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Fondation de la mission du Japon

Ayant distribué les tâches, avec des instructions spéciales à tous ses auxiliaires, l’apôtre put passer à l’exécution d’un plus grand dessein, qui hantait sa pensée depuis son dernier séjour à Malacca. Dans cette ville, sur la fin de l’année 1547, la Providence lui avait adressé un Japonais, nommé Angero ou Yajiro, qu’il interrogea longuement. Sur les réponses qu’il en reçut et qu’il compléta par les informations des marchands portugais, le Saint conçut aussitôt une idée très favorable des dispositions du peuple japonais pour le christianisme. Il est « avide, lui disait-on, d’apprendre du nouveau pour ce qui regarde Dieu, comme pour les choses naturelles ». Cette intelligente curiosité, attribuée aux Japonais et dont Yajiro était personnellement une preuve, contrastait avec la paresse intellectuelle des Indiens. Xavier en augurait déjà la possibilité de créer au Japon ce qu’il n’espérait pas obtenir dans l’Inde, à savoir des chrétientés qui, établies par les missionnaires de la Compagnie, pourraient plus tard « se perpétuer par elles-mêmes », c’est-à-dire avec le seul secours d’un clergé indigène.

Devant les perspectives qui s’ouvraient ainsi à son zèle, Xavier n’hésita pas à affronter un voyage de deux mille lieues, que les typhons et les pirates rendaient particulièrement dangereux. Il partit de Goa dans la semaine avant Pâques de 1549, emmenant comme compagnons le Père Cosme de Torrès et le Frère Fernandez avec Yajiro, qui

était venu se faire baptiser à Goa. On atteigniten quatre mois les côtes de Kiu-siu, la plus méridionale des grandes îles du Japon. A Kagoshima, où Xavier débarqua le 15 août, il fut bien accueilli, Yajiro lui servant d’introducteur et d’interprète. Cependant il y fut malgré lui retenu pendant un an par le seigneur du lieu, alors qu’il aurait voulu immédiatement se rendre à Miako, résidence du « roi du Japon », pour demander à celui-ci la permission de prêcher l’Évangile dans ses États. A la vérité, quand il put exécuter ce projet, le résultat fut une déception. Après un voyage de plus d’un millier de kilomètres, dont il fît une grande partie à pied, mal nourri, au milieu d’un hiver rigoureux, le Saint ne rencontra guère à Miako que des ruines et ne put approcher l’ombre de souverain, qui nominalement y régnait. Mais plus utile que n'aurait pu être la faveur du pauvre Mikado d’alors, lui sera la bienveillance des puissants daymios ou seigneurs féodaux de Yamagutsi et de Bungo. Le premier, à qui, au retour de Miako, il offrit quelques présents, d’abord destinés à l’empereur, lui accorda en échange pleine liberté de prêcher, avec autorisation pour les sujets d’adopter le christianisme. Au contraire, à Kagoshima, le daymio Shimatzu, après une année de tolérance, avait interdit aux habitants, sous peine de mort, d’embrasser la foi des étrangers. Mais les cent cinquante chrétiens de cette ville, prémices de l’apostolat de Xavier au Japon, persévérèrent courageusement.

Les expériences du Saint à Kagoshima, comme à Yamagutsi, à Bungo, ne démentirent pas ce qu'on lui avait rapporté des bonnes qualités des Japonais. Il continuera à dire que c’est, parmi les infidèles,

le

Si

si

« le meilleur peuple qu’on ait encore découvert ». Il déclarera encore « n’avoir jamais vu de païens aussi capables d’entendre raison ». Non pas qu’ils se rendent vite : ils harcèlent sans trêve les missionnaires de questions et d’objections; mais ils saisissent bien les réponses, et savent s’avouer convaincus lorsqu’on a satisfait à leurs difficultés. Dans les premiers temps, à Kagoshima, souvent on faisait parler Xavier et ses compagnons, seulement pour s’égayer de leur inhabileté à s’exprimer en japonais; mais bientôt, ils se firent mieux écouter, grâce surtout au Fr. Fernandez, qui réussit promptement à savoir la langue et même à la parler d’une façon qui charmait les indigènes. A Yamagutsi, leur maison ne désemplissait pas, du matin jusque bien avant dans la nuit ; des personnes de toutes conditions venaient les interroger, discuter avec eux sur Dieu, la création, le salut, le ciel et l’enfer; on les questionnait aussi sur la forme delà terre, sur le cours du soleil, les causes des phénomènes naturels, éclairs et tonnerre, pluie, neige, etc. Le maître ès arts de Paris et ancien professeur de philosophie au collège Sainte-Barbe eut là ample occasion de faire usage de ses connaissances diverses. Sans doute, nombre de ces questionneurs, leur curiosité satisfaite, s’en tenaient là ; ils emportaient du moins une haute estime de la science des étrangers. Beaucoup d’autres, vivement attirés vers le christianisme par ce qu’ils avaient entendu, s’arrêtaient devant les obligations qu’on leur montrait comme conditions de la conversion.

Avec leurs dispositions favorables à la religion, les Japonais n’avaient pas tardé à laisser voir à l’apôtre des côtés moins beaux, sur lesquels en arrivant il était moins renseigné, et d’où viendront

les grands obstacles à son ministère. C’est avant tout l’immoralité : elle régnait sans frein dans les innombrables monastères des bonzes, guides spirituels de la nation ; et ces exemples étaient suivis presque sans scrupule dans toute la société japonaise. Informé de ces désordres par les premiers convertis, l’apôtre les attaque avec tout son zèle; il va jusque dans les bonzeries mêmes les reprocher à ces faux religieux. Beaucoup des coupables ne font que rire de ses objurgations et de l’enfer dont il les menace; quelques-uns, en très petit nombre, se montrent encore sensibles à la honte et au remords, et parfois se convertissent; la plupart s’irritent et s’efforcent d’ameuter la populace contre le prédicateur étranger, qui n’est, disent-ils, qu’un démon venu pour combattre la religion nationale. Les bonzes eux-mêmes auraient assassiné Xavier, s’ils n’avaient été retenus par la crainte de ses hauts protecteurs.

La pureté de vie morale que le Saint demandait à ses néophytes japonais devait nécessairement en restreindre le nombre.

Pendant les deux années de son séjour au Japon, Xavier probablement ne fit pas plus de 1.500 à 2.000 chrétiens. Mais on peut dire que c’étaient des chrétiens d’élite, aux convictions bien formées, àla foi robuste, et qui feront de plus en plus estimer le christianisme par des vertus jusque-là presque inconnues dans leur patrie. Ce noyau premier ne tardera pas d’ailleurs à s’accroître : après vingtans de mission, quoique les missionnaires ne soient encore qu’une dizaine, l’Église du Japon aura 30.000 fidèles; et ce chiffre sera au moins décuplé dans les 50 années suivantes.

Vers la fin de 1551, la nouvelle mission était solidement fondée. Xavier pouvait la laisser entre

les mains de ses dignes compagnons, Torrès et Fernandez, qui tous deux savaient bien la langue. Il allait du reste leur envoyer trois auxiliaires choisis, de l’Inde où le rappelait son devoir de Supérieur. En effet, qu’il en ait eu ou non le pressentiment, sa présence dans la mission mère était fort désirable, pour régler les difficultés qui y étaient survenues.

29. Vers la Chine. Mort de Xavier. — Xavier, de retour le 24 janvier 1552, régla tout, d’autant plus aisément que, pendant son absence, ses pouvoirs de Supérieur, à son grand regret, il est vrai, avaient été beaucoup augmentés. Saint Ignace, le 10 octobre 1549, l’avait nommé Provincial de l’Inde : c’est-à-dire que les missions fondées par Xavier étaient érigées en province de la Compagnie et désormais soustraites au gouvernement du provincial de Portugal. Le Général déléguait au nouveau Provincial la plénitude de sa propre autorité, pour « disposer des choses et des personnes de la Compagnie en ces régions, comme il jugerait bon, à la gloire de Dieu ». Ignace savait que ses propres principes étaient ceux mêmes que François avait suivis jusque-là et suivrait toujours dans son gouvernement.

Une exécution sévère et qui lui coûta, mais indispensable, fut le premier acte du Saint en rentrant à Goa. Le P. Antoine Gomez, prédicateur fort goûté, mais que le P. Simon Rodriguez eut le tort de nommer recteur du collège indigène de Goa, avait montré dans l’exercice de ses fonctions un tel défaut de prudence et surtout d'humilité, que Xavier, n’ayant pu l’amener à se corriger autant qu’il eût fallu, dut lui enlever sa charge et sa chaire de Goa, et même finalement

le renvoyer de la Compagnie. François imitait Ignace, qui n’hésitait pas à priver son Ordre des talents les plus remarquables, lorsque les vertus religieuses n’y étaient pas jointes.

Dans l'œuvre faite par ses autres collaborateurs, pendant son absence de l’Inde, le provincial ne trouva guère que des sujets de joie. Il ne pouvait s’attrister, quoique la perte fût sensible pour la mission, de la mort glorieuse du P. Antoine Criminale (dans l’Inde depuis 1545), tué par les infidèles à la côte de la Pêcherie, le 15 ou 16 juin 1549: c’est le premier membre de la Compagnie qui eut le bonheur de verser son sang pour Jésus-Christ.

Douze nouveaux missionnaires étaient venus du Portugal en 1551. Xavier ne laissa pas d’en solliciter encore davantage, surtout pour le Japon et même pour la Chine. Après avoir indiqué les grandes espérances que lui fait concevoir ce qu’il a vu des Japonais, il insiste, surtout en écrivant aux Supérieurs, à Ignace à Rome et à Rodriguez à Lisbonne, sur les qualités qu'exige cette nouvelle mission. Il ne dit plus, comme il disait précédemment pour l’Inde, que des missionnaires bien doués de vertu, sans beaucoup de lettres, peuvent y faire grand bien. Il faut des hommes instruits, bons philosophes, dialecticiens, connaissant même les choses de la nature pour répondre à toutes les questions des Japonais et découvrir les faux raisonne ments de leurs bonzes. Il faudra spécialement des savants à envoyer aux universités japonaises, pour réduire à sa valeur la science de docteurs tant vantés par leurs compatriotes. Par-dessus tout néanmoins, le Saint demande des hommes d’une vertu non commune, tant pour supporter les persécutions auxquelles ils doivent s’attendre, que pour ne pas faiblir dans beaucoup d’occasions de

péché très périlleuses. Aussi voudrait-il que personne ne vînt, même de Goïmbre, pour le Japon, sans avoir d’abord passé par Rome et avoir été éprouvé par le Père Ignace.

Au milieu de ces préoccupations en faveur de sa chère mission japonaise, la pensée delà Chine ne le quittait point; et, avant d’avoir pris un moment de repos dans l’Inde, il parle déjà d’en repartir pour reconnaître ce nouveau terrain d’apostolat. Peut-être s’y est-il senti attiré dès 1546, sur ce qu’il entendit raconter par les marchands portugais à Malacca ; mais c’est au Japon que l’attrait devint une résolution, à la vue du prestige dont la Chine jouissait auprès des Japonais. Ceux-ci, en effet, tout en se considérant comme bien supérieurs aux Chinois par la bravoure guerrière, avouaient avoir appris d’eux tout ce qu’ils savaient en fait de religion et de gouvernement. Telle était leur estime de la science chinoise, que lorsqu’ils étaient poussés à bout de toutes les autres objections contre la doctrine que Xavier leur annonçait, ils ne cédaient guère sur celle-ci : « Votre doctrine, si elle était vraie, ne serait pas restée ignorée des lettrés de la Chine. » C’est pourquoi, cinq jours seulement après avoir touché le solde l’Inde, Xavier écrit à saint Ignace, le 29 janvier 1552 : « Si je ne trouve pas ici des empêchements à mon départ, j’espère aller en Chine cette année, 1552, à cause du grand service de Dieu Notre- Seigneur qui peut s’ensuivre, tant à la Chine qu’au Japon; car, quand les Japonais verront la loi de Dieu reçue des Chinois, ils perdront plus vite la foi à leurs sectes. »

Il s’était même déjà mis en état de pouvoir commencer son apostolat en Chine avant de savoir parler la langue du pays. A cette fin, il avait, au

Japon, fait écrire en caractères chinois le sommaire de la doctrine chrétienne, qu’il avait composé en japonais. Il avait vu en effet que les Japonais emploient les caractères chinois, et que le même texte écrit avec ces caractères est compris également par un Chinois et un Japonais, quoiqu’ils l’énoncent tout différemment, chacun dans sa langue.

Mais il y avait un très gros obstacle à la réalisation des désirs de Xavier. Les mesures par lesquelles la Chine s’opposait autrefois à l’entrée des étrangers, avaient à ce moment-là toute leur rigueur. La xénophobie , qui semble bien être dans la nature des Chinois, quoiqu’elle ait pu à certaines époques se laisser dominer par des sentiments plus larges, passait alors par une phase aiguë chez le gouvernement et chez le peuple. F rançois Xavier, supposé qu’il eût connu l’accueil fait aux missionnaires nestôriens, avec leur chef Olopen, au vu6 siècle, par les empereurs Tang , n’aurait pu nourrir le moindre espoir d’en obtenir un semblable des Ming : d’autant moins que les voies n’avaient pas été aplanies pour lui par les relations récentes des Européens avec les Chinois. Assez bien reçus dans les premières années du xvie siècle, les Portugais avaient même pu commencer de petites colonies sur les côtes sud-orientales, à Leang-pou, près de Ning-po (Tché-Kiang et à Tsiuan-tcheou (Fou-Kien) : malheureusement ces immigrés se conduisirent si mal, paraît-il, que les Chinois exaspérés les massacrèrent tous. Depuis, l’accès des ports était rigoureusement interdit à tout étranger ; et même des infortunés, échoués sur le littoral par les tempêtes, se virent jetés en prison et punis de leur crime involontaire par des traitements barbares.

Xavier qui, apparemment, n’ignorait pas ces faits, voulut néanmoins espérer qu’il n’était pas devenu impossible de se rendre les Chinois favorables. Dans cette vue et d’accord avec un marchand de ses amis, Diego Pereira, il suggéra au vice-roi de l’Inde, dom Alonso de Noronha, l’envoi d’une ambassade à l’empereur de Chine, à dessein de négocier un traité de commerce. Il proposait comme ambassadeur Pereira, qui offrait de payer les frais du voyage et les présents à offrir à l’empereur. Xavier se joindrait à l’ambassadeur, et celui-ci, tout en poursuivant sa négociation, tâcherait d’obtenir pour son compagnon la permission de rester en Chine et d’y prêcher l’Évangile. Noronha entra pleinement dans l’idée de l’apôtre, et conféra à son ami le titre et les pouvoirs d’envoyé du roi de Portugal. Mais l’ambassade ne put aller plus loin que Malacca, où la jalousie du gouverneur, Alonso d’Ataide, arrêta Pereira. Cependant François ne se résigna pas à abandonner une entreprise où lui apparaissait si évident l’intérêt de la religion ; et, jugeant que la Providence, en l’empêchant d’exécuter son premier plan, l’autorisait à essayer des moyens plus hasardeux, il chercha à se faire déposer secrètement sur la terre de Chine, sans souci de ce qui pourrait lui en arriver.

11 s’embarqua donc avec des marchands de Malacca qui s’en allaient à San-choan, une de ces îles habituellement désertes, où les marchands chinois de Canton, en fraude des prohibitions officielles, mais non sans la connivence intéressée des mandarins, venaient à certaines dates trafiquer avec les Portugais. Arrivé à San-choan, en août 1552, il avait fini par trouver un marchand chinois qui se laissa persuader, pour un haut prix, de venir le prendre et le mettre à terre à

Canton. Mais à la date convenue, le marchand n’était pas là ; et Xavier, terrassé par la maladie que sa force morale avait jusque-là dominée, vit s’ouvrir pour lui, non l’empire de la Chine avec de nouveaux labeurs, mais le royaume du repos et , de la gloire sans fin.

Ce fut le 2 décembre, ou plutôt, si l’on s’en rapporte au témoignage du néophyte chinois qui seul l’assista à la mort, le dimanche 27 novembre 1552. Il avait un peu plus de 45 ans et demi.

Enlevé dans la force de l’âge, sans avoir réalisé tous ses projets, n’ayant même pu que commencer la plupart de ses entreprises, Xavier a pourtant fait une œuvre immense. Immense, et par ce qu’il a lui-même exécuté, et par ce que ses successeurs ont accompli sous son inspiration. Ont peut dire que toutes les missions modernes furent son œuvre ; car toutes sont issues de l’enthousiasme sacré que ses appels et ses exemples ont suscité dans l’Église. Il n’y a peut-être pas une seule vocation à l’apostolat, qu’il n'ait ou fait naître ou animée et soutenue, soit par ses lettres vibrantes d’ardeur pour la gloire de Dieu et le salut des âmes, soit par l’entraînement bien plus puissant encore de sa vie, toute de dévoûment et d’abnégation héroïque.

Béatifié le 25 octobre 1619, François Xavier fut canonisé en même temps que sonbien-aimé Père Ignace, le 12 mars 1622. La bulle de canonisation, publiée le 6 août 1623, lui confirma solennellement le titre d’Apôtre des Indes, que lui don= nait déjà tout le monde chrétien. Et c’est avec ce titre que son nom fut inscrit au Martyrologe de l’Église universelle, par décret de la Congrégation des Rites du 22 septembre 1663.

30. Premières missions d’Afrique et du Brésil. — — L’exemple de saint François Xavier ne tarda pas à susciter de généreuses envies.

Au collège de Coïmbre, fondé par Jean III surtout en vue des Indes, l’ambition de tous les jeunes Jésuites était d’aller se sacrifier jusqu’au sang pour les infidèles. Presque tous les ans, Rodriguez exauçait les vœux de quelques-uns, qui se considéraient comme privilégiés. Trente-deux allèrent, de 1545 à 1551, rejoindre Xavier dans l’Inde.

En 1547, quatre théologiens de Coïmbre, dont trois prêtres, avec un Frère coadjuteur, sont envoyés aux noirs du Congo, dans l’Afrique centrale. Trois les suivent en 1548, et beaucoup d’autres viendront successivement se dévouer à ce rude apostolat.

Une mission bien plus importante et plus féconde, celle du Brésil, est inaugurée en 1549 par le Père Manoël de Nobrega, avec trois compagnons. Dès 1553, saint Ignace l’érige en province, en lui assignant Nobrega pour chef. Elle comptait alors trente membres. Des quatre maisons qu’elle avait dans les principaux centres de la colonisation portugaise, deux étaient de petits collèges, où l’on faisait l’éducation d'une cinquantaine d’enfants indigènes. Mais les missionnaires allaient aussi chercher les sauvages dans leurs forêts, et déjà, malgré une extrême barbarie poussée jusqu’au cannibalisme, ils en avaient gagné beaucoup au christianisme et à une vie plus digne de l’humanité.

Nous parlerons bientôt d’une tentative faite, dès 1555, pour pénétrer en Éthiopie ou Abyssinie.

Les expéditions des apôtres portugais n’ont pas

été moins glorieuses pour leur patrie que celles de ses explorateurs et de ses conquérants aux Indes ; à vrai dire, c’est surtout grâce à celles-là que les autres ont commencé à porter des fruits pour la religion et la civilisation.

Il convient de remarquer, d’ailleurs, que le Portugal n’a pas eu ses seuls nationaux pour évangéliser son vaste domaine colonial. Certes, parmi les missionnaires Jésuites, la proportion des Portugais a toujours été considérable ; l’ardeur qui a entraîné dans les premiers temps les Sylveira, les Nobrega, les Anchieta, les Azevedo, ne s’est jamais éteinte dans les provinces lusitaniennes, Du seul noviciat de Coïmbre, on a compté qu’en un siècle et demi environ (1545-1705), il est sorti au moins 367 missionnaires de l’Inde et 65 missionnaires du Brésil : et à ces chiffres, qui ne sont pas complets, on pourrait en ajouter d’autres fournis par les noviciats de Lisbonne et d’Evora. Maisle maître de tous, saint François Xavier, n’était pas Portugais, et plusieurs de ses collaborateurs ou de ses successeurs les plus méritants ne le furent pas davantage. Ce qui les enflammait tous, quelle que fût leur origine, c’était l’amour du Rédempteur Jésus-Christ et la passion d’étendre son royaume : ce sentiment ne supprime point le patriotisme, mais doit dominer tous les nationalismes.

III. — LA COMPAGNIE DANS LES DERNIÈRES ANNÉES DE S. IGNACE (J54 8-1556)

31. Rapports avec les Papes. — Nous avons vu le premier approbateur de la Compagnie, Paul III, continuer, pendant tout son pontificat, à lui témoi- i gner sa haute estime, tant par les missions qu il !

lui a confiées, que par les faveurs qu’il lui a accordées. Parla bulle Licet debitum , donnée le 18 octobre 1549, trois semaines seulement avant sa mort, il lui conférait encore de nombreux privilèges. Nous y relevons en particulier le pouvoir pour le Père Général de « députer' à l’enseignement de la théologie et des autres facultés, ceux de ses sujets qu’il jugera capables, en quelque lieu que ce soit, sans demander permission à nul autre ». C’est la consécration canonique du ministère qu’on venait d’inaugurer dans les universités et les collèges.

Le successeur de ce pape, Jules III (1550-1555), ne fut pas moins bienveillant. Dès le 21 juillet 1550, il confirmait la première approbation et toutes les concessions postérieures de Paul III, en même temps qu’il sanctionnait la Formule de l’Institut complétée. Remarquons encore, dans ce dernier texte, l’insertion, parmi les ministères principaux de la Compagnie, des Lectiones, terme technique pour désigner l’enseignement en général. Deux années plus tard, le 22 octobre 1552, nouvelle confirmation des concessions antérieures, avec addition de quelques privilèges, notamment du droit pour le Général de conférer tous les grades universitaires à ses scolastiques, après examen.

Ayant décidé, en 1551, la reprise du concile de Trente, et connaissant le mérite des Pères Lainez et Salmeron, par son expérience du temps où il présidait l’assemblée comme cardinal del Monte, Jules III voulut qu’ils se rendissent de nouveau à Trente en qualité de théologiens du Pape. Durant cette seconde période, du l8r mai 1551 au 28 avril 1552, les deux Jésuites firent comme précédemment admirer leur science et leur érudition théologique, spécialement dans la discussion des

Bhuckee. — La Compagnie de Jésus. 8

erreurs protestantes sur l’Eucharistie, le sacrifice de la Messe, laPénitence, le sacrement de l’Ordre.

Vers la fin de l’année 1552, le Pape chargea deux autres Pères d’une mission difficile et délicate. Le Père Sylvestre Landini qui, depuis cinq ou six ans, prêchait avec grand fruit à travers la Toscane et l’Émilie, et le Père Emmanuel de Montemayor furent envoyés en Corse, munis de larges i pouvoirs de commissaires apostoliques. Dans cette ! île, dont les sept diocèses n’avaient pas vu un j évêque depuis 60 ou 70 ans, ils trouvèrent la plus triste situation religieuse. Iis s’efforcèrent de la r changer, en faisant surtout œuvre de missionnai- ; res, et à défaut d’un succès complet, qui deman- I dait l’intervention d’une autorité plus haute, leurs e fatigues furent récompensées par de très consolants résultats, dans la réforme des mœurs, le i retour à l’usage des sacrements, l’apaisement de E beaucoup d’inimitiés invétérées.

En 1555, Jules III demanda à saint Ignace deux théologiens, pour accompagner et assister le car dinal Morone, qu’il envoyait comme son légat à la diète d’Augsbourg, où devaient se traiter des affaires de grande conséquence pour la religion : les PP. Lainez et Nadal furent désignés.

Il faut compter parmi les marques les plus sérieuses de bienveillance des Papes, celle de n’avoir pas voulu obliger la Compagnie à céder aux princes ses sujets les plus distingués, pour en faire des évêques. Sous le pontificat de Paul III, cinq au moins des premiers compagnons de saint Ignace furent sollicités d’accepter l’épiscopat; la résistance de leur humilité et les objections que fit valoir le Général au nom de l’institut, furent telles h que le Souverain Pontife crut devoir résister à la it pression des souverains, même appuyée par des d

membres éminents du Sacré-Collège. Jules III se vit demander par le roi des Romains, Ferdinand Ier, avec des instances plusieurs fois répétées, la nomination du Père Pierre Canisius au siège épiscopal de sa capitale, Vienne. Saint Ignace, à qui le Pape réserva toujours la décision, finit par accorder au roi une satisfaction partielle, en consentant à ce que Canisius prît pour un an l’administration du diocèse : Jules III ratifia le compromis par ses lettres du 3 novembre 1554.

Le Fondateur de la Compagnie eut beaucoup moins de peine à accepter le patriarcat d'Éthiopie pour un des siens. Bien plus, il déclara au roi de Portugal, qui poussait l’affaire, qu’il était prêt, en cas de refus de tous ses confrères, à accepter cette charge pour lui-même. « Il y avait en effet, disait-il, grande différence entre un épiscopat en Europe et cet épiscopat d’Éthiopie : le premier apportanthonneurs et repos, et le second fatigues et rudes travaux. » Enfin en 1555, le Père Jean Nunez Barreto fut désigné et consacré patriarche d’Ethiopie, et il reçut deux coadjuteurs évêques, également Jésuites, les PP. André de Oviedo et Melchior Carneiro. De ces trois prélats, Oviedo seul pourra pénétrer en Éthiopie ou Abyssinie; il y constatera qu’on s’était fait illusion sur les bonnes dispositions de l’empereur Claude; les vingt-trois années, pendant lesquelles il s’obstinera dans son ; ingrate mission, seront un véritable martyre, mais prépareront une belle moisson pour ses succesijt seurs du xvn® siècle.

La brièveté du pontificat de Jules III priva la f Compagnie d’autres bienfaits. Il avait résolu de ; mettre fin à la pénurie du Collège Romain; des s lettres apostoliques assurant à cette maison une » dotation convenable étaient sur le point d’être

expédiées, quand le Pape mourut (23 mars 1555); elles n’eurent jamais leur effet.

Marcel II, le successeur de Jules III, avait encore plus d’affection pour les Jésuites : à peine élu, il exprima le désir d’en voir deux résider au Vatican, pour être ses conseillers habituels; mais il ne passa que vingt-trois jours sur le trône de saint Pierre (7-30 avril 1555).

Quand après lui vint Paul IV, qui avait été le cardinal Jean Pierre Carafa, ancien archevêque de Théate et fondateur des Théatins, on eut dans j la Compagnie, et peut-être le Général lui-même j eut quelques appréhensions. On savait que lelu 1 avait jadis mal pris des avis trop francs que lui avait adressés Ignace; il avait aussi paru mécontent de ce qu’on lui avait refusé la fusion de son ordre avec la Compagnie. La suite montra que les appréhensions n’étaient pas sans raison; mais ce n’est plus saint Ignace qui devait avoir des difficultés avec Paul IV. Le Pape, il est vrai, ne confirma pas la donation de Jules III en faveur du Collège Romain; mais il témoignait son estime pour la Compagnie en consultant beaucoup divers Pères sur ses projets de réforme; on craignit même un moment qu’il ne voulut faire cardinal l’un d’eux, le Père Lainez. Envoyant en Allemagne et en Pologne comme nonce Mgr Lippomani, évêque de Vérone, il lui adjoignit comme théologien le Père Salmeron (juillet 1555). Et le Père était à peine rentré de cette pénible, quoique stérile mission, que Paul IV le faisait repartir pour la Flandre et la Basse-Allemagne, en compagnie de sou légat auprès de Charles-Quint, le cardinal Rebiba (mai 1556).

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