‹ La compagnie de Jésus, esquisse de son histoireChapitre 32 sur 62 · BELLES-LETTRES · texte numérisé non relu

BELLES-LETTRES

138. — C’est surtout quand il s’agit de littérature au sens restreint ou des belles-lettres, qu’il faut renoncer à un relevé tant soit peu complet de la production des Jésuites. Nous devons nous borner à des indications générales, accompagnées de quelques noms saillants, en renvoyant à la Bibliothèque des Écrivains ceux qu’intéresseraient les détails presque infinis. Cette littérature est plus particulièrement scolaire : outre les livres composés directement pour l’usage des élèves, comme grammaire, vocabulaires, éditions d’auteurs classiques etc., elle comprend des œuvres dans tous les genres, en prose ou en vers, mais d’ou l’intention pédagogique n’est jamais entièrement absente. Il n’y a donc pas lieu de s’étonner si, parmi tant

Brucker. — La Compagnie de Jésus. 32

LA COMPAGNIE I)E JESUS

d’œuvres littéraires, de poèmes, de drames, etc., très peu ont dépassé l’honnête médiocrité qui convient à l’enseignement. Très peu ont visé à la satisfaction du « grand public ». La Compagnie en effet demande à ses professeurs de consacrer leurs facultés entières à leur modeste tâche, en renonçant avec abnégation à la gloriole littéraire. Les talents exceptionnels, les esprits sainement originaux ne sont pas pour cela enchaînés, ils sont seulement invités à ne pas faire de la littérature pour elle-même, non plus que de la science pour elle-même. Les Lettres n’en ont pas moins été bien servies, et dans toutes leurs branches on trouvera des noms de Jésuites dont l’éclat a rayonné au delà des salles de collèges.

Pour commencer par les travaux sur les langues , 1 nous avons à nommer d’abord le Portugais Em- i manuel Alvarez (1546-1582), dont la Grammaire latine (Lisbonne, 1572) a été en usage dans presque tous les collèges de la Compagnie ; puis, l’ Allemand - Gretser, qui n’a pas dédaigné d’employer ses 1 connaissances d’helléniste de premier ordre à la composition d’une grammaire également devenue classique (Ingolstadt, 1593). En France toutefois, on s’est beaucoup servi de la grammaire grecque du Belge Clénard (non Jésuite), surtout dans les éditions du Père Etienne Moquot (Ire en 1619), I « perfectionnées encore par le savant Père Labbe. 1 Ce dernier a publié un vocabulaire des «Mots primitifs ou racines delà langue grecque », plus tard pillé par Lancelot de Port-Royal pour son fameux i Jardin. Un ouvrage de plus grand mérite est ce- > lui du Père François Viger sur les idiotismes grecs (Paris, 1627). Le Père Horace Tursellinus (Torsellino) s’est montré fin connaisseur des élégances latines, en un traité des particules de cette

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langue. Parmi les nombreux commentaires de classiques grecs et latins, nous devons mentionner aumoins celui du Père Louis de La Cerda sur Virgile f (Madrid, 1608-1617), et celui du Père Nicolas Abram sur Cicéron (Paris, 1631); ils offrent d’abondants secours aux professeurs pour varier l’intérêt de leurs « prélections » du grand poète et du grand orateur latin.

Les élèves d’humanités et de rhétorique avaient 1 déjà vers 1565 l’excellent manuel, où le Père Cyi, prien Soarez (1549-1596) a résumé les leçons d’Aristote, de Cicéron et de Quintilien sur l’art de bien parler et de bien écrire. Il ne forme qu’un petit t volume, remarquable par sa lucide brièveté : en rhétorique aussi bien qu’en grammaire, les Jésuites avaient pour principe de faire apprendre aux élèves peu de préceptes, mais de leur faire ai: beaucoup lire les modèles et de les exercer sou- , vent dans l’imitation et la composition. Ils ne lais- : saient pas de stimuler les jeunes esprits à monter

Iau delà des formules didactiques vers les hauteurs de l’éloquence idéale. On peut s’en assurer en IL lisant, par exemple, les Eloquentiae sacrae et hufni mctnae parallèla (1618), composés par le P. Nico- , las Caussin, alors qu’il était jeune professeur de il; rhétorique à la Flèche. Il prend les règles et les 51: exemples de l’éloquence « humaine » dans Dé- J rçiosthènes et Cicéron, mais les Saints Pères lui p offrent un type mêlé d’humain et de divin, qu’il t! appelle héroïque : c’est celui qu’il propose comme lf, modèle des orateurs sacrés et saint Jean Chrysostome est son idéal.

j, 137. Théâtre des Jésuites. — Au théâtre appartient f le meilleur peut-être de la production littéraire des Jésuites. Ils ont trouvé les représentations

scéniques dans toutes les universités, mais fort dégénérées des pieux Mystères du moyen-âge, d’où elles étaient issues. La plupart du temps ce n’était plus que des farces grossières, souvent immorales. La Compagnie s’est approprié l’usage, en le purifiant des abus, et elle en a fait un de ses plus puissants moyens d’éducation. Sans exclure tout but de récréation honnête, elle veut que le théâtre scolaire apprenne aux jeunes gens à parler en public avec aisance et convenance, à gouverner comme il faut leur voix, leurs gestes, leur attitude, mais surtout qu’il contribue à développer dans leurs cœurs les sentiments nobles, purs et généreux. C’est pourquoi le Ratio demande que les pièces soient sur un sujet saint et pieux et qu’elles soient toujours en latin, les intermèdes eux-mêmes y compris. Les rôles de femmes sont interdits. Sur le dernier point, il y eut des dispenses, notamment en faveur des Saintes martyres. Observons que le public féminin n’était pas admis aux représentations; mais il fallut finalement accorder aux dames une répétition pour elles seules. Dès les premiers temps, les Pères Généraux durent se montrer assez larges sur l’emploi de la langue vulgaire dans les intermèdes. La modification profonde du goût universel au xviie siècle les obligea de laisser passer malgré eux, dans le théâtre des collèges, des dérogations I plus graves à la règle du latin et à d’autres j encore.

L e Ratio ordonnait que les représentations théâtraies fussent « très rares ». Régulièrement, il y avait un drame à la fin de l’année scolaire, avant la distribution des prix : c’était au professeur de | rhétorique à le préparer avec ses élèves. En outre J une pièce moins sérieuse pouvait être donnée au I

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carnaval par une autre classe, soit les philosophes, soit plus souvent les humanistes.

Bien que les professeurs Jésuites aient souvent emprunté à des devanciers les pièces qu'ils faisaient jouer, ils ont produit par centaines, tant tragédies que comédies ou tragi-comédies. Très peu ont été imprimées, et c’est tout au plus si des autres on a conservé le titre ou un programme plus ou moins bref. On peut admettre qu’elles ne méritaient pas davantage. Si parfaitement qu’elles aient pempli leur objet par la représentation sur la scène d’un collège, elles pouvaient manquer d’irçté- | rêt pour un public moins restreint. Quantaux pièces qui sont imprimées, leur destination pédagogique les condamnait d’avance à une certaine médiocrité. Il est d’ailleurs trop évident que les Jésuites n’ont jamais eu parmi eux de génie dramatique comparable ni à Calderon ni à Corneille ni à Molière, leurs illustres élèves. Cependant le premier siècle de la Compagnie nous offre déjà dans ce genre des ouvrages estimables et d’autant plus méritants qu’ils n’ont pas eu de modèles, ni guère de précédents. Le plus ancien publié, à notre connaissance, est la pièce en français qui s’intitule j simplement V Histoire tragique de la Pucelle de e, Dom-Hemy , autrement d' Orléans , nouvellement de- ‘V partiepar actes et représentée par personnages avec 11 chœur des Enfants et Filles de France, et un Avant |U‘ Jeu en vers et des Epodes chantées en musique.

. Jouée à Pont-à-Mousson devant le duc de Lorraine, tJ le 7 septembre 1580, et imprimée sans l’aveu de J auteur quelques mois plus tard, cette « Histoire »

3 en lorme de tragédie classique est l’improvisation d un jeune professeur de rhétorique à l’Université °L lorraine, Fronton du Duc, alors âgé de vingt et 11 un ans et devenu dans la suite célèbre comme

éditeur savant. Son principal mérite est une grande fidélité au caractère historique de soq héroïne avec l’inspiration chrétienne et patriotique, éclatant parfois en des vers qui, abstraction faite de la langue inculte, n’eussent pas déparé le Cid ou Polyeucte , postérieurs de plus d’un demi-siècle.

En 1605 furent publiés à Lyon cinq drames latins du Père Louis da Cruz, Portugais (Crucius, 1558-1604) : tous tirés de l’Écriture Sainte, ils avaient été composés et représentés à Çoïmbre, où l’auteur enseignait la rhétorique et où fut joué son Sedecias dès 1570, en présence du roi Sébastien et de sa cour. Ces pièces, qui s’éloignent délibérément des formes classiques, sont remarquables par l’originalité du plan, la vigueur des pensées et l’action vraiment dramatique.

En Italie furent beaucoup applaudis les drames de François Benci (1570-1594); de Bernardin Stefonio (1580-1620), dont Corneille, dans son discours de la Tragédie, mentionne le Crispus joué au Collège Romain dès 1601; d’Alexandre Donati (1600- 1640); de Vincent Guiniggi (1601-1653).

En France , nous avons à nommer surtout des hommes plus célèbres à d’autres titres que celui ®° de dramaturges : Denis Petau, Nicolas Caussin, Louis Cellot. Leurs tragédies, jouées avec un grand succès, non immérité, d’abord à la Flèche, ,1où les trois professèrent la rhétorique, ont été imprimées de 1614 à 1630 et rééditées plus d’une fois, en France et à l’étranger.

La Belgique offre, entre autres, les drames de Jean Surius (1582-1631) et de Jacques Libens (1619-1 flle 1678).

En Allemagne , le théâtre scolaire eut une très grande vogue. Aussi les Jésuites des provinces de Germanie détiennent-ils, dans la Bibliothèque de

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lion

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l’Ordre, la plus forte proportion de représentations et d’auteurs ou d’adaptateurs dramatiques dont on ait gardé mémoire. Le Père Jacques Pontanus, dont nous avons déjà signalé les travaux patristiques, avait d’abord donné à ses confrères d’excellentes directions pédagogiques, non seulement pour renseignement du latin classique, mais encore pour leurs essais poétiques en tous les genres. A la troisième édition de ses Poeticae Institutiones (1600), il adjoignit, comme application de sa théorie dramatique, deux tragédies et une comédie de sa composition. Après Pontanus, Jacques Masen (1629-1681) a élaboré une poétique plus complète, qui depuis le milieu du xvne siècle a été le guide principal des dramaturges de son ordre en Allemagne. Il y a inséré lui aussi | comme exemples des drames de son fond, une tra- \ gédie et trois comédies, qui avaient été jouées en , 1640 et 1650. Une autre de ses pièces, représentée à Munster, en 1647, eut pour assistants les négociateurs du traité de Westphalie.

En 1637, parut sur la scène du collège d’Ingolstadt la Fille de Jephté , symbolisant dans son immolation le sacrifice du Filsde Dieu. L’émouvante tragédie, accompagnée de chœurs avec musique, avait pour auteur le célèbre poète Alsacien Jacques Balde (1604-1624-1668), dont le renom est d’ailleurs fondé principalement sur son œuvre lyrique. Le Tyrolien Nicolas Avancini (1625-1686), bien connu des lecteurs pieux par ses Méditations sur la vie et la doctrine de Jésus-Christ, mérite encore d’être signalé pour ses drames, joués avec grand succès en Autriche, de 1646 à 1650.

Mais, entre tous ses confrères allemands, dans le genre dramatique, c’est le Père Jacques Bidermann (1594-1 639) qui emporte la palme. On raconte

des merveilles de l'émotion intense et même de la terreur tragique, que ses pièces faisaient éprouver à un public choisi. Par exemple, après la représentation de Cenodoxus ou « le docteur de Paris » (dont le fond est la légende relative à la conversion de S. Bruno), quatorze de ses spectateurs, personnages distingués de la cour de Bavière, se retirèrent dans la solitude pour vaquer aux exercices spirituels et mettre ordre aux affaires de leur âme.

L’impression produite par ces pièces, qui empruntaient presque toutes leur sujet soit à la Bible, soit à l’histoire de l’Église, prouvait que le théâtre chrétien était non seulement possible, mais susceptible de grand intérêt. C’était la réfutation anticipée du principe janséniste de Boileau:

De la foi des chrétiens les mystères terribles

D’ornements égayés ne sont pas susceptibles.

Les essais des dramaturges jésuites, quelque imparfaits qu’ils fussent, auraient donc, semblet-il, pu encourager ou stimuler davantage nos grands tragiques à tenter, avec les ressources du génie, de réaliser le théâtre chrétien et national.

138. Autres genres. La langue vulgaire. — Les solennités académiques, soit ordinaires, qui faisaient partie de la vie des collèges, soit extraordinaires et destinées à honorer un personnage ou à célébrer un événement, ont produit une masse innombrable de compositions, dont beaucoup, remarquées à juste titre, conservent encore quelque intérêt. Mais il n’y a pas lieu à de vifs regrets, si d’un plus grand nombre le souvenir même a passé avec l’occasion qui les a fait naître.

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On y trouve surtout quantité de morceaux d’apparat, éloges de hauts personnages, vivants ou morts, compliments en prose ou en vers, aussi beaucoup d’allégories, d’énigmes, d’emblèmes et d’autres pièces symboliques, qui servaient à faire briller l’esprit des jeunes élèves : d’ailleurs les assistants se délectaient à ces jeux littéraires, comme ils ne feraient plus aujourd’hui. En tout cela, quand on veut louer des bienfaiteurs et amis, trop souvent on enfle le ton et on outre le panégyrique d’une façon choquante pour notre goût démocratisé. Mais on n’oubliait guère de joindre aux louanges même exagérées le grain de sel d’une bonne leçon morale.

Parmi les poètes lyriques du icr siècle de la Compagnie, le Polonais Mathias Casimir Sarbiewski L (1612-1640) garde une juste célébrité. Le pape Urbain VIII, lui-mêmepoète latin distingué, l’avait en grande estime et demanda son concours pour la correction des hymnes du Bréviaire. Dans cette 1 correction, qui a été critiquée, Sarbiewski eut une 1 part louable, si l’on en juge d’après la belle hymne pascale Ad regias Agni dapes, que sa retouche n’a certainement point gâtée. Grotius met- > tait les odes de ce Jésuite au-dessus de celles d’Horace.

■ La littérature dont nous venons de donner l’esquisse rapide, est presque exclusivement latine : l’on conclurait bien à tort qu’elle fut sans influen- [ cer profondément l’évolution des littératures t nationales, populaires. C’est entre le milieu du < xvi® siècle et la lin du xvne que ces littératures ont leur âge- d’or dans la plupart des grands pays d’Europe. L’Italie est en avance, parce qu’elle a été comme le berceau ou le champ d’éclosion de la Renaissance, L’Allemagne seule s’est vue retardée

d’un siècle par la guerre de Trente Ans. Ailleurs même, le mouvement, parti de l’Italie, a été arrêté ou entravé par l’instabilité politique et les troubles civils et religieux de la première moitié du xvi6 siècle. C’est alors que la Compagnie de Jésus vient ouvrir partout ses collèges d’humanités, où affluent bientôt des milliers de jeunes gens, que son enseignement imprègne du plus pur esprit de la Renaissance, c’est-à-dire de l’enthousiasme pour la perfection des œuvres classiques. Comme cet enthousiasme est ce qui a provoqué l’éveil et les premières floraisons des grandes littératures modernes, on ne saurait nier le rôle considérable des écoles qui l’ont propagé, cultivé avec tant d’ardeur. Puis, les plus illustres artisans du renouveau littéraire ne furent-ils pas élèves des Jésuites? Pour ne parler que delà France, quels furent les génies créateurs qui ont fondé la gloire de notre xvne siècle dans les principaux genres littéraires? Dans la tragédie, Corneille (1606-1684); dans la comédie, Molière (1622- 1673); dans la philosophie, Descartes (1596-1650), dans l’éloquence sacrée, Bossuet (1627-1704) : tous élèves des Jésuites; on peut ajouter Guezde Balzac, un des fondateurs de la prose française (1594- 1654), s’il est permis de le nommer après ces astres de première grandeur.

Les Jésuites n’ont pas laissé de travailler encore plus directement au progrès des lettres nationales, surtout par leurs prédicateurs. Ceux-ci ont beaucoup contribué, dès le xvie siècle, à corriger le goût dépravé de leurs contemporains, en leur faisant apprécier une prédication sérieuse, apostolique, au lieu des facéties burlesque ou des raffinements alambiqués qui alors avaient la vogue. On ne saurait contester ce mérite, en France,

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à Coton, à Richeome et à d’autres Jésuites du temps d’Henri IY et des premières années de Louis XIII, bien qu’ils aient encore payé tribut aux défauts de l’époque. La véritable réforme de la chairefrançaise date du Père Claude de Lingendes (1607-1660), que Paris et la province entendirent avecla plus grande faveurdurant36ans (1624-1660).

En Italie, le Père Paul Segneri (1637-1694) prêchera ses missions si fructueuses dans une belle langue qui a pu longtemps être proposée comme modèle. Le grand orateur polonais Skarga est également un classique de sa patrie. De même l’étonnant Père Antoine Vieira en Portugal.

Enfin l’Allemagne, avantla guerre de Trente Ans, eut déjà dans le Père George Sclierer (1559-1605) à la fois un puissant prédicateur et un remarquable écrivain.

139. L’histoire dans les collèges. — Le Ratio du P. Aquaviva n’a pas de cours spéciaux d’histoire. Cependant les Constitutions inscrivaient cette matière avec la rhétorique et la poétique, aussi bien que les langues, sous le nom des humanités à enseigner dans les écoles de la Compagnie (P. IV, c. XII, 2 A). Le fait est que le Ratio n’a pas oublié l’histoire : seulement il ne veut rien lui sacrifier du temps nécessaire aux élèves pour bien posséder les langues classiques; mais il suppose que les professeurs pourront, sans préjudice de cet objet essentiel, les munir des notions historiques utiles. Ces notions font en elfet partie de Yeruditio qui doit accompagner toutes les explications d’auteurs. Pour ce qui concerne, en particulier, l’histoire ancienne, elle

s’apprend naturellement dans les historiens grecs et latins prescrits pour prélections, en seconde et en rhétorique. Puis, la première règle du professeur de rhétorique l’invite expressément à faire entrer dans ïeruclitio qu’il doit à ses élèves « l’histoire et les coutumes des peuples », ce qui comprenait naturellement la géographie.

Mais les données occasionnelles qu’amenait la prélection ne constituaient pas tout le bagage historique des jeunes rhétoriciens. Tandis que le maître préparait avec eux les pièces de théâtre, les académies et autres exercices publics, dont le sujet était habituellement emprunté à l’histoire, il était bien obligé de leur faire un cours plus ou moins développé sur la matière. De plus, il y a eu de bonne heure des abrégés d’histoire imprimés à l’usage des élèves. Le P. Torsellini a publié à Rome, en 1598, son Epitome , résumé très bref de l’histoire du monde depuis la création : les nombreuses réimpressions qu’on en a faites prouvent combien il a été employé dans tous les pays. En 1633 parut, sous le titre de Rationariurn temporum , un abrégé d’histoire et de chronologie dû au savant de premier ordre qu’était le P, Petau, et dédié à un jeune prince qui devint le grand Condé, mais alors étudiait encore au collège des Jésuites de Bourges. Quoique composé selon une méthode rigoureusement scientifique, cet ouvrage devint également populaire. D’autres manuels suivirent, surtout quand vers le commencement du xvme siècle les collèges de la Compagnie eurent des cours réguliers d’histoire.

140. Travaux historiques des Jésuites — On ne concevrait pas que les Jésuites eussent jamais

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négligé l’histoire dans la formation de leurs élèves, vu l’importance qu’ils lui ont toujours reconnue, spécialement pour l’apologie catholique.

Déjà le bienheureux P. Canisius avait senti la nécessité d’opposer une défense organisée à la propagande perfide, que l’hérésie faisait par les publications de tout genre ; et il demandait dans cette vue aux Pères Généraux de former avec quelques Jésuites capables une sorte de collège d’écrivains, appliqués exclusivement à réfuter les hérétiques. En pratique cette idée se heurtait à de fortes objections. Cependant les attaques pro-

Î testantes s’étendaient de plus en plus, notamment sur le terrain de l’histoire de l’Eglise. Les fameuses Centuries de Magdebourg (1559-1574), visant à enlever au catholicisme le témoignage de l’anti- 1 quité chrétienne et exploitant contre lui une quantité de mensonges historiques, faisaient beaucoup de mal par l’appareil imposant d’une érudition, qui n’était pas dénuée de toute réalité. Pour y répondre, saint Pie Y réclama la plume de Canisius, et le bienheureux obéit en donnant les deux doctes volumes sur saint Jeah-Baptiste 1 (1571) et sur la Sainte Vierge Marie (1577). D’autre part, l’historien Baronius, sur l’invitation de son 1 supérieur saint Philippe de Néri, avait entrepris ,lf une réfutation complète et par la meilleure des 1 ' méthodes, dans ses Annales ecclésiastiques (1588- , 1607), qu’il conduisit jusqu’à la fin du xii® siècle. ‘! 11 n’en restait pas moins à souhaiter d’autres

formes de riposte plus promptes, battant immé- >es,' diatement et sur place les attaques ennemies. !" Pour munir la Compagnie, à laquelle revenait comme d’office une pareille mission, des moyens de la remplir dignement, le Père ^Vquaviva fit mettre à l’essai, vers 1612, un projet analogue à

celui qu’avait suggéré Ganisius. Il demanda aux Supérieurs d’Allemagne de désigner quelques bons sujets, qui se livreraient tout entiers à une étude approfondie et méthodique de l’histoire ecclésiastique. Les hommes choisis devaient se partager l’immense matière, épuiser toutes les sources et tous les documents utiles : l’un étudierait les auteurs ayant traité l’histoire de l’Église; un autre, les Conciles et les actes des Papes; un autre encore, les écrits des anciens Pères et théologiens. Les vies des Saints ne devaient pas être négligées, ni l’histoire générale elle-mênie, en tant qu’elle pouvait éclairer l’histoire de l’Église. Une attention spéciale était réclamée pour la tradition des doctrines et des rites, ainsi que pour l’histoire des hérésies. En tout cela, on recommandait de fixer avec grand soin la chronologie. Somme toute, c’était un programme complet, non seulement d’histoire des faits, mais encore des

dogmes et des usages de l’Église. Les « académiciens » devaient se communiquer les résultats de leurs études particulières et les discuter entre eux dans des conférences. Le but de cette institution, que le Père Aquaviva proposait d’établir en trois ou quatre centres, était, dans sa pensée, de préparer des professeurs de positive pour les universités de la Compagnie, aussi bien que des écrivains capables de démasquer les calomnies des historiens et des pamphlétaires protestants. Cette « Académie », sous la forme désirée parle Père Général, ne fut réalisée qu’à Munich et pour peu de temps ; mais l’objet qu’il avait en vue, fut procuré en bonne partie, d’autre manière, par des hommes tels que Sirmond et Petau, avec les disciples qu’ils formèrent en France, et tels que Bollandus et ses collaborateurs en Belgique*

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En tout cas, les grands travaux historiques n’ont pas manqué dans la Compagnie. Et d’abord rappelons les éditions savantes dont nous avons parié à propos de la Théologie positive ; même si elles * ont pour objet un Père ou un autre docteur ecclésiastique, l’histoire y trouve d’ordinaire un mul-

- tiple profit. C’est ici qu’il faut nommer surtout

- Petau et Sirmond, tous deux au premier rangées fondateurs de l’érudition et de la critique

lit générales : ils sont célèbres spécialement dans ce domaine, Petau par ses recherches chronologiques, Sirmond par sa collection des Anciens m Conciles de la Gaule (1629). D’estimables essais as de chronologie et d’histoire universelle ont été W faits aussi par Jacques Gaultier [Chrono graphie de l'estât du Christianisme , Lyon, 1609) et Jacques loi Salian (. Annales de l'Église av. J. C. en 6 vol. il lin-fol. Paris, 1619-1624).

re| Assez nombreux, dès ce premier siècle de la ïè Compagnie, sont les auteurs de travaux sur l’histatiltoire des Églises particulières et de régions eccléc- siastiques plus ou moins étendues : nommons en 3 «France, Marcellin Former (*f* 1650), François Chifïlet ’étu (1609-1682); en Belgique, Barthélemy Fisen (1649), Jean Buzelin (1591-1629), Alexandre Wiltheim (1626-1684); en Allemagne, Nicolas Serarius, plus connu comme exégète (1609), Christophe Brouwer ]o^(1580-1617), Matthieu Rader (1581-1634).

^ Nous mentionnons ailleurs les principales publica- | tions des Jésuites sur l’histoire de l’Ordre et spécialf': lement des missions.

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liètt Quant aux biographies, aux vies de saints et at{! aux études sur des détails de l’histoire, elles sont tf'i j^jà trop multipliées pour réclamer de nous autre •(jgj chose que le renvoi aux bibliographies. Mais nous

devons nous arrêter davantage aux célèbres Acta Sanctorum. Travail de géants, dont le plan fut ébauché dès 1607 par le Père Héribert Rosweyde (1588-1629), mais conçu dans toute son ampleur par Jean Bollandus, qui en commença la réalisation dans les deux volumes des Saints de Janvier, publiés en 1643, à Anvers. Il avait eu pour collaborateur le Père Godefroi Henschenius (1619-1681) avec lequel il donna encore les trois volumes de février (1653). Il n’y a qu’une voix sur la haute utilité de cette œuvre, où l’on apprend à connaître l’action extérieure et la vie intime de l’Église par ses héros et ses- plus dignes fils de tous les siècles. Le devoir qu’à cet effet s’imposent les Bollandistes de rechercher, de publier d’après les principes scientifiques, enfin de critiquer ' tous les documents hagiographiques, emporte une tâche immense : les adversaires même de, y leur foi religieuse ne leur refusent pas la justice de reconnaître qu’ils l’ont remplie jusqu’au- ^ jourd’hui de manière à mériter la gratitude de tout ami de la vérité historique.

Second Siècle de la Compagnie

V. Carafa (1646-49). — Fr. Piccolumini (1649-51) A. Gottifredi (j65î). — G. Nickel (1652-64)

P. Oliva (1661-8 1). — Ch. de Noyelle (1682-86) Th. Gonzalez (1687-1705)

M. A. Tamburini (1706-30). — Fr. Retz (i73o-5o) 1. Visconti (1 75i-55), — A. Centurione (ij55-5y) L. Ricci (1758-73)

Bhucker. — La Compagnie de Jésus.

Vue d’ensemble du Second Siècle

141. — Le second siècle de la Compagnie, que nous étendrons jusqu’à la veille de la suppression, se présente dans son histoire comme assez différent du premier. Les combats, les persécutions n’ont pas manqué jusqu’à présent, mais avaient pourtant un caractère intermittent, local : ils vont Revenir constants; la lutte permanente contre des Adversaires acharnés, implacables, sera presque partout la condition d’existence de l’Ordre, jusqu’à ce qu’il sombre dans la dernière attaque, plus violente et plus générale. Ce qui est en partie plus nouveau encore, c’est la nature des contradictions qu’il lui faudra subir : les hérétiques protestants ne le ménageront pas plus que par le passé; mais la fureur janséniste les dépassera tous; en outre, il y aura des conflits plus pénibles avec des personnalités et même des corporations respectables. Enfin la Compagnie, vouée par son Institut à être un instrument dans la tnain des Papes, pourra sembler par moments 'voir encouru la disgrâce du Saint-Siège.

Cependant l’activité de l’Ordre ne s’affaiblit point durant ce second siècle. L’accroissement lu nombre des membres s’est ralenti, mais sans jamais s’arrêter : de 15.544 en 1626, il est passé, én 1679, à 17.655 (7.870 prêtres); en 1710, à 19.998 (9.957 prêtres) ; en 1749, à 22.589 (11.293 pré-

Les collèges,, qui sont toujours les centres principaux de l’activité pour tous les ministères de l’apostolat extérieur, aussi bien que pour la formation delà jeunesse, étaient 444 en 1626; il faut ajouter 56 séminaires : en 1679, il y a 578 collèges et 88 séminaires; en 1710, 612 collèges et 157 séminaires ; en 1749, 669 collèges et 176 séminaires. Dans ces collèges, au cours du second siècle, l’enseignement des lettres et des sciences humaines atteindra son plus grand éclat. La prédication dans les chaires fameuses aura ses représentants les plus illustres, tandis que les missions populaires ne seront nullement négligées. Aux œuvres anciennes, partout poursuivies avec zèle, on en ajoutera de nouvelles, et l’on accroîtra l’efficacité des premières par des moyens nouveaux. Les missions chez les infidèles seront développées et verront leurs plus beaux jours, Enfin la persistance de la ferveur et de l’esprit de saint Ignace dans la Compagnie continuera de s’affirmer par les fruits de sainteté : ni les hom- ^ j mes que l’Eglise juge dignes de son culte ne lu ^ ( manqueront, ni surtout les martyrs delà religioi ^ ou de la charité. Sés ennemis ne trouveront rien ^ dans la conduite de ses fils, en général, pour jus £> ^ tifier sa destruction qu’ils réclament. 9 $p£rf

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iîM Quatrième période de la Compagnie

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