II. — APOSTOLAT EN PAYS INFIDÈLE
26. Xavier, premier Missionnaire Jésuite (1541-1552). — Saint François Xavier, premier missionnaire de la Compagnie de Jésus chez les infidèles, est devenu le grand initiateur et est resté le modèle incomparable de tous les missionnaires de l’âge moderne. Il n’est pas seulement le missionnaire idéal, le conquérant qui ouvrit le premier de vastes contrées à l'Évangile; il a aussi créé le type sur lequel toutes les missions ont été organisées après lui. Emporté par la passion d’étendre le royaume de Dieu, il semble toujours en mouvement d’un pays à un autre, cherchant de nouveaux peuples à conquérir à Jésus-Christ; mais l’étendue gigantesque de ses plans et l'ardeur de ses saintes ambitions ne font pas de tort à la solidité de son œuvre : autant il est prompt et hardi à entreprendre, autant il est soucieux d’assurer à ce qu’il a commencé les conditions de durée.
En cela, il n’a pas suivi les errements de ses prédécesseurs, même par ailleurs les plus méritants. Dans l’Inde, du moins, le terrain sur lequel Xavier venait travailler n’était pas entièrement neuf. Des prêtres avaient accompagné ou suivi de près les premiers découvreurs-conquérants. Surtout les fils de suint François d’ Assise et de
saint Dominique sont accourus nombreux sur le nouveau chemin des Indes, pour reprendre l’apos- ! tolat ébauché par leurs frères du moyen âge, les Oderic de Pordenone et les Jourdain de Séverac. Sans doute, de réels succès récompensèrent leur zèle ; cependant, en 1542, il restait bien peu de cette première évangélisation : à peine, auprès des établissements portugais, de faiblesgroupes chrétiens de nom, presque sans instruction et sans vie chrétienne. La tâche de François-Xavier n'aurait guère été autre, s’il n’y avait eu rien de fait avant lui.
L’apostolat de Xavier n’a duré que dix années; mais combien elles sont remplies !
Par l’étendue de ses expéditions, comme parson intrépidité de voyageur apostolique, il ne le cède probablement à aucun des plus grands missionnaires des premiers siècles ou du moyen âge. Sur d’incommodes bateaux, il a franchi treize fois 900 ou 1.000 kilomètres de Goa à la côte de la Pêcherie, deux fois 7.000 kilomètres pour visiter les Moluques, deux fois 8.000 kilomètres pour le voyage du Japon, enfin encore 7.000 kilomètres J pour essayer de pénétrer en Chine. Il faut ajouter d’autres milliers de kilomètres pour les courses qu’il a faites à pied (jamais il n’a voyagé autrement sur terre), et dans les conditions d’ordinaire les plus pénibles, sur les sables brûlants de l’Inde méridionale, à travers les fourrés et les montagnes presque inaccessibles des îles Moluques, dans les neiges du Japon.
Aussi varié qu’étendu, le théâtre des ministères de Xavier comprend d’abord toutes les colonies portugaises des Indes orientales, tant celles qui sont échelonnées sur le littoral Ouest et une partie du littoral Est de l’Inde propre, que celles qui
sont semées dans la Malaisie et dans l’Insulinde; puis les nombreux villages de pêcheurs indiens, dispersés sur la plage qui leur doit son nom de côte de la Pêcherie, à la pointe méridionale de la péninsule, etau Travancore voisin ; ensuite l'archipel des Moluques avec ses Alfourous sauvages; enfin, aux extrémités de l’Asie orientale, le Japon avec sa curieuse civilisation.
Des pays et des peuples si divers ne pouvaient être abordés par l’apôtre avec des procédés uniformes : son zèle, éclairé de Dieu et de l’expérience, a trouvé pour tous la méthode d’évangélisation qu’il fallait. Aussi chez tous son travail a été fructueux.
Il a été fructueux prodigieusement, si l’on considère le peu de temps que Xavier a pu consacrer à chacun des champs particuliers de son activité. Car dans l’Inde, comme en Malaisie, au Japon, il a été surtout un éclaireur, un pionnier. Il neluiétait pas permis des’adonner plus qu’il n’a fait à l’apostolat personnel; il n’était pas envoyé par le Saint-Siège et sa Compagnie pour être simple missionnaire; il devait être fondateur, organisateur •des missions. En conséquence, il explorera luimême les champs d’apostolat; il y travaillera assez de temps pour connaître par expérience le fruit à espérer et les conditions du travail utile en chaque lieu ; mais ensuite il confiera la charge de développer les œuvres commencées à des collaborateurs choisis, qu’il guidera par ses instructions.
Auprès des colons européens, le Saint eut peutêtre son ministère le plus ingrat. Il leur donna beaucoup de son temps : à Goa, les quatre premiers mois de son séjour dans l’Inde; à Malacca, quatre lois plusieurs mois; àTernate, plus de trois mois. H ne ménagea ni les prédications et surtout les
catéchismes, pour éclairer leur ignorance de la religion; ni les instances d’un zèle inlassable et les industries d’une charité ingénieuse, pourlesamener à vivre selon leur foi. Il a faitbeaucoup de conversions ; il a remis en honneur la fréquentation des sacrements; mais il a dû reconnaître l’insuffisance de ses elïorts pour une réforme générale. Il y aurait fallu autre chose que les seuls moyens de persuasion. Ce fut pour Xavier une continuelle et cuisante alïliction de voiries scandales publics des Européens demeurer sans répression, par la complicité ou l’insouciance ou la faiblesse des autorités. Scandales de mœurs, dans toutes les classes de la société coloniale ; scandales spéciaux de malversation et d’iniquité à l’égard des indigènes, dans les administrations: le Saint y signale avec douleur l’obstacle principal au progrès de la religion. Il était en effet difficile aux infidèles de ne pas mépriser, de ne pas haïr le nom chrétien, témoins et victimes qu’ils étaient de la conduite de ses indignes représentants. Aussi, dans ses lettres à Jean III, Xavier insiste avec une franchise et une vigueur tout apostolique sur la nécessité, non seulement de la répression, mais surtout de* mesures contre l’inertie de ceux qui ont le devoir de réprimer. Il va jusqu’à demander V Inquisition pour l’Inde.
On s’est étonné de cette requête. Il faut savoir que le Saint n’a jamais réclamé l’Inquisition pour empêcher tous les péchés, pas plus que pour forcer les infidèles à embrasser la religion chrétienne. Il l’a désirée pour arrêter la propagande que faisaient des juifs et des mahométans cachés, en faveur des doctrines qu’ils avaient feint d’abjurer. Il aurait voulu également qu’elle pût endiguer les abus de pouvoir des fonctionnaires à
l’égard des indigènes. On ne peut lui faire un reproche de tout cela; et si, par son influence, il a contribué à doter l’Inde de l’Inquisitionde Goa, il n’est à aucun titre responsable des excès, dont, à tort ou à raison, cette institution est chargée par les historiens.
27. Missions de l’Inde et de la Malaisie. — C’est en septembre 1542 que Xavier, tout en secourant une chrétienté délaissée à l’extrémité sud de la péninsule indienne, prit le premier contact avec les idolâtres. Les Paravers, pêcheurs de perles, avaient été hâtivement faits chrétiens, il y avait huit ans; mais depuis longtemps privés de tout secours religieux, ils n’étaient guère plus avancés que les païens au milieu desquels ils vivaient. Xavier consacra un an à évangéliser toute la côte de la Pêcherie, depuis le cap Comorin jusqu’à environ 250 kilomètres nord-est. Il allait de village en village, à pied, pauvrement vêtu, appelant les enfants et tous ceux qui voulaient l’écouter. Et les foules venaient à lui, attirées, moins par ses discours d’une langue malhabile, que par l’alfection cordiale et l’ardent désir de leur salut qu’il témoignait à ses auditeurs, tandis que l'oubli total de lui-même et le mépris de ses aises étaient manifestes dans son humble extérieur et dans son genre de vie mortifié.
Il semble bien que, dans cette première mission, il ait fait plus de vingt mille baptêmes; lui-même nous dit qu’il baptisait des villages entiers en un jour, et qu’il a fondé trente chrétientés sur cette côte. En 1544, il alla dans le pays voisin de Travancore, prêcher une population semblable aux Paravers; il y donna (c’est lui qui nous l’apprend) dix mille baptêmes en un mois.
Bkucker. — La Compagnie de Jésus. 7
Naturellement le Saint devait se contenter d’une instruction sommaire de ses catéchumènes avant de leur conférer le sacrement. Il lui suffisait d’avoir fait entrer dans leur mémoire et dans leur intelligence grossière, à force de les redire et de les leur faire répéter, le Credo, les commandements et les prières les plus nécessaires, actes de foi sur chaque article du Symbole, Pater , Ave, confession générale, etc. Sans doute, l’éducation chrétienne des néophytes, ainsi rapidement baptisés, restait en grande partie à faire : Xavier y pourvoira en leur envoyant le plus tôt possible des missionnaires qui compléteront son œuvre. En attendant, obligé de laisser encore plus ou moins longtemps ses convertis sans prêtres au milieu des païens, il pensait assurer mieux leur persévérance par le baptême, quoique un peu hâtif: sans parler des grâces spéciales qu’ils y recevraient, ils seraient maintenus par un sentiment plus vif du lien qui désormais les attachait au christianisme.
Au surplus, il a eu soin de former les plus intelligents de ses chrétiens à continuer ses catéchismes aux autres; il a désigné dans chaque village des notables, qui veilleront à ce que les prières et les points essentiels d’enseignement, qu’il leur a laissés par écrit, soient souvent remémorés et régulièrement répétés en commun. Ajoutons qu’il songe déjà au clergé indigène, et emmène à Goa quelques jeunes Paravers, dont il voudrait faire des pasteurs pour leurs compatriotes.
Dès cette première période de l’apostolat de Xavier, les magnifiques succès de son zèle furent singulièrement aidés par de nombreux et éclatants miracles, qu’attestent les témoins du temps. Aussi les Paravers baptisés par lui ou
descendants de ses néophytes, pourront-ils plus tard, aux prédicants hollandais qui s’efforceront de les faire passer au protestantisme, se contenter de répondre : « Faites autant ou plus de miracles que le Saint Père , et nous vous suivrons. »
A mesure que lui arrivaient plus nombreux les collaborateurs qu’il demandait par de brûlants appels à l’Europe, Xavier, après avoir distribué les renforts sur les points où il avait amorcé l’attaque contre le paganisme, allait planter l’étendard de Jésus-Christ dans des régions nouvelles.
Vers la fin de l’année 1545, il s’était rendu par Malacca à l’archipel des Moluques, à quatorze ou quinze cents lieues de l’Inde. Pendant un an et demi (janvier 1546 — mai 1547), il le sillonna en tous sens, allant de Malacca à Amboine, d’Amboine àTernate et aux îles du More. Il n’a plus affaire ici seulement à des civilisés, ou à des demicivilisés, comme les Tamouls de l’Inde méridionale ou les Malais de Malacca; c’est aussi à de véritables sauvages, comme les Aifourous, dont certaines tribus « se font un jeu du meurtre ». Après avoir commencé, selon l’habitude, son ministère par les marchands et les colons européens qu’il rencontre dans les ports, il vachercher les barbares dans leurs refuges presque inabordables. Jamais, écrit le Saint à ses frères d’Europe, il n'a eu plus de consolations spirituelles que dans ces îles; mais c’est parce que, nulle part, il n’a été plus dénué de secours humain.
Là, comme ailleurs, Xavier fit tout le possible pour que le bon résultat demeurât. Il ne quitta pas les Moluques sans laisser des chapelles dans toutes les chrétientés, ni sans avoir formé des
catéchistes, instruit et stimulé le zèle des quelques prêtres portugais qu’il avait trouvés dans le pays, De plus, il avait rédigé un nouveau catéchisme, approprié aux besoins des néophytes, plus intelligents que les Paravers et qui devaient être armés spécialement contre le prosélytisme islamique. Lesarticles du Symbole y étaient accompagnés d’un bref commentaire dirigé contre les erreurs et les superstitions, tant des mahométans que des idolâtres. Ecrit en malais, la langue générale de ces parages, et bientôt multiplié par les copies, ce catéchisme continua dans toutes les îles l’enseignement du « Saint Père ». Enfin, Xavier emmenait une vingtaine de jeunes Moluquois pour être élevés au séminaire des indigènes à Goa. Mais surtout, avant même de rentrer dans 1 Inde, il appellera aux Moluques deux nouveaux missionnaires.
Durant son expédition en Océanie, le nombre des Jésuites venus d’Europe à l’aide de Xavier était monté à 23, dont quinze prêtres. A son retour dans l’Inde, la plupart étaient déjà placés suivant ses ordres : son premier soin fut d’aller les voir dans leurs missions. La consolation fut grande, pour lui, de leur entendre dire les bénédictions que le Ciel donnait à leurs travaux; et pour eux, de recevoir ses encouragements et ses leçons, dans des entretiens où il leur faisait sentir toute sa tendresse de père, en même temps qu’il les échauffait du feu de son amour de Dieu et des âmes.
Grâce à ces recrues, toutes les fondations purent être fortifiées; en outre, une nouvelle station fut constituée à Malacca par l’envoi d’un Père et d’un Frère ; le Père Gaspard Barzée (Belge, 1546-1553) alla commencer la mission
d'Ormuz, à l’entrée du golfe Persique; enfin deux petits collèges pour les enfants du pays, portugais ou indigènes, étaient inaugurés à Baçain et à Cochin, sur la côte occidentale de l’Inde.