Affaire du livre de Mariana. — Le P. Jean
Mariana, que nous avons déjà eu occasion de nommer, avait publié à Madrid, en 1599, un manuel de pédagogie royale, intitulé De Rege et Régis institutione. Ce qui y était dit pour justifier aous certaines conditions la, mise à mort d'un tyran par des particuliers, avec une phrase d'éloge pour Jacques Clément, l'assassin de Henri III, n'avait pas empêché l'ouvrage d'être approuvé par l'Inquisition et dédié au roi Philippe III. Il n'attira l'att'întion, hors d'Espagne, que lorsqu'il eut été réimprimé par un éditeur protestant à Cologne, en 1605. Après l'assassinat de Henri IV, les ennemis des Jésuites s'empressèrent d'affirmer que c'était la lecture de ce livre qui avait excité Ravaillacàl'attentat. L'interrogatoire de l'assassin prouva cependant qu'il ne connaissait pas même de nom l'auteur, et que d'ailleurs il était incapable de le lire ou du moins de le comprendre. Le Parlement n'en jugea pas moins nécessaire, par un arrêt du 8 juin 1610, de condamner au feu l'œuvre du Jésuite espagnol.
Les confrères de Mariana n'avaient pas attendu cet arrêt pour se désolidariser d'avec lui. De fait, si les théologiens jésuites ont admis, avec saint Thomas et tous ses disciples, le droit pour les peuples, sous de justes réserves, de se libérer d'un vrai tyran par la mise à mort, Mariana est seul dans la Compagnie à multiplier comme il fait les cas de légitimité du tyrannicide. A peine sa théorie eut-elle été publiée en Allemagne, qu'elle fut expressément désavouée par les Jésuites de ce pays, notamment par le célèbre P. Gretser. De France elle avait été dénoncée au P. Général dès la première apparition de l'ouvrage, en 1599, par le P. Richeome. Le P. Aquaviva avait répondu aussitôt qu'il déplorait cette publication faite à
son insu et promit que le livre serait corrigé. Il avait répondu de même à la plainte collective que lui adressèrent, en 1606, les Jésuites de France, réunis en Congrégation provinciale. Il fît plus : le 8 juillet 1610, il envoyait aux provinciaux un décret, qu'il leur ordonnait de notifier à tous leurs sujets, et qui interdisait à tous « d'émettre ou de soutenir, soit en public dans les chaires ou dans les livres, soit en particulier en donnant conseil ou en conversation, cette opinion qu'il serait licite à qui que ce soit d'attenter à la vie d'un prince ou d'un roi, sous un prétexte quelconque de tyrannie ». Le P. Pierre Coton qui, par son mérite autant que par ses relations intimes avec le feu roi, était alors en France l'homme de la Compagnie le plus en vue, n'avait pas négligé de repousser l'odieuse attaque, dès qu'elle se produisit en public. Sa Lettre déclaratoire de la doctrine des Pères Jésuites, adressée à la reine-mère Régente, réfute péremptoirement l'accusation fondée sur le livre de Mariana, et expose nettement, sans ambages, la doctrine commune des Jésuites sur le respect dû aux souverains. Sachant quelle part avaient les protestants dans cette campagne de calomnies, le P. Coton aurait voulu mettre les assertions de leurs principaux docteurs en regard de celles des Jésuites; mais le chancelier et le procureur général exigèrent la suppression de cette partie de sa Lettre, parce que la reproduction de ces textes, où les protestants parlaient si mal des rois, pouvait exciter à de nouveaux attentats. Pareille crainte pourtant n'empêcha pas le Parlement de mettre au pilori les auteurs Jésuites, en leur faisant une publicité qu'ils n'auraient jamais obtenue sans ses arrêts.
La Régente montra qu'elle était bien convaincue
de l'innocence des Jésuites, en faisant confirmer par lettres patentes de son fils Louis XIII leur établissement en France, selon la teneur de l'édit de 1603 et des concessions subséquentes de Henri IV. Ces lettres, données en juillet 1610, furent suivies d'autres en août, autorisant la réouverture du collège de Glermont à Paris. Toutefois, ici, l'Université (it opposition : de là, nouveau procès qui ne vint pourtant qu'en décembre 1611. En attendant, le zèle du Parlement contre les Jésuites ne chômait pas. Il s'était imposé un certain sacrifice, en s'abstenant de nommer les Jésuites dans l'arrêt contre Mariana. Mais il ne tarda pas à se dédommager amplement, en frappant une des grandes gloires de la Compagnie en la personne du cardinal Bellarmin. Sans doute, l'autorité avec laquelle celui-ci défendait depuis nombre d'années les doctrines romaines, le désignait tout particulièrement à l'animadversion des hauts magistrats gallicans. Leur ire se déchargea sur son Traité de la puissance du Souverain Pontife dans les choses temporelles, publié en 1610 pour réfuter un livre du juriste Guillaume Barclay. La doctrine de ce traité n'était autre que celle que soutenaient communément les théologiens catholiques, au moins hors de France. Bellarmin l'avait déjà enseignée dans ce volume des Controverses, que Sixte Y voulait faire mettre à l'Index, parce qu'il y trouvait le pouvoir des papes en matière temporelle trop restreint. Cependant le Parlement, après avoir entendu un réquisitoire de l'avocat général Servin, non moins injurieux pour le Saint- Siège que pour liellarmin, le 2() novembre 1610, prohiba le livre dénoncé, comme « contenant une fausse et détestable proposition, tendant à réversion des Puissances souveraines, ordonnées et
établies de Dieu, soulèvement des sujets contre leur Prince : soustraction de leur obéissance, induction d'attenter à leurs Personnes et Etats, troubler le repos et tranquillité publique ». Sur la plainte du Nonce, la Régente fît donner par Louis XIII un arrêt au conseil du Roi, inhibant la publication et l'exécution de cette étrange sentence.
Le Parlement n'en continuera pas moins à défendre l'autorité royale, même malgré elle, contre les livres des Jésuites étrangers. Le 26 juin 1614, il condamna au feu celui que venait de publier le célèbre Suarez, pour la Défense de la foi catholi' que^ contre le roi théologien, Jacques P*" d'Angleterre.
62. Reprise du procès de l'Université. — L'éternel procès avec T Université, revenant en décembre 1611, permit à l'avocat Pierre de la Martelière et au Recteur de ressasser contre les Jésuites toutes les vieilles calomnies. L'avocat général Servin ne manqua pas d'y chercher une sorte de revanche de la cinglante leçon que Henri IV lui avait infligée, à lui et à ses collègues du Parlement, lorsqu'ils essayèrent de refuser l'enregistrement de l'édit de 1603. Mais tous les trois s'efforcèrent surtout de mettre en évidence l'opposition des doctrines de la Compagnie avec les prétendues libertés de l'Eglise gallicane, et avec les principes reçus en France sur les droits de l'État et son indépendance à l'égard de l'autorité spirituelle suprême. Les Jésuites, par l'organe de leur avocat, Jacques de Montholon, répondirent à toutes les allégations dirigées contre eux, de manière à satisfaire pleinement ceux qui ne demandaient qu'à être éclairés. Quant aux doctrines* ils protestèrent
n'en avoir point d'autres que celles qui étaient communes dans l'Eglise catholique et que les plus illustres docteurs de Paris eux-mêmes avaient professées.
Sur le dernier point, leur cause était d'avance vouée à la défaite devant la majorité de leurs juges : ils avaient pour eux la vérité et la raison, mais contre eux la passion et tout le bloc des antipathies et des préventions anti-romaines, qui constituent le gallicanisme parlementaire. Pour satisfaire la Cour, ils auraient dû abjurer la première loi de leur vocation, la fidélité au Vicaire de Jésus- Christ. L'avocat général Servin tenta en effet de les amener à cette abjuration déshonorante; il n'j réussit pas,naturellement. Le Parlement lui-même, peur cette fois^ ne voulut pas pousser si loin ses exigences : il se contenta d'une déclaration, dont la formule fut rédigée avec une intention bienveillante par le premier Président, telle que le Supérieur des Jésuites s'était offert à la souscrire.
La pièce, signée par les représentants autorisés des Jésuites de Paris, au greffe du Parlement, le 22 février 1612, porte que les Pères « obéissant audit arrêt (du Parlement), déclarent qu'ils sont conformes à la doctrine de l'école de Sorbonne, même en ce qui concerne la conservation de la personne sacrée des Rois, manutention de leur autorité royale, et Libertés de l'Eglise gallicane, de tout temps et anciennement gardées et observées en ce royaume ».
Evidemment, les Jésuites, en déclarant se conformer à la doctrine de la Sorbonne, n'entendaient point parler des thèses hérétiques ou proches de l'hérésie, que soutenait Richer, alors syndic delà Faculté de théolo'gie, ni des théories plus ou moins
semblables des légistes gallicans du Parlement. Le Richérisme n'était pas encore « la doctrine de l'école de Sorbonne » ; il était résolument combattu par les docteurs les plus considérés de la Faculté même. Les Duval, les Mauclerc, les Isambert, les Gamache, les Bail et d'autres étaient alors bien plus autorisés à représenter l'école de Sorbonne; et leurs idées théologiques, non seulement dans les choses de foi, mais encore sur les points non définis des prérogatives du Saint- Siège, ne s'écartaient que peu ou point de celles des docteurs ultramontains. Si quelques-uns d'entre eux, dans certaines questions comme celles de la supériorité du pape sur le concile, ou des libertés gallicanes, professaient des opinions plus ou moins différentes de celles qui avaient cours hors de France, ils ne prétendaient pas les imposer, ni refuser à personne le droit de penser autrement. En un mot, dans la Faculté de théologie ne dominait encore qu'un gallicanisme modéré, qu'on pouvait dire orthodoxe; un autre, qui s'introduira peu à peu, sous la pression des légistes du Parlement et sous l'influence des richéristes et des jansénistes, ne le remplacera pas avant le milieu du xvii* siècle. Les Jésuites de 1612 pouvaient donc, en sûreté de conscience, « se conformer à la doctrine de l'école de Sorbonne ». C'était déclarer simplement qu'ils acceptaient l'enseignement de la Sorbonne, en tant qu'il concordait avec celui des autres écoles de l'Église catholique, et que, pour les opinions particulières, ils se réservaient la liberté reconnue parles Sorbonnistes les plus autorisés eux-mêmes.
C'est ainsi qu'ils expliquèrent leur déclaration, en publiant avec quelques compléments le plaidoyer de leur avocat, en 1612. Et vraiment
personne ne s'y était trompé. Sans doute, cette déclaration, dans ce sens, ne répondait pas à ce que demandaient Servin et avec lui beaucoup de membres du Parlement. Ils n'ont pas insisté néanmoins pour avoir davantage : c'est apparemment parce qu'ils n'ignoraient point qu'ils ne pouvaient encore compter sur la Sorbonne pour soutenir leurs exigences. Plus tard on demandera davantage, et il nous sera plus difficile de justifier les concessions que les Jésuites feront à la violence.
Malgré la déclaration, le collège de Clermont perdait son procès; le Parlement V appointa au conseil. L'Université qui, par la harangue latine ; de son Recteur, avait imploré le Parlement, comme si son existence eût été en jeu, triompha bruyamment. Mais elle ne jouira pas de son triomphe plus de quatre ou cinq ans, et ses rivaux reprendront en face d'elle leur enseignement avec plus de succès que jamais.
63. Œuvres de la Compagnie en province. — Dans l'intervalle, tous les collèges de province fermés par les parlements s'étaient rouverts, et il s'en créait toujours de nouveaux, de sorte que le total en 1616 était de 45, alors qu'en 1580 il n'était encore que de 14. Si on veut juger de la fréquentation, voici quelques chiffres : à Avignon, 900 élèves en 1.596, 1.300 en 1599 (dont 100 philosophes, 50 théologiens); 600 en 1601; — à Besançon, 900 en 1002; — à Caen, dès la première année (1609), 930 élèves; — à Dijon, 1.000, vers 1617; — à la Flèche, 1.500 en 1608; — à Nancy, en 1616-1617, on comptait 250 élèves dans les trois classes de grammaire; — à Poitiers, 800 élèves en 1609; — à Pont-à-Mousson, 1.000 en 1608; — à Reims, 500 en 1608; — à Verdun, 700 en 1610.
Le nombre des établissements croissait avec le chifFre des sujets, qui étaient 1.286 dans les quatre provinces de France, en 1616. En conséquence, on dut alors former une cinquième province, qu'on nomma Champagne : elle comprenait, outre la Champagne civile, la Lorraine et la Bourgogne.
Voici quel était en 1616 l'état sommaire des cinq
provinces :
Sujets Collèges
France (Paris) 480 9
Aquitaine 280 7
Lyon 470 12
Toulouse 310 10
Champagne 226 8
Tous ces collèges eurent une influenceconsidérable et il n'est que juste de penser qu'ils ont été pour beaucoup dans le renouveau de catholicisme qui se fit remarquer dans la première moitié du XVII® siècle. Aussi, déjà en 1599, dans une de ses apologies, le P. Richeome ne craignait pas d'en appeler aux habitants des villes où les collèges de la Compagnie étaient établis depuis dix ou vingt ans, pour attester le changement considérable qui s'était fait, grâce à eux, au profit de la vie catholique et aux dépens de Fhérésie. Par exemple à Bordeaux, quand les Jésuites y entrèrent, il y avait 1.200 familles « huguenotes » ; en 1589, il en restait à peine une. D'ailleurs l'excellence de ces écoles était si bien reconnue que les protestants eux-mêmes demandaient à y envoyer leurs enfants, et notamment à Tournon on ne put les refuser. Il s'ensuivit plus d'une conversion.
L*activité àes prédicateurs et des missionnaires ne fut pas inférieure à celle des professeurs de collèges. Cependant avant la pacification de la France par Henri lY, les excursions apostoliques des Jésuites les exposaient souvent à de mauvais traitements, ou même à pis que cela, de la part des hérétiques qu'ils rencontraient sur leur chemin. C'est ainsi qu'en février 1593, le P. Jacques Salés, envoyé à Aubenas pour prêcher l'avent et le carême, y fut tué par des soldats huguenots, à l'instigation de leur ministre, ainsi que son compagnon le Frère coadjuteur Guillaume Saultemouche.
L'œuvre des missions, activée par les exhortations du P. Aquaviva, le fut aussi indirectement par l'arrêt du Parlement de Paris, fermant les collèges et expulsant les Jésuites de son ressort. Il procura en effet à plusieurs Pères capables plus de loisirs pour l'apostolat, et les dispersa spécialement dans les provinces du Midi, où le protestantisme avait ses groupes d'adhérents les plus nombreux et ses plus ardents propagateurs. Le P. Pierre Coton surtout attira catholiques et protestants à ses prédications, à Grenoble et à Nîmes : la renommée en vint jusqu'à Henri IV, qui voulut entendre l'orateur et qui, après l'avoir entendu, ne consentit plus à se séparer de lui. Plusieurs autres Pères évangélisèrent le Dauphiné, la Provence, le Languedoc, la Guyenne, la Saintonge, ramenant les catholiques aux pratiques de la vie chrétienne, éclairant les égarés de bonne volonté. Les controverses avec les ministres de l'hérésie furent fréquentes, principalement après l'édit de Nantes; car, par la liberté qu'il assurait aux protestants, il excitait à la fois le prosélytisme de ceux-ci et le zèle de leurs adversaires. En des
HISTOIRE DBS PROVINCES 237
conférences qui, par la mauvaise foi des ministres calvinistes, rarement aboutirent à un résultat utile, mais bien plus fructueusement par des écrits nerveux, les Pères Louis Richeome, Jacques Gaultier, Ignace Armand, Jean Gontery, Fronton du Duc, Jean de Bordes, Alexandre Regourd, et d'autres démasquèrent les sophismes et confondirent les assertions menteuses des plus fameux prédicants.
64. Les États Généraux de 1615. Réouverture du Collège de Paris (1618). — Après toutes les imputations déshonorantes, toutes les calomnies dont les avocats de l'Université lesavaientencore couvertsdans le procès de 1611, les Jésuites furent bien dédommagés, à l'occasion des États Généraux de 1615. Alors que les maîtres du monopole ne voient en eux que des concurrents leur enlevant des élèves, deux grands ordres de l'État, non moins intéressés et plus aptes à les bien juger, le clergé et la noblesse, prient lé Roi, en considération des « grands fruits et notables services » que les Pères Jésuites « ont faits et font journellement, tant à l'avancement de la religion qu'à l'instruction de la jeunesse », de leur permettre d'enseigner dans !eur collège de Clermont à Paris, et en outre d'au- Loriser toutes les villes qui les demandent, à leur donner des collèges. En même temps, le clergé, lour mettre fin aux difficultés du côté du Parlement, priait le roi d'évoquer à son Conseil, à 'exclusion de tous autres juges, la querelle entre es Jésuites et l'Université de Paris. Cette derlière ne manqua pas de présenter une contre- :*equête, où elle essayait de prouver que les fésuites n'étaient ni nécessaires ni utiles, et finissait par demander pour le moins qu'il leur fût
interdit d'enseigaer la philosophie et la théologie dans les collèges en deçà de la Loire : après quoi, ajoutent les bons apôtres, « on verra l'Université augmenter de plus de deux mille écoliers dans peu de mois ». Louis XIII déféra au vœu des Etats Généraux par un arrêt du Conseil du 15 janvier 1618, ordonnant, « en considération des bonnes lettres et piété dont les Pères Jésuites font profession », et dans l'intérêt même de l'Université de Paris qui, dit l'arrêt, « se trouve presque déserte » depuis la fermeture du collège de Clermont, que « les Pères Jésuites feront à l'avenir lecture et leçons publiques en toutes sortes de sciences, et tout autre exercice de leur profession, audit collège de Glermont, comme ils ont fait autrefois... ».
Le collège donc ne tarda pas à rouvrir ses cours. Son corps professoral était tel que l'Université assurément pouvait l'envier : le Père Jacques Sirmond était Recteur; le Père Denis Petau professait la rhétorique; mais, en 1621, il devait la quitter pour inaugurer ses célèbres leçons de théologie positive; les PP. Gordon-Lesmoore, Le Mairet, de Creuilly, qui enseignaient la théologie en 1620, avaient fait leurs preuves depuis longtemps. Dans l'ailluence des auditeurs, il y eut de quoi surexciter la jalousie des universitaires. Sans parler des hauts personnages, évèques, magistrats, docteurs qui voulurent avoir la primeur des nouvelles leçons, le collège compta 1.500 élèves dès 1619; en lG20et 1623, il en avait 2.000, dont près de 300 pensionnaires. En 162()-i627, après le grand orage de Tatfaire Santarelli, on compta 1.827 auditeurs, ainsi répartis dans les 14 classes du collège :
Écriture sainte 52
f Ecritu
,. , , . s Scolaslique (2 classes) ) -- Théologie ? xm ^ M ^00
^ \ Morale )
( Logique 54
Philosophie ^ Physique 30
(4 classes) é Métaphysique 35
^ Mathématiques 28
[ !• Rhétorique 170
, V 2* Humanités 150
Liasses 1 . g, ^^^
secondaires <^ ^, 'j^
(6) i Grammaire ^^ ^^^
La réouverture du collège de Paris avait été favorisée par certains personnages, d'ailleurs amis peu chauds de la Compagnie, dans l'intention de ramener à la capitale la jeune noblesse, qui s'était portée en masse au collège d'Henri IV à la Flèche. Ce résultat s'était produit en partie; il n'en restait pas moins à la Flèche, en 1626-1627, jusqu'à 1.351 élèves, dont 351 pour les études supérieures. D'ailleurs, à la même date, d'autres collèges de la Compagnie, assez peu éloignés de Paris, comptaient presque autant ou encore plus d'élèves : ainsi à Rouen, il y en avait 1.968, à Rennes 1.484, à Amiens 1.430, à Caen 940. Au total, en 1626-1627, la province de France (Paris), à elle seule, instruisait 13.155 jeunes gens dans ses quatorze collèges, tandis que la province de Champagne en formait 5.264 dans douze collèges; et la province de Toulouse 6.848 dans treize établissements (1.250 à Toulouse même, 800 au Puv, 750 à Rodez, 700 à Cahors, etc.).
65. Les Jésuites et Richelieu. Affaire Santarelli. — La régente Marie de Médicis avait, par une fermeté inattendue, déjoué les calculs que les adversaires des Jésuites avaient fondés sur sa faiblesse de femme. Quand le cardinal de Richelieu
eut pris les rênes du gouvernement sous le nom de Louis XIII, ils purent croire qu'il servirait mieux leur passion. Plusieurs pamphlets, où sa politique était vivement attaquée, et non toujours sans raison, excitèrent au plus haut point le ressentiment de l'impérieux ministre, et il ne manqua pas de gens pourlui faire entendre que les auteurs étaient des Jésuites : on lui nomma entres autres le caustique controversiste François Garasse. Lui-même crut d'abord à leur culpabilité, et les preuves qu'ils lui fournirent de leur innocence n'avaient peut-être pas entièrement dissipé les soupçons, quand commença le bruit autour du livre du Père Santarelli sur l'hérésie et le schisme. Ce Jésuite italien défendait l'autorité du pape sur les rois, comme le faisaient nombre de théologiens dans tous les pays, la France exceptée, sans qu'aucun souverain s'en inquiétât. Mais sa publication venant après les autres déjà condamnées, et presque en même temps que les libelles contre le premier ministre, offrait aux parlementaires et aux universitaires un thème à souhait, pour dénoncer l'incorrigible hostilité des Jésuites à l'égard de la puissance temporelle. Richelieu laissa les uns et les autres jeter feu et flammes, et ne leur signifia son Qiios ego qu'après avoir contraint les Jésuites, par la menace d'une nouvelle expulsion, à souscrire une déclaration de principes. Elle renfermait la condamnation de la doctrine de Santarelli sur l'autorité des rois et l'engagement de signer la censure qui en serait faite par le clergé de France ou la Sorbonne. De plus, et c'était le point principal, les Pères déclaraient « reconnaître et confesser que les rois tenaient leur royaume de Dieu seul, sans nulle dépendance sinon de Dieu, et être prêts à sacrifier leur vie pour la défense de
cette vérité ». Très différente de celle que le Parlement avait voulu leur faire souscrire et qu'ils repoussèrent, cette déclaration leur parut comporter un sens naturel assez acceptable, pour qu'ils pussent en conscience y apposer leur signature. Ce sentiment des Jésuites de Paris fut ens^iite confirmé par le jugement des théologiens de Rome (7 avril 1626).
Un orage de plus était ainsi dissipé. L'Université, déçue encore une fois par l'issue de cette affaire, qu'elle avait ardemment exploitée contre ses rivaux, dut leur laisser une vingtaine d'années de tranquillité relative. Relative, parce que, ne pouvant pas les empêcher d'enseigner, elle ne cessait pas de faire de son mieux pour détourner d'eux les élèves. Elle y réussit en partie. L'arrêt du 15 février 1618 prévoyait l'incorporation du collège de Glermont à l'Université et, en conséquence, statuait que les Pères se soumettraient aux lois et règlements universitaires existants. C'est à quoi ils s'étaient toujours offerts. Mais l'Université ne voulait d'eux à aucun prix comme associés. La faculté de théologie d'abord (l^"- mars 1618), puis celle des Arts (24 mars), se hâtèrent de décréter que les grades académiques ne seraient jamais accordés qu'à ceux qui auraient fait leurs études sous les professeurs agréés par l'Université. En vain ces décrets furent cassés par un louvel arrêt du Conseil du Roi (24 avril); l'Uni- /ersité sut les maintenir en pratique. C'est à peine î'ilse rencontra de temps à autre un Recteur assez conciliant pour offrir aux Pères du collège de :iermont de présenter leurs philosophes aux ipreuves académiques. Cet ostracisme univerutaire tendait à éloigner des cours de philosophie it de théologie chez les Jésuites tous ceux qui
Bruckkr. — La Compagnie de Jésus. tg
avaient besoin de grades, en particulier ceux qui aspiraient aux bénéfices ecclésiastiques. Aussi ces cours, toujours faits par des hommes de mérite, ont eu ordinairement beaucoup d'auditeurs, mais peu d'étudiants. La perspective de ne pouvoir utiliser l'assistance à ces leçons pour la conquête des grades, et par suite des bénéfices, en écartait le plus grand nombre, et notamment ceux qui auraient été les plus assidus. C'est ainsi que les Jésuites ont du voir souvent leurs élèves les plus capables, après de l)rillantes études d'humanités, les quitter pour l'aire leur philosopliie et leur théologie dans rUniversité : Bossuet, élève des Jésuites jusqu'en rhétorique, puis philosophe au collège de Navarre, en est un exemple illustre entre tous.
Si donc le collège de la Compagnie à Paris n'est guère connu dans l'histoire de renseignement que comme collège d'humanités, c'est à l'Université qu'il le doit. Celle-ci a également contribué pour beaucoup à un autre résultat, qu'elle ne cherchait point : à savoir, de faire de ce collège le collège aristocratique par excellence. Il est vrai que, dès avant sa fermeture sous Henri IV, « on y voyait ordinairement plus de quatre cents gentilshommes de marque «.Cependant la jeune noblesse alïlua encore |)lus sous Louis XIII et Louis XI\' : sans vouloir diminuer la part de la faveur royaje dans ce fait, nous pouvons dire que l'Université, malgré elle, y a aidé. Elle ne laissait en effet aux Jésuites (|ue les élèves (jui n'avaient pas besoin pour leur fortune de dij)lômes universitaires, ceux qui cherchaient l'instruclion pour elle-même et pour la culture générale qu'elle leur donnait.
Par leur intolérance, les Facultés de l'ancienne
Université de Paris ont également réussi, comme elles le souhaitaient, à se protéger contre l'influence qu'aurait exercée dans leur milieu l'introduction des docteurs Jésuites ou formés par les Jésuites. Un catholique ne sera pas disposé à estimer ce résultat très heureux, en voyant au XVII® siècle les sentiments catholiques de respect et d'affection filiale pour le Pape s'affaiblir de plus en plus dans les écoles philosophiques et théologiques de l'Université, et jusque dans la Sorbonne, pour faire place d'abord à l'aigreur gallicane, puis chez un grand nombre au jansénisme, ennemi hypocritement dissimulé mais réel du Saint-Siège apostolique.
66. Universités de province. — Les Universités des provinces se montrèrent en général plus accueillantes aux Jésuites que leur aînée de la capitale. La plupart, non seulement accordèrent l'incorporation au collège de la Compagnie fondé dans leur voisinage, mais offrirent des chaires aux Pères. En 1611, les collèges des Jésuites à Bordeaux, Gahors, Bourges, Reims, Caen et Poitiers étaient déjà agrégés aux Universités établies dans ces villes; il en fut de même un peu plus tard à Aix, Avignon, Besançon, Montpellier, Pau, Toulouse. Cela se faisait surtout par la volonté des habitants; car, dans presque tous ces endroits, les collèges de la Compagnie étaient, aussi bien que les Universités, des œuvres de la cité, qui les subventionnait. Parfois le collège de la Compagnie constituait à lui seul la Faculté des Arts de l'Université. Mais c'est toujours dans leur propre collège que les professeurs Jésuites faisaient leurs cours, qui étaient publics et académiques, et ils avaient siège aux conseils de l'Université.
Les rapports des Jésuites avec les membres des Universités auxquelles ils furent incorporés, n'ont pas toujours été sans difficultés : soit parce que les Pères tenaient, non sans raison ni sans bon droit, à garder l'indépendance de leurs méthodes d'enseignement; soit surtout à cause des dissentiments de doctrine, qui devinrent si aigus dans toute la France, à la suite des progrès du jansénisme. En somme néanmoins, les conflits avec les universités provinciales n'eurent jamais la gravité de ceux que nous avons constatés à Paris. Et les plus âpres furent ceux qu'envenima l'intervention de l'Université parisienne. Voici, par exemple, ce qui se passa au sujet du collège de Tournon. Les Jésuites n'avaient rien négligé pour donner à cet établissement, suivant les désirs de ses fondateurs, toute l'ampleur d'une Université, et ils avaient obtenu, en 1622 et en 1623, des lettres royales qui lui en conféraient les privilèges et les droits. Alarmées de la concurrence, l'Université de Valence d'abord, puis celles de Toulouse et de Galiors attaquèrent la concession et, appuyées par l'Université de Paris, réussirent en 1624 à la faire annuler. C'est encore de Paris que fut lancé le mot d'ordre, en 1625, pour ameuter toutes les universités de France contre les Jésuites, sur le seul soupçon que les Pères cherchaient à se faire donner les droits d'université à Angouléme et à la Flèche.
L'acharnement des maîtres parisiens contre les écoles de la Compagnie n'est sans doute pas entièrement inexcusable : ils étaient sincères en prétendant qu'eux suMisaient à tout, et qu'on n'avait nul besoin des Jésuites. Autre était l'avis des par«nts si nombreux (jui envoyaient leurs enfants aux collèges de la Compagnie, ainsi que
HISTOIRE DES PHOVIXCES 245
du clergé et de la noblesse, qui réclamaient ces collèges dans l'intérêt de la religion et des bonnes lettres : cela étant, on peut penser que l'horizon des régents du monopole était trop borné par des considérations personnelles.
En 1626 En 1640
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( Collèges 59 70
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\ Sujets 2.136
Belgique (1564-1645)
67. Développement de la province. — La province de Belgique, détachée de la Germanie inférieure en 1564, fut entravée dans son développement durant vingt ans par les guerres civiles et religieuses, qui désolaient le pays, et par les restrictions que le politique Philippe II, pour ménager les droits et les prétentions des villes, avait mises à la réception de la Compagnie dans cette partie de ses États.
Les Jésuites n'en étaient pas moins arrivés à ajouter aux collèges anciens dé Louvain et de Tournai ceux de Cambrai (1564), de Saint-Omer (1568), de Douai (1568-69), où l'on comptait en 1575 1.000 élèves dont 400 pensionnaires, Dinant (1563) supprimé en 1574 pour la fondation de Maastricht (1575), Bruges (en 1570 résidence, 1575 collège) Liège (1569 résidence, 1582 collège), Anvers (1572 résidence, 1575 collège).
Ils avaient entamé avec ardeur la lutte contre le calvinisme; leurs succès furent particulièrement remarquables en Artois, où ils opposent à l'hérésie un rempart infranchissable ; dans le Cambrésis,
qu'ils défendent contre la poussée des huguenots français; et surtout dans le pays de Liège, que les Pères Henri Denys et François Gosier ont préservé de Tenvahissement des sectaires (1.566 et suiv.).
Vint un temps critique, lorsqu'on 1578, les Etats généraux des provinces soulevées contre l'Espagne voulurent exiger des Jésuites, comme des autres e(!clésiastiques, le serment de fidélité à la pacifia cation de Gand. Ils refusèrent et se virent brutalement expulsés de presque toutes leurs maisons, sauf Louvain, Liège et Saint-Omer. Cette persécution tourna à leur avantage, après la victoire du catholicisme. Leur fidélité décida Philippe II à lever les restrictions de Pédit de 1556, qui entravaient l'expansion de la Compagnie et le libre exercice de ses ministères (1584). Non seulement les Jésuites rentrent dans les maisonsdont ils ont été expulsés ; mais les villes à Penvi leur demandent des collèges. En moins de dix ans, sous le seul gouvernement de Farnèse (1583-1592), ils s'établissent à Courtrai (1583), à Ypres (1585), à Gand (1585), à Valenciennes (1592), à Lille (1592), à Mons (1586), à Bruxelles (1586), et la province qui, en 1578, comptait un personnel de 158 membres (78 prêtres), monte à 377 (151 prêtres).
Le principal artisan de cette heureuse évolution fut un des meilleurs supérieurs formés par saint Ignace lui-même, le Douaisien Olivier Manare (1523-1550-1614). Le Fondateur lui avait fait gouverner le collège Romain et ériger celui de Lorette ; le P. Lainez lui confia les intérêts de la Compagnie en France et spécialement à Paris, dans les premiers temps si difficiles du collège de Glermont (1563-1573); enfin, après avoir été Assistant pour le Nord et vicaire général, il fut chargé
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par le P. Aquaviva de réorganiser la province de Belgfque (1583) et, soit comme Visiteur, soit comme Provincial, fonctions qu'il exerça durant près d'un quart de siècle, il sut relever et fonder plus solidement les établissements anciens et en créer beaucoup de nouveaux. Mais aussi le chiffre des candidats à la Compagnie avait pris un splendide essor. Le développement fut favorisé par le célèbre lieutenant de Philippe II dans les Pays-Bas, Alexandre Farnèse, mais bien davantage encore par les archiducs Albert et Isabelle (1598-1633).
Tournai est dédoublé en collège et noviciat (1609); dans le pays wallon, Mons devient collège (1598); de même Luxembourg (1603) ; Dinant revit (1603) ; autres collèges, Arras (1600), Namur (1610), Huy, Maubeuge et Béthune (1616); Nivelles (1619), Aire (1612), Armentières (1623). Dans la Flandre, Anvers se dédouble (1609) en collège et résidence (maison professe en 1616). — Bruxelles devient collège (1604), de même Bergues (1600), Bois-le-Duc (1609), Matines, collège et noviciat réunis (1611), Dunkerque (1620), Audenarde (1615), Lierre (3' an) (1615),Bailleul et Cassel (1617), Hal (1621), Brada (1625). — Alost (1620), Ruremonde (1611).
Dès 1600, la Belgica comptait 496 membres et avait 15 collèges. En 1610, le nombre des sujets était de 900 ; en 1612, il dépassait 1.000. Il fallut alors diviser la province; on en ïovuidildi Flandro- Belgique, qui prit le pays flamand avec la Hollande, et la Gallo-Belgique, qui eut le pays wallon, y compris des parties plus tard annexées à la France par Louis XIV et le Luxembourg. A la première de ces provinces furent attribués 520 sujets, dont 215 prêtres, avec 10 collèges ; à la seconde, 570 sujets, dont 150 prêtres, avec 12 collèges, parmi lesquels ceux de Lille, Douai, Arras, Cambrai, Saint-Omer.
A la fin du règne des Archiducs (1633), les deux provinces belges avaient atteint leur apogée : la Flandro-belge comptait 850 membres et 20 maisons, la Gallo-belge 854 membres et 22 maisons.
68. A Louvaln et à Douai. — C est kLouu a in que la Compagnie fut établie d'abord; elle avait envoyé des scolastiques suivre les cours de l'Université dès 1542, mais elle n'eut pour les loger de maison à elle qu'en 1565. En mai 1569, vint de Rome à Louvain Robert Bellarmin. Il commença par prêcher en latin aux étudiants, ce qu'il continua durant cinq ans. Depuis 1570, quoique âgé seulement de 28 ans et n'ayant étudié que deux ans la théologie, il donna des leçons publiques de cette science dans la maison de la Compagnie. Inauguré par un pareil maître qui l'illustra jusqu'en 1576, l'enseignement théologique demeura au collège de Louvain, et en 1594 l'on put ajouter aux cours de scolastique le cours d'Écriture Sainte. Un cours public de mathématiques fut également autorisé par l'Université ; mais elle se réserva énergiquement le monopole de l'enseignement pliilosophique : et, en 1595, les Jésuites de Louvain ayant eu permission du Conseil royal de Bruxelles d'ouvrir un cours public de philosophie, l'Université obtint du pape Clément Mil un ordre de le fermer. Les autres collèges de la Flandro- Belgique durent de même rester privés des classes de philosophie, en vertu des privilèges de la 1 acuité des arts de Louvain.
D'ailleurs l'école théologique de la Compagnie à Louvain eut encore, après Bellarmin, des professeurs célèbres, comme Léonard Lessius, qui enseigna la scolastique de 1585 à 1600, et Cornélius a Lapide qui expliqua l'Écriture Sainte à
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Louvain, de 1596 à 1616, avant d'être appelé à Rome. D'autres encore ont exposé et défendu avec talent les doctrines d'une saine théologie, quelquefois à l'encontrede celles qui étaient professées dans les chaires universitaires voisines.
Dans les premiers temps de son établissement à Louvain, la Compagnie n'avait trouvé que bienveillance chez les docteurs de la Faculté de théologie. 11 en advint tout autrement quand elle eut commencé à enseigner et qu'entre Jésuites et Lovanistes se révélèrent de graves différences de doctrine. Ce fut avec le fameux Michel Baïus que commença le conflit. Dès 1567, S. Pie V, sur la dénonciation d'un collègue même de Baïus à l'Université, avait condamné un certain nombre de propositions enseignées par ce professeur. Devenu doyen de la Faculté en 1570, Baïus continuait à répandre ses erreurs ; de sorte que Bellarmin, dans son cours, se vit obligé de les combattre, sans toutefois en nommer l'auteur. En 1578, Grégoire XIII, sollicité par les Universités d'Espagne et quelques docteurs de la Faculté de Louvain même, signa une nouvelle bulle, confirmant les condamnations de S. Pie Y. Le Père Tolet, chargé de porter cette bulle à Louvain et de la faire recevoir au nom du pape, s'acquitta si bien de sa mission, qu'il put croire avoir obtenu la soumission parfaite de Baïus (1580). Cependant en 1587, ce dernier déployait un grand zèle à faire censurer par la Faculté de théologie plusieurs propositions relevées dans l'enseignement de deux Jésuites. Lessius et Hamelius. Ne voulait-il pas ainsi prendre une revanche de la rétractation qui lui avait été imposée parle ministère de Tolet? Il est vrai, les propositions qu'il attaquait, concernant surtout la providence surnaturelle, la prédestination, la grâce
suffisante et efficace, ne touchaient pas directement les mêmes ol)jets que celles qui avaient été condamnées chez lui; mais comme le remarqua Bellarmin dans sa justification de Lessius,tous les griefs formulés par les censeurs belges contre ce dernier avaient leur principe dans une conception, propre à Baïus, de la coopération de la liberté humaine avec la grâce. Puis on reprochait surtout au professeur jésuite de contredire le grand docteur de la grâce, saint Augustin : c'était vrai, si on l'entendait de saint Augustin interprété par Baïus qui prétendait trouver toutes ses idées dans ce saint Père. Lessius en ayant appelé à Rome, Sixte-Quint chargea son nonce à Cologne, !Mgr Frangipani, d'aller à Louvain examiner et régler rafl'aire. Le représentant du Saint-Siège, après avoir entendu les deux parties, leur commanda de cesser la discussion, et interdit dorénavant, sous peine d'excommunication, d'infliger une note théologique aux propositions en cause (lOjuillet 1588). Cette querelle fut comme un prélude des controverses qui allaient bientôt s'agiter autour du livre de Molina, lequel paraissait cette année même en Portugal. La doctrine de Lessius, censurée à Louvain en 1587, concernant la grâce et la prédestination, est en effet identique, pour le fond essentiel, à celle que défend Molina, dans sa Concorde du libre arbitre avec la gràce^ à celle aussi qu'avaient so^utenue auparavant Fonseca à Evora, Tolet et Bellarmin à Rome.
A défaut de la science (|u'il ne leur était pas toujours permis de demander aux Jésuites, les étudiants de Louvain pouvaient plus librement recevoir d'eux des leçons de vertu et de vie spirituelle; et ils en profitaient en grand nombre, surtout dans les Congrégations de la Sainte
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Vierge. En 1612, il n'y avait pas moins de 400 jeunes gens dans la Congrégation spécialement ouverte pour les philosophes de l'Université. Il y en avait 180 dans celle des étudiants en droit. Ce dernier chiffre était un peu dépassé dans la Congrégation des théologiens; et parmi ceux-ci une élite de 60 plus fervents formaient une union particulière, sous le titre de sodalité de tous les Saints.
Au reste, depuis ces premiers temps, les Jésuites belges ont toujours eu une juste prédilection pour l'œuvre fondée par leur compatriote Leunis, et les chiffres que relatent de temps à autre leurs Lettres annuelles montrent qu'elle a toujours été des plus populaires.
A Douai, l'abbé des Bénédictins d'Anchin, Lentailleur, avait fondé à la Compagnie, en 1568, un collège de lettres et d'humanités, auquel on ajouta en 1573 la philosophie. Il y avait déjà un cours de théologie pastorale fait par l'un d'eux, quand les Jésuites, en 1580, obtinrent une leçon publique de théologie, pour « l'explication de saint Thomas ». En 1600, dans ce collège de Douai, mille élèves étaient instruits par dix professeurs. Depuis 1612, la nouvelle province de Gallo-Belgique eut là son principal collège, qui donna dès lors un enseignement complet, y compris les leçons de théologie scolastique et morale, l'Ecriture Sainte et l'hébreu. Cette école théologique de Douai eut aussi ses célébrités, telles que Jacques Bonfrère docte et judicieux commentateur de la Bible (t 1642), et Jacques Platel (f 1681), auteur d'un cours de théologie, remarquable par la solidité de la doctrine autant que par la précision et la clarté. Et à Douai comme à Louvain, les théologiens jésuites combattirent, non sans succès, le
protestantisme, puis le jansénisme et le rigorisme. En 1612, les philosophes étaient si nombreux qu'il fallut diviser les classes : la Logique seule avait 400 auditeurs. La Congrégation des philosophes comptait également 400 associés : de ceux-ci 37 entrèrent cette année-là dans la Compagnie de Jésus; 8 se firent capucins, 6 franciscains récollets, 2 chartreux, etc.
L'Université de Douai, fondée par Philippe II d'Espagne, en 1562, ne laissa pas le collège de la Compagnie se développer en face d'elle sans lui susciter quelques difficultés; cependant les querelles n'eurent pas la même durée, ni surtout la même âpreté qu'à Louvain. Moyennant quelques concessions, les Pères virent nettement reconnu leur droit d'enseigner les sciences supérieures. Si, dans l'affaire de Lessius, l'Université de Douai joignit sa censure à celle de PUniversité-mère, et si, en 1592, ce fut elle qui réveilla la querelle assoupie, plus tard elle évita de se mêler aux controverses entre Lovanistes et Jésuites. Elle parut même quelquefois incliner davantage vers les doctrines de ces derniers; du moins, aux candidats qui soutenaient ces doctrines dans leurs thèses, elle ne refusa jamais pour cela ses grades académiques.
69. Ministères et œuvres. — Quant au ministère en dehors de renseignement des collèges, quelques chiffres de la fin du premier siècle de la Com[)agnie peuvent donner une idée du fruit obtenu
Fréquentiition des sacrements : En 1640, dans les 18 églises de la province flandro-belge, on a compté un total de 1.235.000 communions. Ce nombre se maintiendra durant le reste du xvii' siècle, s'il ne s'accroît encore, comme en 1670, où il sera 1.420.000.
Catéchismes : Dans la même province, en 1640, ils formaient200 sections, où furent données 10.745 leçons, à 32.508 auditeurs.
Congrégations : Même année en Flandro-Belgique, 90 avec 13.727 membres^ en Gallo-Belgique, 80 et 11.340 membres. Bruxelles et Anvers avaient 9 sodalités ; Louvain,8; Douai et Lille, 7. A Louvain, les difficultés des Jésuites avec l'université ne les empêchaient pas d'avoir des docteurs parmi leurs congréganistes. Le célèbre humaniste Juste-Lipse en était et se faisait un scrupule de manquer une réunion. A Anvers, furent également de la congrégation les grands maîtres de la peinture flamande Rubens, Van Dyck, Teniers.
Une des plus belles œuvres des Jésuites belges fut V aumônerie militai j^e organisée, permanente. Ailleurs, les Pérès de la Compagnie avaient souvent été appelés, du moins temporairement, à assister et encourager par leur ministère les soldats des armées catholiques. Ainsi, dès 1551, Lainez suivait l'armée espagnole en Afrique; plusieurs autres Jésuites, Espagnols ou Portugais, ont accompagné leurs compatriotes, spécialement dans les expéditions contre les Maures de Barbarie. En 1571, à la bataille de Lépante, quatre Pères avec quatre Frères se trouvaient sur les navires de Don Juan d'Autriche. Nous avons vu aussi, en France, le Père Auger et d'autres Pères avec les troupescatholiquesengagéescontre les Huguenots.
En 1586, le Père Thomas Sailly, que le duc de Parme, Alexandre Farnèse, dans ses campagnes, voulait avoir auprès de lui comme confesseur, exerçait également son zèle dans l'armée que le prince commandait pour l'Espagne. Sur l'exposé du bien qu'il faisait et des grands besoins auxquels il ne pouvait suffire, ses supérieurs lui
accordèrent des auxiliaires. Ainsi naquit ce que l'on appela la « mission des camps » [Missio castrensis). Douze Pères y furent appliqués, et on leur adjoignit des aides en nombre égal, choisis, soit entre les frères coadjuteurs, soit parmi des laïques candidats de la Compagnie. Farnèse les fit inscrire sur les rôles de l'armée, et ses successeurs dans le commandement en chef continuèrent à protéger cette aumônerie militaire, dont l'utilité fut bien constatée.
Les aumôniers se partageaient les différentes troupes, travaillant par leurs exhortations à réformer les habitudes dissolues des gens de guerre, les confessant et les animant avant les combats, portant les consolations de la religion à travers le feu de la bataille aux mourants et aux blessés, joignant souvent à l'office du prêtre celui d'infirmier. L'organisation de la mission des camps subsista jusqu'en 1G60 : les guerres presque continuelles de cette époque fournirent aux missionnaires largement occasion de prouver leur dévoùment et leur courage; ils continuaient d'ailleurs en temps de paix à s'occuper des garnisons. Beaucoup usèrent prématurément leur vie dans les fatigues et les privations qu'entraînait ce rude ministère; beaucoup furent emportés par les maladies contractées dans le soin des soldats; quelques-uns furent frappés en haine de la religion par les ennemis hérétiques tandis (|u'ils remplissaient leurs fonctions toutes de charité. A Maastricht, les Pères Boddens, Recteur, et Pasman, avec le Frère coadjuteur Nottyn, furent accusés sans preuve parles Hollandais calvinistes d'avoir connu un complot, ayant pour but de livrer la ville aux Espagnols, et, après d'horribles tortures, exécutés en juillet 1638.
De 1592 à 1654,56 Jésuites belges sont morts au service des armées. Le siège d'Ostende (1600-1604) coûta dix hommes à la mission; la campagne du Palatinat
(1620-1625) neuf.
La mission des camps avait son centre à Bruxelles, où les missionnaires venaient prendre leurs rares moments de repos. Il y eut aussi, de 1622 à 1700, une mission navale^ avec centre à Dunkerque. Cette mission, qui envoyait des Pères sur les vaisseaux, ne rendit pas moins de services que la première et ne fut pas moins laborieuse : son nécrologe porte une trentaine de noms de Jésuites, morts dans l'assistance des marins.
Nous ne faisons que signaler, à cette place, le commencement d'une publication des Pères belges, qui est particulièrement glorieuse pour la Compagnie, comme pour toute TÉglise : les deux premiers volumes des Acta Sanctorum de Bollandus parurent à Anvers en 1643.
Vers la même date, les Jésuites belges avaient poussé le premier cri d'alarme au sujet de VAugustinus, l'œuvre posthume de l'évêque d'Ypres, Jansénius, éditée à Louvain en 1640, et qui devait causer tant d'agitations dans le monde chrétien.