en 1635, le Père Christophe de Mendoza ; enfin encore en 1645, le Père Pierre Romero, qui évangélisait depuis vingt-quatre ans les indigènes du Tapé (dans le sud du Brésil actuel), avec le Frère Matthieu Fernandez.
Cependant les premières réductions du Paraguay eurent à souffrir le plus des colons portugais de Saint-Paul au Brésil. La grande occupation de ces « Paulistes », aussi appelés Mamelucos , c étaient les malocas, ou chasses aux esclaves. Ils s’en allaient en troupes bien armées jusque très loin dans l’intérieur, et quand ils avaient rencontré des centres de population indigène,
enlevaient tous les hommes et femmes valides, tuant sans pitié ceux qui résistaient et, avant de partir, mettant le feu aux cabanes et y brûlant les vieillards et les impotents. Des calculs faits sur enquête juridique portent au moins à 300.000 le nombre des Indiens que les Paulistes ont ainsi arrachés de chez eux et vendus comme esclaves ou livrés à la mort. C’est en 1627 qu’ils commencèrent à s’attaquer aux nouvelles chrétientés du Paraguay et, suivant le rapport officiel adressé par le gouverneur de la Plata au roi Philippe IV d’Espagne, en 1637, ils avaient enlevé des réductions plus de 60.000 âmes en y commettant des cruautés horribles. De fait, en 1631, ils avaient complètement détruit onze des treize réductions duGuayra: c’est à peine si les Pères, fort maltraités par ces bandits, purent leur arracher une petite partie de leurs néophytes, tandis que les autres étaient entraînés en esclavage ou inhumainementmassacrés. Pourépargner le même sort aux deux autres réductions conservées, il fallut leur faire subir une transmigration lointaine qui, avec ses suites fata les de disette et de maladie, fittomberces malheureux restes, en un an, de 12.000 à 4.000 âmes. La malfaisance des mamelucs ne s’arrêta pas là : la grande distance ne les empêcha pas, en 1632, d’as saillir et de détruire de fond en comble les quatre villages de l’Itatine, commencés en 1631 et dont chacun réunissait déjà de 200 à500familles.Sansse laisser décourager par tant de désastres, les Pères avaient encore, de 1628 à 1635, fondé dix nouvelles réductions dans la région du Tapé, aujourd’hui comprise dans la province la plus méridionaleduBrésil. Larage des chasseurs d’esclaves vint
s’y exercer comme ailleurs, en 1636, sur deux de ces villages chrétiens, et en 1638 sur un troisième.
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Ils auraient de même dépeuplé tous les autres, s'ils n’avaient enfin rencontré une résistance un peu plus efficace que celle que pouvaient offrir les Indiens avec leurs misérables flèches de roseaux.
En vain, pendant longtemps, les missionnaires appelèrent la protection des autorités espagnoles du Paraguay et de la Plata en faveur de leurs pauvres néophytes, devenus pourtant sujets de l'Espagne. Plus vainement encore, deux d’entre eux, en 1629, étaient allés au Brésil essayer de faire rendre leur proie aux Paulistes et arrêter les mtdocas futures : les ordres qu’ils obtinrent à cet effet du gouverneur général portugais restèrent sans aucune force, à San Paolo, où les coupables avaient pour complice toute la ville, et étaient habitués de longue date à se mettre au-dessus de la loi humaine, aussi bien que des lois divines et naturelles. Une seule ressource demeurait : c’était | de fournir aux Indiens des armes plus puissantes que celles dont ils disposaient pour leur défense. La juste demande qu’en firent pour eux les missionnaires n’eut un commencement de satisfaction qu’en 1639. Alors un nouveau fonctionnaire, auquel le gouvernement de Madrid enjoignait de procéder vigoureusement contre les mamelucs, prêta quelques arquebuses ; un Frère coadjuteur, Antoine Bernai, qui, soldat avant d’être Jésuite, avait servi avec honneur dans les guerres du Chili, exerça les Indiens, si bien qu’une nouvelle attaque se termina par la déroute des bandits et la libération de deux mille prisonniers. Puis, en 1641, les Paulistes étant revenus avec toute une petite armée pour venger leur défaite, ils reçurent un svii1 aocueil tel qu’ils n’osèrent plus de longtemps rien ix d| entreprendre contre les réductions. En défendant èuiifi
ainsi leurs foyers et leur liberté, les Indiens rendaient en même temps un service considérable à l’Espagne : ils lui conservaient de vastes territoires, que les Portugais, redevenus depuis peuindépendants et ennemis de l’Espagne, convoitaient et que l’anéantissement des réductions aurait livrés entre leurs mains. Le gouvernement espagnol reconnut ce service par diverses faveurs : notamment il déclara les Indiens des Jésuites « garnison de frontière » et leur accorda une provision suffisante d’armes à feu et de munitions, sous la réserve qu’elles ne seraient pas habituellement à la disposition des Indiens, mais resteraient sous la garde des Pères, pour être employées suivant leur direction quand besoin serait.
Les réductions n’eurent pas à se défendre seulement contre les Indiens restés sauvages et les mamelucs. Les colons espagnols nourrirent toujours à leur égard d’âpres convoitises, et les Jésuites eurent fort à faire pour empêcher leurs néophytes de tomber en commencLe, avec le service personnel et toutes ses tristes suites. Ici encore le gouvernement espagnol les appuya, souvent contre ses fonctionnaires, et même contre le clergé colonial.
113. Organisation des réductions. — Après les destructions opérées par les mamelucs et les transmigrations nécessaires pour échapper à leurs incursions, toutes les réductions se trouvèrent groupées sur les bords du Parana et de l’Uruguay, spécialement dans la région où les deux rivières rapprochent le plus leur cours. En 1647, il en existait 22, et le gouverneur de Buenos- Ayres, après en avoir visité vingt, enregistrait pour celles-ci, dans son rapport officiel, un total
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de 28.714 âmes, et de 9.130 hommes en état de porter les armes ; sept villages comptaient chacun plus de 1.500 âmes, les autres, sauf un, plus de mille. Le nombre des réductions finira par s’élever peu à peu jusqu’à trente, et le total de leurs habitants dépassera 120.000.
L’organisation de la réduction du Paraguay demeura, quant à l’essentiel, ce que l’ont faite les instructions données, en 1609-1610, par le Père Diégode Torrès pour les premiers établissements. Ges instructions s’inspiraient de l’expérience acquise par leur auteur dans la réduction de Juli au Pérou, qu’il avait dirigée pendant plusieurs années. Elles ont été complétées plus tard par divers règlements, qui ont précisé davantage la marche à suivre dans cette œuvre si différente de tout ce que faisait ailleurs la Compagnie. La réduction du Paraguay a cela de particulier que les Pères en sont non seulement les curés, mais les vrais administrateurs, au temporel comme au spirituel.
t: La Compagnie n’a jamais accepté pour les siens
■ la charge de paroisses que dans des cas d’extrême 1 nécessité. Elle ne juge pas en effet assez conforme à son Institut qu’ils soient attachés d’une manière permanente à une localité, à un groupe de fidèles ; ni surtout qu’ils dépensent, dans des fonctions à la portée de tout prêtre, un temps et des
Î forces qu’ils pourraient employer à des ministères où d’autres prêtres font défaut. Aussi les Jésuites n’ont pris et gardé la charge de curés des réductions du Paraguay, qu’après s’être convaincus quelles ne pouvaient autrement subsister. Le r pauvre clergé des colonies espagnoles n’avait, itL sauf d’honorables mais rares exceptions, rien de t ce qu’il fallait pour conduire de pareils troupeaux :
ni le dévoûment désintéressé, ni la vertu assez ferme pour ne jamais donner le scandale à ceux qu’il devait édifier. Un zèle et une patience de missionnaire étaient seuls capables d’opérer la transformation lente des cannibales d’hier en hommes raisonnables et chrétiens. Et une sévère formation religieuse n’était pas de trop, pour prémunir un curé de sauvages contre la tentation d’abuser de la liberté sans contrôle que lui conférait sa position. Pour se garantir de ce danger moral, outre la préparation que leur assurait leur Institut, les Jésuites eurent l’avantage d’étre toujours au moins deux dans chaque réduction, l’un faisant fonction de supérieur à l’égard de son compagnon. De plus, il y avait au centre de toutes les réductions un supérieur général, dont l’unique occupation était le soin de leurs intérêts spirituels et temporels, et qui spécialement veillait à ce qu’une discipline religieuse exacte et les règlements propres à la mission fussent partout observés.
Quant au gouvernement temporel des réductions, c’était à plus forte raison la nécessité seule j qui déterminait la Compagnie à s’en charger. Elle ne l’a fait qu’après avoir eu la preuve de l’incapacité des Indiens à se gouverner par eux-mêmes, j Ils n’arrivaient jamais avec l’âge à dépasser sensi- i blement le niveau des enfants pour l’intelligence: de même donc que les enfants ont besoin en toutes choses d’être conduits par l’autorité des parents, on ne pouvait pas davantage compter sur l’initiative personnelle des Indiens pour leur faire prendre ou conserveries habitudes raisonnables et chré- .
tiennes; il leur fallait l’intervention constante d’une autorité semblable à l’autorité paternelle. Cette autorité ne pouvait être que celle des missionnaires. Il y avait bien dans toutes les peuplades les
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eil! caciques, très respectés : et les Pères se gardèrent bien de porter atteinte à ce respect ; ils s’efforcèr | rent toujours de donner la plus grande part possi- ,, blede gouvernement à ces chefs populaires ; mais V, cette part ne pouvait être que fort petite, car les p caciques ne possédaient pas la capacité qui manp quait à leurs sujets. Les missionnaires n’eurent tr point à s’imposer à la confiance des Indiens, leur in attachement religieux à leurs Pères dans la foi les portait assez à leur déférer d’eux-mêmes ^ l’autorité la plus absolue.
nj Parle fait, celle que les Jésuites étaient forcés u parles circonstances d’exercer, fut très considé- Ps rable. Non pas aussi indépendante qu’on l’a dit, jue|de toute autorité supérieure, ecclésiastique et uelJcivile : les évêques, aussi bien que les gouver* neurs des territoires où se trouvaient les réduc- ,1F lions, y ont toujours été reçus volontiers, et ,vJsouvent appelés avec instances pour être juges IV, de ce qui s’y faisait. Presque tous y sont venus , . en effet et ont rendu le plus favorable témoierggnage de ce qu’ils ont vu. Mais les réductions du jllS Paraguay n’ont jamais eu d’administrateurs eurom péens subalternes : le gouvernement espagnol rstf lui-même, connaissant trop les abus dont sesfoncv tionnaires étaient coutumiers à l’égard des Indiens, i leur en interdisait sagement l’entrée. Chaque village avait un corregidor (maire) indigène, Innommé sur la présentation du curé parle gouver- ’e pü neur de Buenos- Ayres ou du Paraguay, et une sorte de corps à'alcaldes ou d’échevins élus, qui y., se partageaient les fonctions municipales, y compris l’administration de la justice et la police. Mais tous ces fonctionnaires se conduisaient unique- I ^es, par les instructions des missionnaires.
En somme, les Pères avaient, de nécessité, à
Brucker. — La Compagnie de Jésui. 27
diriger les néophytes des réductions dans tousles ' '
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détails de leur vie et toutes leurs actions. D’abord, il fallut leur apprendre à se construire des habitations petites, mais commodes et décentes, une par famille, au lieu des grandes cases où plusieurs familles vivaient en promiscuité. Le plus difficile fut d’obtenir d’eux le travail indispensable pour leur subsistance. Voici comment était la culture qui devait y pourvoir. Sans parler du jardinet attenant à la maisonnette de chaque Indien, toutes les réductions possédaient des terrains considérables, aptes à l’exploitation agricole, et dont la propriété était divisée entre les caciques, qui assignaient sa part à chacun deleurs subordonnés. On y cultivait surtout le maïs, le manioc et la patate, pour l’alimentation; le coton, pour le vêtement. On y trouvait aussi YllexPam quariensis , l’arbre dont les feuilles servent à pré-j ir parer la précieuse boisson maté ; les Jésuites réussirent à acclimater près des villages cet arbre, hbl que leurs néophytes étaient auparavant obligés de chercher bien loin, avec grande dépense de temps et de fatigues. Un labeur modéré suffisait, pour tirer de ces terrains en abondance les produits voulus : il ne s’agissait que d’exécuter avec un soin médiocre les opérations de labouragedes terres, d’ensemencement et de moisson. Mais ; e telle était l’horreur innée des Indiens pour tout effort tant soit peu pénible, qu’à moins de les suivre de près constamment, de les stimuler, et de les châtier même quelquefois, on ne pouvait être sûr qu’ils ne négligeraient rien d’essentiel. C’était aux alcaldes qu’il appartenait régulière ment de vérifier si chacun ensemençait l’étendue de terre suffisante pour ses besoins, s’il travaillait convenablement son champ, etc. ; mais en
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ïuslfîn de compte, le missionnaire ne pouvait se re- 4- poser sur les alcaldes, Indiens eux aussi, et il pétait obligé d’avoir l’œil atout, s’il ne voulait pas !Silque ses grands enfants souffrissent de la faim et “•eussent à chercher une nourriture incertaine dans Ailles bois. Même la récolte rentrée ne pouvait être «[flaissée à leur libre disposition; car ils étaient as gaiisez voraces et assez imprévoyants pour consomrltimer en peu de temps la ressource de toute l’anck née : ils n’en gardaient donc chez eux que la de; quantité nécessaire pour deux ou trois mois; on >m leur faisait déposer le reste, avec le nom de son nttf propriétaire, dans une sorte de magasin général, d#où ils venaient le reprendre quand leur provision ma;! était épuisée.
eJ Malgré toutes ces précautions, il arrivait encore ,tf que les Indiens fussent à court avant la fin de ni l’année. C’est en partie pour parer à ces suites Jésj de leur imprévoyance que les missionnaires et! établirent dans chaque réduction un domaine oi commun. Disons ici, ce qu’au reste on a déjà pee dû conclure de tout ce qui précède, qu’il est sut faux que la propriété privée n’existât pas dans k les réductions, comme on l’a souvent affirmé, iter Une portion seulement des terrains était réserîrad vée pour l’utilité commune et, à ce titre, culin.' tivée, soit par le concours de tous les habitants m valides, soit par le travail de quelques Indiens choisis, qui étaient payés comme des journaliers nul aux frais de tout le village. Cette réserve de la [»: communauté, qui comprenait les mêmes cultures ssflj Rue les propriétés particulières, était assez conf pfdérable pour subvenir aux besoins des infirmes, éf es veuves et des orphelins, des nécessiteux en trf général, et pour acquitter les charges incombant à , la collectivité, telles que l’entretien et la décoration
de l'église, le tribut à payer au roi d’Espagne (un peso de 8 réaux par Indien, de 18 ans accomplis à 50). Le même fonds commun permettait de suppléer à l’insuffisance des ressources particulières de tel ou tel Indien, et de secourir quelque village voisin dans la détresse. Enfin la propriété commune comprenait également de grands parcs de bestiaux destinés à l’alimentation; caron distribuait de la viande aux familles, suivant les quantités disponibles, tous les jours ou plusieurs fois dans la semaine.
Mais rien de ce que récoltaient les Indiens, soit dans leurs champs particuliers, soit dans le domaine commun, n’allait aux missionnaires; ou s'ils en recevaient quelque chose, c’était en le payant au taux fixé pour tous. Ils vivaient sur l'allocation que leur faisait le roi d’Espagne. Cette allocation montait à 466 pesos 5 réaux pour chaque réduction. On leur avait offert le double, qui était ce que le gouvernement donnait à tout curé du Pé rou; ils avaient déclaré, en religieux sincèrement amis de la pauvreté, que la moitié suffisait à leur entretien et qu'ils n’en désiraient pas davantage. On peut juger par là de cette richesse des Jésuite? du Paraguay, dont il a été tant parlé dans les pamphlets. Comme il y avait toujours au moins deux Pères dans chaque réduction (en 1759, ils seront 80 dans 30 réductions), la part de chacun n’atteignait pas 200 pesos (de 300 à 400 francs). Répétons-le : aux Indiens, qu’ils accoutumaient d’ailleurs à la charité envers tous les pauvres, ils ne demandèrent jamais rien pour eux-mêmes, et la Compagnie ne retira jamais aucun profit matériel quelconque du travail des siens dans cette pénible mission. Certains témoins de la grandeur et de la beauté des églises, de la pompe du culte
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divin, ont conclu trop vite à la richesse des réduc- I tions ou de leurs missionnaires. Ces derniers, il i! est vrai, n’ont rien ménagé pour la splendeur de * la maison de Dieu et l’éclat des cérémonies liturgiques : un peuple qui ne saisissait que les arguments sensibles, devait être élevé de cette manière à l’idée de la majesté divine et de l’imnt portance de la religion.
IP La faiblesse du travail et l'insouciance des Indiens faisaient que toutes les mesures des mis- 5i sionnaires ne pouvaient leur procurer qu’une vie pauvre, mais suffisant à leurs désirs et où ils se 115 sentaient réellement heureux. N’est-il pas merveil- ’ leux de voircette vie acceptée par des centaines, des milliers, et l’on peut dire, puisque le mouve- P1 ment a continué 150 ans, des centaines de mille sau- 1,1 vages? C’était s’assujettir à -une règle sévère et qui, malgré la douceur des missionnaires qui l’appliquaient, devait paraître telle à des hommes ayant ' longtemps goûté la liberté sans frein, y inclinant toujours par un fort atavisme. Cultiver sa terre en rtt dépit de la répugnance au travail, laisser mettre une limite à sa gloutonnerie : c’était déjà beaucoup leur demander ; mais on exigeait bien plus, surtout en ce qui concernait les mœurs et le
J 5 Cette règle avait aussi sa sanction : les manquements étaient punis suivant leur gravité. Le châc timent ordinaire était un nombre de coups de vern ges proportionné au délit; pour les crimes, c’était u 1 emprisonnement plus ou moins long, avec verges iv un certain nombre de fois. La peine de mort n’exis- 4 taitPas dans les réductions, les Pères ne pouvant ol canoniquement la prononcer ; elle était remplacée c par la prison perpétuelle, pratiquement réduite g: a dix ans. Le concubinage incorrigible entraînait
l’expulsion et le bannissement en territoire des Blancs. Remarquons que les missionnaires n’appliquaient jamais eux-mêmes le châtiment corporel, si minime qu’il fût. Mais les châtiés allaient remercier le Père de leur apprendre ainsi à « être raisonnables ».
Gomment expliquer un pareil empire sur ces Indiens ? On n’en peut sérieusement assigner d'autre cause que l’influence, irrésistible sur ces âmes simples, de la bonté paternelle du missionnaire, de son dévoûment héroïque à leurs intérêts spirituels et corporels, de son désintéressements! évident. A quoi l'on peut ajouter l’emploi de tous les moyens humains reconnus susceptibles de gagner les Indiens, comme la satisfaction donnée à leur amour de la pompe dans les cérémonies du culte, à leur goût pour la musique et pour tous les arts mécaniques, où ils ont excellé, sans toutefois s’y montrer, plus qu’en aucune autre chose, capables d’invention.
Afrique. — Éthiopie (1604-1641)
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114. — Dans la mission d’Éthiopie ou d’Abywinie, les Pères de la Compagnie n'avaient guère récolté, en trente ans, que des souffrances. Enfin vint une brillante floraison, mais dont les promesses, malheureusement, n’eurent qu’une réalisation éphémère. L’Église catholique d’Éthiopie, elle j aussi, après quelques années de vie féconde, sera ; étouffée dans le sang de ses missionnaires et de ses fidèles. Pourtant elle aura eu plusieurs apôtres exceptionnellement doués.
C'est surtout grâce au Père Pierre Paez, Espagnol (1582-1622), que l’Éthiopie renonça un temps à l’erreur monophysite et se détacha du schisme d’Alexandrie, pour se réunir à 1 Eglise
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e i romaine. Paez cherchait, dès 1589, à pénétrer en ap| Éthiopie par la mer Rouge, quand il tomba au poupon voir des Turcs, qui le retinrent pendant dix ans dans liai- une rude captivité, en Arabie. Un second voyage, plus heureux, le mena au terme en 1604, et il cultiva un champ fort ingrat avec de réels succès jusqu’à ut sa mort, en 1622. Il conquit le respect même des si; schismatiques par sa science, en même temps que sni par ses vertus de missionnaire. Il posséda en effet iiss parfaitement, non seulement la langue parlée, éwamharique, mais encore la langue savante de înJl’Éthiopie, le gheez , et il connut à fond sa littérale ture étendue. Ces connaissances spéciales, jointes île; à celles qu’il avait puisées dans ses études théolo- ; giques, lui donnèrentune extraordinaire puissance inildans les conférences publiques avec les docteurs toJindigènes les plus réputés. Aussi les trois empei reurs qui se succédèrent de son temps en Éthioe ; pie, s’étaient-ils avoués convaincus des erreurs de leur Eglise et désireux de renouer l’union avec le siège de saint Pierre. Les deux premiers furent empêchés de réaliser ce vœu par la révolte des J fanatiques du schisme.
Le troisième, Seltân Sagâd (1607-1632), fit davantage. La faveur qu’il accorda durant vingt ans aux missionnaires leur permit de multiplier les églises KjJ catholiques et leurs résidences à travers l’empire ; d’appeler de nouveaux collaborateurs, jusqu’à atteindre le chiffre de vingt et un Pères en 1631 ;
( enfin, par suite, de ramener au vrai bercail de Jésus-Christ plusieurs centaines de mille schismatiques. Pleinement instruit par le Père Paez, Selp fàn Sagâd était depuis longtemps catholique dans i ^ecœuL quand, en 1622, il se déclara ouvertement, ( a7ant romPu le principal obstacle qui était la pluralité de ses femmes, et recevant de la main du
Père l’absolution et la communion. En 1625 il! accueillit avec de grands honneurs le Patriarche ’ qu’il avait demandé instamment.
Le prélat revêtu de ce titre par le choix du pape et ( du roi d’Espagne et de Portugal, était un Jésuite portugais, Alphonse Mendez (1593-1656), qui venait d’enseigner avec distinction l’Écriture Sainte durant neuf ans dans les universités de Coïmbre et d’Evora. Dès le 11 février 1626, l’empereur, entouré de ses fils, de tous ses grands et des principaux membres du clergé éthiopien, j fit entre les mains du patriarche une profession i solennelle de foi romaine, avec serment d’obéis- i: sance au pape Urbain VIII et à ses successeurs; e le même serment fut prêté par les autres person- a nages présents. Cet acte mémorable contribua é singulièrement à presser le mouvement des ai conversions ; mais il ne put détruire les oppo- k sitions qui, à la cour impériale même, travail- lu lèrent insidieusement et avec trop de succès à 11 détruire les bonnes dispositions de Seltân Sagâd. ri Les plus acharnés adversaires de l’union avec oi Rome étaient les moines, guides attitrés de la ; Q nation en matière religieuse. Beaucoup d’entre tu eux avaient sincèrement renoncé au schisme; plu- tri sieurs travaillaient avec zèle sous la direction du > patriarche à la conversion de leurs compatriotes; h quelques-uns sont morts martyrs de la foi catho- pt lique romaine. Mais la plupart restèrent obstiné- sp ment attachés à l’erreur monophysite et aux pra- g tiques judaïsantes, qui jusque-là formaient le |a caractère particulier du christianisme d’Éthiopie. Ces moines furent les instigateurs de toutes les pu révoltes que Seltân Sagâd eut à combattre, et dont ^ la répétition finit par lasser sà constance et le co rendre infidèle à ses serments. 1 ta
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L’échec de la mission catholique d’Éthiopie a été attribué pour une part à la manière dont le patriarche Mendez s’est comporté à l’égard des anciennes coutumes de ce pays. Il semble bien n’avoir pas mis dans son zèle la mesure désirable. Il n’a pas assez distingué entre ce qui devait être immédiatement supprimé et ce qui pouvait être toléré pendant quelque temps, pour être corrigé ou aboli par degrés. Les sages instructions que saint Ignace avait données dans ce sens au premier patriarche latin d’Lthiopie auraient dû servir de règle à son successeur : alors il se serait contenté de bannir de son Église ce qui, dans ses croyances et ses pratiques religieuses, était en contradiction avec la foi catholique; il lui aurait laissé ce qui lui était commun avec toutes les Églises orientales : ainsi, avant tout, sa vieille liturgie et le calendrier de ses fêtes, sauf quelques interpolations hérétiques ; le mariage de ses prêtres séculiers, etc. 11 n’aurait même pas interdit brusquement des ritesd’apparence judaïque, comme la circoncision, oùl’intention superstitieuse n’était pas évidente. Quant à la liturgie nationale, après y avoir substitué la liturgie latine traduite en éthiopien, le patriarche dut revenir sur ce qu’il avait fait, et ne recueillit aucun fruit de cette concession tardive. Le manque de prudents ménagements, chez un prélat d’ailleurs admirablement dévoué au bien spirituel de son ingrat troupeau, est regrettable, mais il n’a pas été la vraie cause de l'insuccès de la mission.
Le grand obstacle à l’union définitive avec Rome pour les Éthiopiens a été le dévergondage des mœurs que le patriarche latin et ses collaborateurs condamnaient et enrayaient de tout leur pouvoir, tandis que l’ancien clergé et son chef, VAbuna
envoyé d’Alexandrie, lui laissaient toute liberté et l'autorisaient par leurs exemples. La polygamie, aggravée d’adultère et d’inceste, régnait sans frein à la cour impériale et parmi les grands de l’État; Seltân Sagâd lui-même était bientôt revenu aux désordres dont le Père Paez l’avait fait sortir; quant aux moines, ils ne le cédaient à personne pour la licence de leur conduite. Les plus puissants adversaires de la foi romaine voulaient continuer à vivre à leur gré sans la gêne des censeurs importuns : la défense de la vieille religion ne fut qu’un prétexte commode pour couvrir leur véritable mobile. Les insurrections qui troublèrent plusieurs fois le règne de Seltân Sagâd n’avaient rien d’extraordinaire en Éthiopie, et, comme beaucoup d’autres antérieurement, étaient suscitées par l’ambition des gouverneurs de provinces, désireux de supplanter leur souverain. Cependant les conseillers infidèles de l’empereur, et en particulier le prince héritier Faciladas, lui persuadèrent que le changement de religion était la cause de toutes ces agitations pernicieuses.
Ainsi abusé, Seltân Sagâd se refroidit peu àpeuà l’égard du patriarche et des missionnaires, et finit par leur déclarer que, pour rendre la paix à son empire et satisfaire aux vœux de son peuple, il se croyait obligé de rétablir la foi alexandrine. C’est ce qu’il fit par un édit solennel, au mois de juin 1632. Et bientôt, quoiqu’il n’ait pas interdit la foi romaine, il donne un autre décret enlevant aux Pères toutes leurs églises, sauf trois. Néanmoins le malheureux empereur, le 16 septembre 1632, meurt assisté par un Jésuite, en affirmant sa foi romaine, et recommandant les Pères et les catholiques à son fils. Faciladas ne tint aucun compte de cet avis. A peine monté sur le trône, il
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commence par faire mourir les catholiques marquants, exile les missionnaires à une extrémité de l’empire, puis ordonne de les livrer aux Turcs. Le patriarche et neuf de ses compagnons, après avoir passé par les avanies des infidèles, rentrent dans l’Inde. Sept autres, qui ont pu se cacher quelque temps chez les catholiques fidèles, sont prisa leur tour et mis à mort par les schismatiques, deux en 1635, trois en 1638 et les deux derniers en 1640.
L’Éthiopie, depuis 85 ans, avait été arrosée des sueurs ou du sang de 56 Jésuites ; et pendant les premières années de Seltân Sagâd, les fruits avaient été si abondants qu’on pouvait espérer justement de voir bientôt le pays redevenu catholique. La faiblesse de la majorité des convertis ne tint pas contre la persécution ; néanmoins le nombre de ceux qui demeurèrent fermes jusqu’à tout soulfrir, même le martyre, fut assez grand pour consoler quelque peu les Pères et ne pas leur laisser regretter tant de peines dépensées. Le plus illustre par sa naissance et les signalés services rendus à son pays, en même temps que le plus héroïque dans sa fidélité à la foi romaine, fut le prince Sella Ghristos, frère de lempereur Sellân Sagâd. En 1641, les derniers Jésuites étant morts en Éthiopie, on essaya d’en envoyer d’autres de Goa pour secourir la chrétienté dévastée. Il fallut y renoncer devant l’obstacle infranchissable que formaient les Turcs, maîtres de tous les accès du côté de la mer Rouge. Les anciens missionnaires s'efforcèrent également en vain de décider le gouvernement portugais à une expédition militaire, qu’ils montraient facile, pour déloger les infidèles de cette position.
Afrique centrale et australe
415. Madagascar et Zambésie. — De même que les colonies portugaises de l’Afrique orientale dépendaient de la vice-royauté des Indes, les missions que les Jésuites eurent dans cette région étaient desservies par la province de Goa. En 1613, le Père Louis Mariano, Italien, mais attaché à la mission de l’Inde depuis 1607, passa plusieurs semaines à Madagascar, alors appelée Ile de S. Laurent par les Portugais. On a publié récemment le Roteiro (journal de route), où il avait consigné ses informations sur le pays et les habitants. Les Portugais, en compagnie desquels il avait fait cette première reconnaissance de la grande île, crurent pouvoir emmener en partant le jeune fils d’un « roi » qui les avait reçus : ils le firent apparemment du gré de l’enfant, mais sans la permission du père. Conduit à Goa, le petit prince malgache y fut très bien traité par le vice-roi et placé au collège de la Compagnie, où il fut instruit et reçut le baptême. En 1616, un navire vint de Goa à Madagascar pour nouer des relations plus fermes avec les indigènes ; il portait quatre Jésuites, qui se proposaient de commencer l’évangélisation de l’île. Comme on ramenait à son père le jeune homme enlevé trois ans auparavant, on comptait sur un bon accueil; mais il en arriva autrement, et les Européens, devant l’attitude des Malgaches, jugèrent ne pouvoir faire autre chose que de se retirer, les missionnaires avec eux. Le Père Mariano, qui était aussi de cette expédition, reporta son zèle sur les Cafres des rives du Zambèse. Cependant les Jésuites n’avaient pas pris leur parti de l’échec du premier essai de mission à Madagascar; le Père Mariano, sur le désir de ses
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supérieurs, fit trois tentatives nouvelles en 1620 et 1621 : les caprices changeants des chefs indigènes ne permirent de fonder rien de solide.
En 1624, nous retrouvons ce missionnaire dans la colonie portugaise de Tété, en plein apostolat des noirs. Les premiers Jésuites venus dans cette région étaient les PP. François de Monclaro et Etienne Lopez, qui accompagnèrent le général portugais François Barreto dans ses fameuses expéditions à la recherche des mines d’or de Manica et des mines d’argent de Tchicôva (1571- 1573). Mais les Pères Dominicains avaient seuls des missions permanentes dans la Zambésie, quand les Pères de la Compagnie s’y fixèrent à leur tour, au commencement du xvn# siècle. Les stations principales des missionnaires Jésuites, en 1610, étaient Mozambique, Quilimane près des bouches du Zambèse, Senna et Tété à 60 et 120 lieues en amont du grand fleuve. Le travail ne manquait pas : ainsi nous voyons qu’en 1624 le Père de Mendonça avait à desservir une paroisse près de Senna, qu’on nommait Kemba, et que, durant son année, il parcourut plus de cent villages cafres, pour y distribuer l’instruction religieuse et les sacrements. On entendait dans sa paroisse plus de quarante enfants du pays chantant la doctrine chrétienne en leur langage. Les Cafres, en général, écoutaient volontiers l’enseignement des Pères, mais n’en retenaient que ce qu’on leur répétait sans cesse, et surtout se pliaient malaisément aux habitudes des chrétiens. Cependant les fils de saint Ignace ne désertèrent jamais ces postes souverainement malsains, ni le service spirituel, humainement si peu attrayant, des indigènes de la Cafrerie.
116. Congo et Angola. — Les missions du« royaume chrétien » du Congo et de la colonie portugaise d’Angola, dans l’Afrique occidentale, restèrent toujours rattachées directement à la province de Portugal. Elle ne cessa d’y envoyer des sujets, que le climat et les fatigues consumaient rapidement. Leur travail ne fut pas infructueux, malgré les obstacles que leur créaient surtout l’inconstance caractéristique des Africains, leur attachement aux superstitions et, faut-il ajouter, la mauvaise conduite des Européens vivant au milieu d’eux. Parmi les missionnaires d’Angola, on signale aux environs de 1630 le Père Pierre Tavares, parmi ceux qui ont pénétré le plus avant dans l’intérieur du continent et fait le plus de conquêtes, grâce à son apostolat merveilleusement adapté.
Apostolat auprès des Nègres
117. Apôtres des nègres en Amérique. — A leur arrivée dans le Nouveau Monde, les Jésuites y rencontrèrent, outre les serfs indigènes, de véritables esclaves, envers lesquels n’eut pas moins à s’exercer leur charité. Les nègres, importés d’Afrique, étaient nombreux dans les villes espagnoles de l’Amérique méridionale. Eux aussi étaient censés chrétiens, mais n’avaient en général du christianisme que le baptême, reçu sans ombre d’instruction sérieuse. Les Pères leur firent donc à eux également le catéchisme. A Lima, et sans doute ailleurs encore, ils en formèrent une des congrégations qu’ils avaient créées pour les diverses classes de personnes de la ville : cette congrégation nègre de Lima, en 1600, comptait deux cents membres. Carthagène, dans la Nouvelle-Grenade, était alors le grand entrepôt où arrivaient tous les
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esclaves noirs, que la revente distribuait ensuite dans toute l’Amérique espagnole. Ceux qui ont lu la vie de saint Pierre Claver, savent combien était triste la condition, soit physique, soit morale, de ces malheureux.
L’apôtre des noirs eut pour prédécesseur de son charitable dévoûment le Père Alphonse de Sandoval (1595-1652). Né à Séville, en Espagne, mais mené tout enfant par son père à Lima, où il reçut son éducation au séminaire de Saint-Martin, et entra ensuite dans la Compagnie de Jésus, Sandoval avait été envoyé, en 1604, au collège alors naissant de Carthagène. Depuis 1607, il se donna tout entier aux nègres, préoccupé jour et nuit, non seulement du soin de leurs âmes, mais encore du soulagement de leurs misères corporelles. L’abnégation qu’il y déploya durant sept ans n’a pu être atteinte et dépassée que par son incomparable successeur, saint Pierre Claver.
118. Les missionnaires et la traite des nègres. — On reconnaît généralement que les Jésuites ont beaucoup fait pour atténuer les maux des esclaves, tant parles actes personnels de miséricorde, que par l’influence deleurs prédications etdeleur direction sur les maîtres. Mais on connaît moins, et par suite on a jugé peu équitablement leur attitude à l’égard de l’esclavage en général, et ce qu’ils ont fait pour le bannir de la société chrétienne. Il est vrai qu’ils n’ont jamais pensé que tout esclavage fût interdit par le droit naturel ou divin. Ce que l’Eglise tolérait, ce que tous les théologiens et tous les juristes, jusqu’à une époque très moderne, permettaient en cette matière, ils l’ont admis eux aussi : par exemple, que des infidèles barbares , pris dans une guerre juste , pouvaient être réduits
en servitude perpétuelle, à charge néanmoins de leur procurer le bienfait de la vraie religion. C’est parce principe qu’on justifiait les premières importations de nègres en Portugal, faites par les marins que le prince Navigateur, Henri de Yiseu, envoyait à la découverte sur les côtes d’Afrique. Mais bientôt on ne se contenta pas deramenerdes noirs, pris à l’attaque contre les blancs ; ces derniers se mirent d’eux-mêmes à attaquer pour faire des prisonniers et les vendre comme esclaves en Europe. Telle fut l’origine de la traite des nègres, qui, après avoir débuté avec quelques apparences honnêtes, ne tarda pas à tomber dans des horreurs qui outragent la justice et l’humanité.
Quand les Jésuites furent appelés dans les établissements portugais de l’Afrique occidentale, ils y trouvèrent la traite en pleine activité, avec une sorte d'organisation légale. Le « royaume » du Congo, déjà chrétien, au moins de nom, était alors, à ce titre, épargné par les chasseurs d’esclaves. Ils opéraient parmi les peuplades sauvages de la Guinée et de l’Angola. Dans la seconde moitié du xvie siècle et la première du xvna, on exportait de ces pays, surtout pour l’Amérique, chaque année, de 12.000 à 14.000 nègres. Soi-disant achetés dans l’intérieur du continent, ils étaient réunis avant l’expédition dans des espèces d’entrepôts, dans Pile de Santiago (cap Vert), à San Tomé (golfe de Guinée) et à Loanda (Angola). En cette dernière place, les Portugais n’eurent un établissement fixe qu’en 1574; alors aussi commencent, à proprement parler, les travaux des Jésuites dans le pays d’Angola, bien que le Père Gouveayfût depuis quinze ans, mais retenu prisonnier à Dongo ou Cabassa, résidence du roi nègre, à cent lieues de la mer. C’est en 1604 que d’autres Pères Portugais vinrent
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à Santiago, d’où ils passèrent ensuite dans le Sénégai, la Gambie et Sierra-Leone. La mission laissait est toujours l’un ou l’autre des siens dans les centres ?r‘ portugais pour le secours spirituel des Européens; 1115 alors les Pères résidant à Loanda et à Santiago eD' s'occupaient également des nègres qu’on y amelue' nait.
te Leurs relations nous apprennent qu’ils ne se ® contentaient pas de les catéchiser et de leur procurer des soulagements capables d’adoucir leur * ei sort, en leur prêchant, au reste, la résignation ; >res mais ils s’enquéraient aussi de la façon dont ils w avaientété réduits en esclavage, et ils firent rendre eüI la liberté à un grand nombre qui en avaient été privés par la violence. De plus, nous trouvons, etf notamment dans l’Angola, que les missionnaires ^ S’efforcent d’empêcher des guerres injustes qui M|n’étaient qu’un prétexte à razzias d’esclaves, et ” ^ quils ont pour cela plus d’une fois encouru la 1°R colère des gouverneurs de la colonie et subi leurs ^mauvais traitements. Nous avons lieu de penser qu’ils se firent aussi en haut lieu les avocats des loilif. droits violés en la personne des malheureux Afritfiilcains. Leurs confrères d’Amérique sûrement ont iaf dû, en 1611 ou 1612, porter au roi d’Espagne des te doléances sur le triste sort fait aux nègres dans îiiis ses colonies, en particulier à Carthagène. En tout pôîs. | cas, ce sont les informations fournies par les misgol sionnaires, soit d’Afrique, soit d’Amérique, qui ont nie' permis à d’illustres théologiens de la Compagnie tn de creuser à fond la question de la traite des noirs o» et de prononcer sur elle la condamnation la plus l’Afii énergique, te
as» 119. Théologiens Jésuites sur la traite. — Le
« célèbre Molina fut un des premiers à discuterez
^ Brucker. — La Compagnie de Jésus. 28
professo le sujet, et celui peut-être qui l’a faitavecl a le plus d’ampleur et de solidité. Dans le second é de ses traités sur la Justice et le Droit, il donne d’abord des détails extrêmement intéressants sur e la provenance des esclaves qui entraient dans la Jf traite, et sur la façon dont les marchands les ; acquéraient et les mauvais traitements qu’on leur [ infligeait. Il déclare avoir interrogé, pourseren- 55 seigner, non seulement ses confrères dans les ? missions, mais les trafiquants eux-mêmes. Après 0 avoir constaté que ces derniers ne s’inquiètent jamais desavoir à quel titre leur sont vendus les à esclaves, qu’ils achètent des chefs nègres ou d’autrès intermédiaires en Afrique, aprèsavoir examiné toutes les raisons mises en avant ou pouvant être & alléguées pour ce commerce inhumain, il formule ainsi son jugement : « Pour moi, le plus vraisem- ;a blable de beaucoup, c’est que ce trafic d’esclaves, -, achetés des infidèles et transportés ailleurs, est injuste et inique, et que tous ceux qui l’exercent ? pèchent mortellement et sont dans l’état de damnation éternelle, à moins que l’un ou l’autre n’ait ; l’excuse de l’ignorance invincible, que je n’oserais ( du reste accorder à aucun d’entre eux... En conséquence, le roi de Portugal et ses ministres, ainsi que les évêques et les confesseurs des marchands d’esclaves, sont tenus d’examiner ces gens et d’aviser à une répression efficace de leurs injustices. La raison de cette conclusion, c’est que, d’après les faits connus, il y a présomption légitime que les nègres enlevés par la traite sont tous ou presque tous réduits injustement en esclavage. » Tel est le sentiment de Molina sur la traite des noirs: avant de le publier en 1592, il l’avait enseigné dans la principale chaire de l’université d’Evora, en Portugal, dans le pays qui
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•* avait inauguré cet odieux trafic et qui à cette époque en avait encore le lucratif monopole, ta Les mêmes conclusions sont soutenues avec 'ta non moins de fermeté par un autre professeur, de théologie, Portugais et Jésuite, le Père Fernan Rebello, au commencement du xvne siècle (1608). Un peu plus tard, Thomas Sanchez, le moraliste st espagnol (f 1610), si injustement vilipendé dans les 11 Provinciales, se prononce avec plus de décision encore dans le même sens [Consilia Moralia, 1625). ® Les décisions des théologiens, en ce temps-là,
1 dans les pays catholiques, n’étaient pas de vaines M1 paroles, vouées à se perdre dans les régions de la 51 théorie. Elles influaient sur l’opinion publique et 3il! dictaient souvent la conduite des ministres et des 1 souverains. En Portugal, de même qu’en Espaî,!ijgne, ie conseil de conscience existait auprès du > trône, et les théologiens étaient appelés à colla- «Iborer aux instructions qu’on donnait aux gouverffllneurs et aux chefs militaires des colonies. Molina ta nous apprend, par exemple, qu’il a vu les instrucîtnltions remises à des généraux chargés de deux H expéditions dans le pays d’Angola et dans les ! régions du Zambèse. Il atteste que ces instructions liiii élaborées avec le concours des conseillers spiridesituels de la royauté, contenaient tout ce qu’il falcesi lait pour sauvegarder les lois de la justice et de irsiaj l’humanité à l’égard des indigènes. De fait, le est! trafic des noirs devint pire que jamais, quand il ion!' fut tombé entre des mains que ni les décisions des litei théologiens catholiques, ni les protestations des jiesl missionnaires, ni même les anathèmes de l’Église naï ne pouvaient arrêter : comme il arriva au dix- I huitième siècle, où la traite fut faite surtout par J les Anglais protestants.
Océanie. — Philippines (1581-1655)
420. — Le premier évêque des Philippines, Don Domingo de Salazar, Dominicain, allant prendre possession de son siège à Manille, s’était faitaccompagner par deux Jésuites, les PP. Sedeiio et Alonso Sanchez, à qui fut adjoint un Frère. Dans cette vaste agglomération d’îles, conquises quinze années auparavant, il n’y avait encore que quelques centaines de colons espagnols, et parmi eux beaucoup de religieux, surtout Franciscains et Augustins. L’on n’avait fait de chrétiens indigènes que dans le voisinage immédiat des principaux centres de l’occupation européenne, comme Manille et
lins
Cebu. C’est le Père Pierre Chirino, arrivé en 1590, qui, du côté des Jésuites, inaugura l’apostolat des infidèles en 1591. Il commenta son labeur fécond dans Luçon, la grande terre du nord de l’archipel philippin, et le continua dans les îles du centre. C’est surtout dans cette dernière région que s’exercera l’activité des nouveaux missionnaires de la Compagnie, qui viennent au nombre de 8 en 1595, et sont renforcés l’année suivante par 20 autres, dont 17 prêtres.
La grandeur du travail à faire et le succès des Pères auprès de la population tant indigène qu’européenne rendait cette augmentation de personnes nécessaire; et bientôt elle apparut insuflisante. On avait commencé des collèges à Manille le et à Cebu. Dans le premier, à Manille, on enseignait, en 1596, le latin et la théologie morale, en attendant que cette école d’Extrême-Orient, érigée en université en 1621, rivalisât avec celles d’Europe les mieux organisées. En 1601, on jr annexa
finit
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un petit pensionnat, sous le nom de Séminaire de Saint-Joseph, réclamé pour l’éducation des jeunes Espagnols destinés aux charges civiles et ecclésiastiques de la colonie. De plus, en 1600, quinze Pères évangélisaient les Indiens des îles j" de Luçon, Cebu, Samar, Leyte, Panay, Bohol, 1 / Negros. Des 54.900 infidèles qu’ils y avaient trouvés, dans neuf centres, ils en avaient instruit et baptisé 10.746. La mission des Philippines ' jusque-là dépendait du Mexique ; vice-province 1 depuis 1595, elle fut érigée en province par le Père Général Aquaviva en 1605. Elle possédait déjà son noviciat ouvert en 1599 avec sept novices originaires du pays, mais de famillesespagnoles.
, Dans sa première année 1606, la jeune province ne compte encore que 93 sujets, dont 37 prêtres.
Les habitudes de vie sauvage chez beaucoup des indigènes obligèrent les Pères à essayer dans ces | îles des réductions ,* comme dans les missions d’Amérique. Le système y réussit fort bien : on vit telle peuplade des Bisayas, qui vivait dispersée
42 hameaux de montagne, consentir à se I grouper dans une seule bourgade sous la houlette du missionnaire. D’un caractère généralement doux, les insulaires savaient reconnaître l’assistance affectueuse et désintéressée que les Jésuites leur prêtaient dans tous leurs besoins spirituels et corporels, et en particulier la protection qu’ils leur donnaient contre les injustices des colons : ils y répondaient par un réel attachement et une grande docilité. On éprouva aussi la bonne volonté des parents indiens dans la création de petits séminaires, semblables à ceux que nous avons vu fonder au Brésil et au Mexique. Il y en avait deux en 1606, dans les îles de Leyte et de ohol, où avaient déjà été formés d’excellents
chefs de villages, des catéchistes et des auxi- 1 liaires de la mission. J
A ce propos, il convient de signaler ce qui était in fait pour l’instruction technique, la plus à la i portée de l’intelligence habituellement médiocre des Philippins. Le premier Jésuite qu’ait vu Par- :-i; chipel fut son premier architecte ; c’est lui, le • Père Sedeno, qui apprit aux indigènes la construc- ; tion des maisons en pierre et l’usage de la chaux, t qu’ils ignoraient. Il décida l’évêque à se faire 2s bâtir la première maison de pierre du pays : cet 1b exemple fut bientôt suivi, le Jésuite étant largement mis à contribution pour les plans et la direc- ai: tion de nombreuses bâtisses. Les premières for- a tifications élevées pour la défense de Manille Iri furent son œuvre. Il voulait aussi donner à la colonie l’industrie séricicole; il planta des mûriers pour l’élève des vers à soie, et enseigna aux :û Indiens le tissage à la manière d’Europe. Enfin, lli parmi les Chinoi s qui étaient déj à plusieurs milliers 1 à Manille, il chercha des peintres auxquels il fit at peindre des images pieuses et des tableaux pour a toutes les églises. Aux Philippins eux-mêmes il a donna le moyen de se former à un art dans lequel ils ont ensuite excellé, du moins comme copistes et imitateurs.
En 1616, la province avait 100 sujets et quatre collèges, sans compter le noviciat et les séminaires soit d'Espagnols soit d’indiens ; plus, dix résiden- a ces. Ces dernières réunissaient chacune deux ou a plusieurs Pères, chargés du soin des villages chré- ni tiens et propageant l’Evangile parmi les infidèles, i Sous le généralat du Père Vitelleschi est surtout à remarquer l’extension de la mission aux îles des .! « Mores ». Les Espagnols appelaient Moros les mahométans qui tenaient subjuguées l’île ^
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am Mindanao, la plus méridionale des Philippines et la plus grande après Luçon, et Jolo (Sulu) avec son i et; archipel d’îlots. Pirates de métier et ennemis à I jurés du christianisme, ces Mores furent longtemps lioc la terreur de leurs voisins plus paisibles. Dans les u 1; razzias d’esclaves qu’ils faisaient notamment dans Lui, les îles Bisayas, ils capturèréïit plus d’un misait sionnaire et ils ont fait de quelques-uns des mardi tyrs. Souvent châtiés, ces attentats reprenaient sans ; fr cesse; cependant, pour être mieux à portée de s : : les arrêter, les Espagnols créèrent des postes lar? fortifiés en divers points de Mindanao et de Jolo; .femais ils comprirent bien que tout l’espoir d’une es paix stable avec les Mores était leur accession au fe christianisme. Les Pères de la Compagnie ne se lac sont pas refusés à tenter cette oeuvre d’une excepni tionnelle difficulté, et il y a lieu, en somme, ir.! d’admirer le résultat obtenu.
Et! Ils ont commencé par réunir quelques néoûillphytes auprès des établissements espagnols et en ls i ont peu à peu accru le nombre, par le prosélyixf tisme tant chez les mahométans que chez les èmipaïens.Vers le milieu du xvne siècle, ils avaient îleJun petit collège à Samboanga, principal fort jopilespagnol, à l’extrémité sud-ouest de Mindanao, et d’autres stations dans le nord de l’île. Ils avaient (jui: même déjà réussi à faire sortir de leurs montagnes jimilsauvages un certain nombre d’infidèles pour en 'ésilj former des réductions. Il y fallut bien du travail leuijet même du sang. En 1648, le Père Paliola et, es clr en 1650, le Père del Campo tombèrent sous les «coups des féroces Subanos. Le mahométisme, surt|Jusclue-là maître du pays, réagit violemment pour îlesine pas se voir dépossédé par le développement )r()J| croissant d’une population chrétienne. Plusieurs ,’iie I ^suites éprouvèrent sa colère.
La plus illustre de ces victimes fut le Père François Lopez. Missionnaire dans les îles des Mores, depuis 1637, pendant près de vingt ans. il avait gagné un grand prestige même auprès des infidèles par son zèle intrépide, la sainteté de sa vie et la puissance de sa parole, que confirma plus d’un miracle. Aussi les gouverneurs généraux des Philippines le chargeaient de négociations délicates à mener en leur nom avec le sultan de Mindanao, le redouté Gorallat. L’entremise de l’homme de Dieu avait valu par deux fois à la colonie plusieurs années de tranquillité : à une troisième rencontre, il fut récompensé par le martyre de l’insistance avec laquelle il exhortait le tyran à se faire chrétien (1655). Le fanatisme musulman ne fit pas reculer les missionnaires et ne parvint pas même à arrêter ces conversions de disciples du Coran, qui constituent un phénomène si rare dans l’histoire de l’apostolat chrétien.
Le Mouvement scientifique et littéraire dans le ier siècle de la Compagnie (1540-1 645)